CHAPITRE IV
Que nous ne voyons point les objets par des idées créées avec nous. Que Dieu ne les produit point en nous à chaque moment que nous en avons besoin.
La troisième opinion est de ceux qui prétendent que toutes les idées sont créées avec nous.
Pour reconnaître le peu de vraisemblance qu'il y a dans cette opinion y il faut se représenter qu'il y a dans le monde plusieurs choses toutes différentes dont nous avons des idées : mais pour ne parler que des simples figures , il est constant que le nombre en est infini ; et même si on s'arrête à une seule y comme à Fellipse , on ne peut douter que Fesprit n'en conçoive un nombi'e infini de différentes espèces^ lorsqu'il conçoit qu'un des diamètres peut s'allonger à l'infini^ Fautrc demeurant toujours le même.
De même la hauteur d'un triangle se pouvant augmenter ou diminuer à Finfmi^ le côté qui sert de base demeurant toujours le même , on conçoit qu'il y en peut avoir un nombre infini de différentes espèces ; et même^ ce que je prie que Fon considère ici^ Fesprit aperçoit en quelque manière ce nombre infini , quoiqu'on n'en puisse imaginer que très-peu^ et qu'on ne puisse en même temps avoir des idées particulières et distinctes de beaucoup de triangles de différente es-
' Voy. le ch. 3 de la deuxième partie de la Méthode et V Eclaire., sur ce même chapitre.
DE l'esprit pur, — II'' PARTIE.
pèoe. Mais ce qu'il faut principalement remarquer, ç'e^it que cette idée générale qu'a Tespi'it de ce nombre infini de triangles de différente espèce prouve assez que si l'on ne conçoit point pai' des idées particulières tous ces différents triangles, en un mot si on ne comprend pas l'infini, ce n'est pas faute d'idées, ou que l'infini ne nous soit présent , mais c'est seulement faute de capacité et d'étendue d'esprit. Si un homme s'appliquait à considéj'er les propriétés de toutes les diverses espèces de triangles, quand même il continuerait éternellement cette sorte d'étude, il ne manquerait jamais d'idées nouvelles et particulières, mais son esprit se lasserait inutilement.
Ce que je viens de dire des triangles se peut appliquer aux figures de cinq, de six , de cent , de mille , de dix mille côtés , et ainsi à l'infini. Et si les côtés d'un triangle pouvant avoir des rapports infinis les uns avec les autres font des ti'iangles d'une infinité d'espèces , il est facile de voir que les figures de quatre, de cinq ou d'un million de côtés, sont capables de différences encore bien plus grandes , puisqu'elles sont capables d'un plus grand nombre de rapports et de combinaisons de leurs côtés que les simples triangles.
L'esprit voit donc toutes ces choses , il en a des idées : il Cbt sûr que ces idées ne lui manqueront jamais, quand il em- ploierait des siècles infinis à la considération même d'une .seule figure, et que s'il n'aperçoit pas ces figures infinies tout d'un coup, ou s'il ne comprend pas l'infini, c'est seulement que son étendue est très-hmitée. 11 a donc un nombre infini d'idées ; que dis-je , un nombre infini ! il a autant de nombres inlinis d'idées qu'il y a de différentes figures ; de sorte que , puisqu'il y a un nombre infini de différentes figures , il faut , pour connaître seulement les figures , que l'esprit ait une infinité de nombres infinis d'idées.
Or je demande s'il est vraisemblable que Dieu ait créé tant de choses avec l'esprit de l'homme. Pour moi , cela ne me paraît pas ainsi ; principalement puisque cela se peut faire d'une autre manière très-simple et très-facile, comme nous verrons bientôt. Car, comme Dieu agit toujours par les voies les plus simples , il ne paraît pas raisonnable d'expliquer comment nous connaissons les objets en admettant la création d'une infinité d'étivs , puisqu'on peut résoudre cette dif- (Iculté d'une manièi'c plus facile et plus natui elie.
LIVBE TROISIÈME.
Mais quand rneme l'esprit aurait un magasin de toutes les idées qui lui sont nécessaires pour voir les objets, il serait néanmoins impossible d'expliquer comment Tâme pourrait les choisir pour se les représenter ; comment , par exemple , il se pourrait faire qu'elle aperçûtydans l'instant même qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne , tous ces divers objets dont elle découvre la grandeur, la figui e, la distance et le mouvement. Elle ne pourrait pas même, par cette voie, apercevoir un seul objet, comme le soleil, lorsqu'il serait présent aux yeux du corps ; car, puisque l'image que le soleil imprime dans le cerveau ne ressemble point à l'idée que nous en avons, comme on Ta prouvé ailleurs , et même que râme n'aperçoit pas le mouvement que le soleil produit dans le fond des yeux et dans le cerveau , il n'est pas concevable qu'elle pût justement deviner, parmi ce nombre infini d'idées qu'elle aurait, laquelle il faudi'ait qu'elle se représentât pour imaginer ou pour voir le soleil , et le voir de telle ou telle grandeur déterminée. On ne peut donc pas dire que les idées des choses soient créées avec nous ^ et que cela suffît afin que nous voyions les objets qui nous environnent.
On ne peut pas dire aussi que Dieu en produise à tous moments autant de nouvelles que nous aperce^ons de choses différentes. Cela est assez réfuté par ce que Ton vient de dire dans ce chapitre. De plus , il est nécessaire qu'en tout temps nous ayons actuellement dans nous-mêmes les idées de toutes choses, puisqu'en tout temps nous pouvons vouloir penser à toutes choses, ce que nous ne pourrions pas si nous ne les apercevions déjà confusément , c'est-à-dire si un nombre infini d'idées n'était présent à notre esprit ; car enfin on ne peut pas vouloir penser à des objets dont on n'a aucune idée. De plus , il est évident que l'idée ou l'objet immédiat de notre esprit, lorsque nous pensons à des espaces immenses, à un cercle en général, à l'être indéterminé , n'est lien de créé ; car toute réalité créée ne peut être ni infinie ni môme générale, tel qu'est ce que nous apercevons alors. Mais tout cela se verra plus clairement dans la suite.