LIVRE TROÎSIÈMIÎ
en état de les aller chercher et de s'en approcher. Elles sont toujours présentes à l'esprit ^ mais l'esprit ne les aperçoit que dans une confusion inexphcable^ à cause de sa petitesse et de la grandeur de l'idée de l'être. On peut bien être quelque temps sans penser à soi-même ; mais on ne saurait ^ ce me semble^ subsister un moment sans penser à Fêtre, et^ dans le même temps qu'on croit ne penser à rien^ on est nécessairement plein de l'idée vague et générale de l'être; mais parce que les choses qui nous sont fort ordinaires et qui ne nous touchent point ne réveillent point Tesprit avec quelque force et ne l'obligent point à faire quelque réflexion sur elles ^ cette idée de l'être^ quelque grande^ vaste ^ réelle et positive qu'elle soit^ nous est si familière et nous touche si peu^ que nous croyons quasi ne la point voir^ que nous n'y faisons point de réflexion , que nous jugeons ensuite qu'elle a peu de réalité, et qu'elle n'est formée que de l'assemblage confus de toutes les idées particulières ; quoiqu'au contraire ce soit dans elle seule et par elle seule que nous apercevons tous les êtres en particulier.
Quoique cette idée , que nous recevons par l'union immédiate que nous avons avec le Verbe de Dieu, la souveraine raison , ne nous ti-ompe jamais par elle-même, comme celles que nous recevons à cause de l'union que nous avons avec notre corps , lesquelles nous représentent les choses autrement qu'elles sont ; cependant»je ne crains point de dire que nous faisons un si mauvais usage des meilleures choses , que la présence ineffaçable de cette idée est une des principales causes de toutes les abstractions déréglées de l'esprit , et par conséquent de toute cette philosophie abstraite et chimérique qui explique tous les effets naturels par des termes généraux d'acte , de puissance , de cause , d'effet , de formes substantielles , de facultés , de qualités occultes, etc. Car il est constant que tous ces termes et plusieurs autres ne réveillent point d'autres idées dans l'esprit que des idées vagues et générales , c'est-à-dire de ces idées qui se présentent à l'esprit d'elles-mêmes, sans peine et sans application de notre part.
Qu'on lise avec toute l'attention possible toutes les définitions et toutes les explications que l'on donne des formes substantielles , que l'on cherche avec soin en quoi consiste l'essence de toutes ces entités que les philosophes imaginent comme il leur plaît, et en si grand nombre qu'ils sont obligés
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d'en faire plusieurs divisions et subdivisions, et je m'assure qu'on ne réveillera jamais dans son esprit d'autre idée de toutes ces choses que celle de l'être et de la cause en général.
Car voici ce qui arrive ordinairement aux philosophes. Us voient quelque effet nouveau ; ils imaginent aussitôt une entité nouvelle pour le produire. Le feu échauffé ; il y a donc dans le feu quelque entité qui produit cet effet, laquelle est différente de la matière dont le feu est composé. Et parce que le feu est capable de plusieurs effets différents, comme de séparer les corps, de les réduire en cendre et en verre, de les sécher, les durcir, les amonir,les dilater, les purifier, les éclairer, etc., ils donnent libéralement au feu autant defacultés ou de qualités réelles qu'il est capable de produire d'effets différents.
Mais si l'on fait réflexion à toutes les définitions qu'ils donnent de ces facultés , on reconnaîtra que ce ne sont que des définitions de logique, et qu'elles ne réveillent point d'autres idées que celle de fêtre et de la cause en général que l'esprit rapporte à feffet qui se produit ; de sorte qu'on n'en est pas plus savant quand on les a fort étudiées. Car tout ce qu'on retire de cette sorte d'étude, c'est qu'on s'imagine savoir mieux que les autres ce que toutefois on sait beaucoup moins , non-seulement parce qu'on admet plusieurs entités qui ne furent jamais, mais encore parce qu'étant préoccupé, on se rend incapable de concevoir comment il se peut faire que de la matière toute seule comme celle du feu , étant mue contre des corps différemment disposés, y produise tous les différents effets que nous voyons que le feu produit.
Il est manifeste à tous ceux qui ont un peu lu que presque tous les livres de sciences , et principalement ceux qui traitent de la physique, de la médecine, de la chimie et de toutes les choses particulières de la nature, sont tout pleins de raisonnements fondés sur les qualités élémentaires et sur les qualités secondes, comme les attradrices , les rétentrices, les concoctrices . les expultrîces et autres semblables , sur d'autres qu'ils appellent occultes , sur les vertus spécifiques et sur plusieurs autres entités que les hommes composent de l'idée générale de l'être et de celle de la cause de l'effet qu'ils voient. Ce qui semble ne pouvoir arriver qu'à cause de la facilité qu'ils ont à considérer l'idée de l'être en général, (pii
est toujours présente à leur esprit par la présence intime de celui qui renferme tous les êtres.
Si les philosophes ordinaires se contentaient de donner leur physique simplement comme une logique qui fournirait des termes propres pour parler des choses de la nature, et s'ils laissaient en repos ceux qui attachent à ces termes des idées distinctes et particuhères afin de se faire entendre^ on ne trouverait rien à reprendre dans leur conduite. Mais ils prétendent eux-mêmes exphquer la nature par leurs idées générales et abstraites , comme si la nature était abstraite ; et ils veulent absolument que la physique de leur maître Aristote soit une véritable physique qui explique le fond des choses , et non pas simplement une logique, quoiqu'elle ne contienne rien de supportable que quelques définitions si vagues et quelques termes si généraux, qu'ils peuvent servir dans toutes sortes de philosophie. Ils sont enfm si fort entêtés de toutes ces entités imaginaires et de ces idées vagues et indéterminées qui leur naissent naturellement dans l'esprit, qu'ils sont incapables de s'arrêter assez longtemps à considérer les idées réelles des choses pour en reconnaître la solidité et l'évidence. Et c'est ce qui est la cause de l'extrême ignorance où ils sont des vrais principes de physique. 11 en faut donner quelque preuve.
II. Les philosophes tombent assez d'accord qu'on doit regarder comme l'essence d'une chose ce que l'on reconnaît de premier dans cette chose, ce qui en est inséparable et d'où dépendent toutes les propriétés qui lui conviennent ^ De sorte que pour découvrir en quoi consiste l'essence de la matière, il faut regarder toutes les propriétés qui lui conviennent ou qui sont renfermées dans l'idée qu'on en a , comme la dureté , la mollesse , la fluidité , le mouvement , le repos, la figure, la divisibilité, l'impénétrabilité et l'étendue, et considérer d'abord lequel de tous ces attributs en est inséparable. Ainsi, la fluidité, la dureté , la mollesse, le mouvement et le repos se pouvant séparer de la matière , puisqu'il y a plusieurs corps qui sont sans dureté, ou sans fluidité,
' Si on reçoit cette définition du mot essence, tout le reste est absolument démontré ; si on ne la reçoit pas , ce n'est plus qu'une question de nom , de savoir en quoi consiste l'essence de la matière , ou plutôt cela ne peut entrer en question.
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OU sans moUesso, (jui ne sont point en mouvement^ ou enfin qui ne sont point en repos, il s'ensuit clairement que tous ces attributs ne lui sont point essentiels.
Mais il en reste encore quatre que nous concevons inséparables de la matière, savoir : la figure, la divisibilité, l'impénétrabilité et l'étendue. De sorte que pour voir quel est l'attribut qu'on doit prendi e pour l'essence , il ne faut plus songer à les séparer, mais seulement examiner lequel est le premier, et qui n'en suppose point d'autre. On reconnaît facilement que la figure, la divisibilité, l'impénétrabilité supposent l'étendue, et que l'étendue ne suppose rien ; mais que dès qu'elle est donnée, la divisibilité , l'impénétrabilité et la figure sont données. Ainsi on doit conclure que l'étendue est l'essence de la matière , supposé qu'elle n'est que les attributs dont nous venons de parler ou d'autres semblables ; et je ne crois pas qu'il y ait personne au monde qui en puisse douter après y avoir sérieusement pensé.
Mais la difficulté est de savoir si la matière n'a point encore quelques autres attributs différents de l'étendue et de ceux qui en dépendent ; de sorte que l'étendue même ne lui soit point essentielle , et qu'elle suppose quelque chose qui en soit le sujet et le principe.
Plusieurs personnes, après avoir considéré très-attentivement l'idée qu'ils avaient de la matière par tous les attributs qui en sont connus, après avoir aussi médité les effets de la nature autant que la force et la capacité de l'esprit le peuvent permettre, se sont fortement persuadés que l'étendue ne suppose aucune chose dans la matière , soit parce qu'ils n'ont pas eu d'idée distincte et particulière de cette prétendue chose qui précède l'étendue, soit encore parce qu'ils n'ont vu aucun effet qui la prouve.
Car de même que pour se persuader qu'une montre n'a point quelque entité différente de la matière dont elle est composée, il suffit de savoir comment la différente disposition des roues peut produire tous les mouvements d'une montre, et de n'avoir outre cela aucune idée distincte de ce qui pourrait être cause de ces mouvements, quoiqu'on en ait plusieurs de logique ; ainsi, parce que ces personnes n'ont point d'idée distincte de ce (lui pourrait être dans la matière si l'étendue en était ôtée, ([u'ils ne voient aucun 'attribut qui le fasse connaître; que, rétendue étant donnée, tous les attributs que II. 2]
l'on conçoit appartenir à la matière sont donnés; et qne la matière n'est cause d'aucun effet qu'on ne puisse concevoir que de Tétendue diversement configurée et diversement agitée ne puisse produire^ ils se sont persuadés de là que rétendue était Tessence de la matière.
Mais de même que les hommes n'ont point de démonstration certaine qu'il n'y a point quelque intelligence ou quelque entité nouvellement créée dans les roues d'une montre^ ainsi personne ne peut, sans une révélation particulière, assurer comme une démonstration de géométrie qu'il n'y a que de l'étendue diversement configurée dans une pierre. Car il se peut absolument faire que l'étendue soit jointe avec quelque autre chose que nous ne concevons pas , parce que nous n'en avons point d'idée , quoiqu'il semble fort déraisonnable de le croire et de l'assurer, puisqu'il est contre la raison d'assurer ce qu'on ne sait point et ce qu'on ne conçoit point.
Toutefois, quand on supposerait qu'il y aurait quelque autre chose que l'étendue dans la matière , cela n'empêcherait pas, si on n'y prend bien garde , que l'étendue n'en fût l'essence, selon la définition que l'on vient de donner de ce mot. Car enfin il est absolument nécessaire que tout ce qu'il y a au monde soit ou bien un être , ou bien la manière d'un être ; un esprit attentif ne le peut nier. Or l'étendue n'est pas la manière d'un être, donc c'est un être. Mais, puisque la matière n'est point un composé de plusieurs êtres, comme l'homme, qui est composé de corps et d'esprit; puisque la matière n'est qu'un seul être, il est manifeste que la matière n'est rien autre chose que l'étendue.
Pour prouver maintenant que l'étendue n'est pas la manière d'un être , mais que c'est véritablement un être , il faut remarquer qu^on ne peut concevoir la manière d'un être qu'on ne conçoive en même temps l'être dont elle est la manière. On ne peut concevoir de rondeur, par exemple , qu'on ne conçoive de l'étendue , parce que la manière d'un être n'étant que l'être même d'une telle façon, lacondeur, par exemple , de la cire n'étant que la cire même d'une telle façon, il est visible qu'on ne peut concevoir la manière sans l'être. Si donc l'étendue était la manière d'un être , on ne pourrait concevoir l'étendue sans cet être dont l'étendue serait la manière. Cependant on la conçoit fort facilement toute seule. Donc elle n'est point la manière d'aucun être, et
DE l'esprit pur. — II'' PARTIE.
par conséquent elle est elle-môme un être. Ainsi elle fait 1 essence de la matière^ puisque la matière n'est qu'un etre^ et non pas un composé de plusieurs et res^ comme nous venons de dire.
Mais plusieurs philosophes sont si fort accoutumés aux idées générales et aux entités de logique , que leur esprit en est plus occupé que de celles qui sont particulières^ distinctes et de physique. Cela parait assez de ce que les raisonnements ({u'ils font sur les choses naturelles ne sont appuyés que sur des notions de logique, d'acte et de puissance;, et d'un nombre infini d'entités imaginaires qu'ils ne discernent point de CA3lles qui sont réelles. Ces personnes donc ^ trouvant une merveilleuse facilité de voir en leur manière ce qu'il leur plaît de voir, s'imaginent qu'ils ont meilleure vue que les autres , et qu'ils voient distinctement que l'étendue suppose quelque chose, et qu'elle n'est qu'une propriété delà matière^ de laquelle même elle peut être dépouillée.
Toutefois, si on leur demande qu'ils expliquent cette chose (ju'ils prétendent apercevoir dans la matière par delà l'étendue, ils le font en plusieurs façons qui font toutes voir qu'ils n'en ont point d'autre idée que celle de l'être ou de la substance en général. Cela paraît clairement lorsqu'on prend garde que cette idée ne renferme point d'attributs particuliers qui conviennent à la matière. Car si on ôte l'étendue de la matière, on ôte tous les attributs et toutes les propriétés que l'on conçoit distinctement lui appartenir, quand même on y laisserait cette chose qu'ils s'imaginent en être l'essence; il est visible qu'on n'en pourrait pas faire un ciel, une terre, ni rien de ce que nous voyons. Et tout au contraire, si on ôte ce qu'ils imaginent être l'essence de la matière , pourvu qu'on laisse l'étendue , on laisse tous les attributs et toutes les propriétés que l'on conçoit distinctement renfermées dans l'idée de la matière ; car il est certain qu'on peut former avec de l'étendue toute seule un ciel, une terre, et tout le monde qui» nous voyons, et encore une infinité d'autres. Ainsi ce quelque chose qu'ils supposent au delà de rétendue, n'ayant point d'attributs que l'on conçoive distinctement lui appartenir, et qui soient clairement renfermés dans l'idée qu'on en a, n'est rien de réel si l'on en croit la raison, et même ne peut de rien servir pour expliquer les effets naturels. Et ce qu'on dit que c'est le sujet et Xciprimi'pe de l'étendue se dit gratis , et sans que l'on conçoive distinc-