‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 123 sur 214 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Du désir de la science , et des jugements des faux savants.

L'esprit de l'homme a sans doute fort peu de capacité et d étendue^ et cependant il n'y a rien qu'il ne souhaite de u. 32

LIVU£ QLATillÈME.

savoir ; toutes tes sciences humaines ne peuvent contenter ses désirs^ et sa capacité est si étroite ^ qu'il ne peut comprendre parfaitement une seule science particulière. 11 est continuellement agité ^ et il désire toujours de savoir^ soit parce qu'il espère trouver ce qu'il cherche^ comme nous avons dit dans les chapitres précédents^ soit parce qu'il se persuade que son âme et son esprit s'agrandissent par la vaine possession de quelques connaissances extraordinaires. Le désir déréglé de son bonheur et de sa grandeur fait qu'il étudie toutes les sciences^ espérant trouver son bonheur dans les sciences de morale, et cherchant cette fausse grandeur dans les sciences spéculatives.

D'où vient qu'il y a des personnes qui passent toute leur vie à hre des rabbins et d'autres livres écrits dans des langues étrangères, obscures et corrompues, et par des auteurs sans goût et sans intelligence, si ce n'est parce qu'ils se persuadent que lorsqu'ils savent les langues orientales, ils sont plus grands et plus élevés que ceux qui les ignorent ? Et qui peut les soutenir dans leur travail ingrat , désagréable , pénible et inutile , si ce n^est l'espérance de quelque élévation et la vue de quelque vaine grandeur? En effet, on les regarde comme des hommes rares ; on leur fait des compliments sur leur profonde érudition 5 on les écoute plus volontiers que les autres : et quoiqu'on puisse dire que ce sont ordinairement les moins judicieux, quand ce ne serait qu'à cause qu'ils ont employé toute leur vie à une chose fort inutile, et qui ne peut les rendre ni plus sages ni plus heureux, néanmoins on s'imagine qu'ils ont beaucoup plus d'esprit et de jugement que les autres. Étant plus savants dans l'origine des mots , on se laisse persuader qu'ils sont savants dans la nature des choses.

C'est pour la même raison que les astronomes emploient leur temps et leur bien pour savoir au juste ce qu'il est nonseulement inutile mais impossible de savoir. Ils veulent trouver dans le cours des planètes une exacte régularité qui ne s'y rencontre jamais , et dresser des tables astronomiques pour prédire des effets dont ils ne connaissent pas les causes. Ils ont fait la sénélographie ou la géographie de la lune, comme si Ton avait quelque dessein d'y voyager. Ils l'ont déjà donnée en partage à tous ceux qui sont illustres dans l'astronomie ; il y en a peu qui n'aient quelque province en ce pays, comme une récompense de leurs grands travaux ; et je ne sais s'ils ne

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tirent point quelque gloire d'avoir été dans les bonnes grâces de celui qui leur a distribué si magnifiquement ces royaumes.

D'où vient que des hommes l aisonnables s'appliquent si fort à cette science , et demeurent dans des erreurs très-grossières à régard des vérités qu'il leur est très-utile de savoir, si ce n'est qu'il leur semble que c'est quelque chose de grand que de connaître ce qui se passe dans le ciel? La connaissance de la moindre chose qui se passe là-haut leur semble plus noble, plus relevée et plus digne de la grandeur de leur esprit que la connaissance des choses viles, abjectes et corruptibles, comme sont, selon leur sentiment, les seuls corps sublunaires. La noblesse d'une science se tire de la noblesse de son objet : c'est un grand principe ! La connaissance du mouvement des corps inaltérables et incorruptibles est donc la plus haute et la plus relevée de toutes les sciences. Ainsi elle leur paraît digne de la grandeur et de l'excellence de leur esprit.

C'est ainsi que les hommes se laissent éblouir par une finisse idée de grandeur qui les flatte et qui les agite. Dès que leur imagination en est frappée, elle s'abat devant ce fantôme; elle le révère et elle renverse et aveugle la raison qui en doit juger. U semble que les hommes rêvent quand ils jugent des objets de leurs passions, et qu'ils manquent de sens commun. Car enfin qu'y a-t-il de grand dans la connaissance des mouvements des planètes, et n'en savons-nous pas assez présentement pour régler nos mois et nos années? Qu'avons-nous tant affaire de savoir si Saturne est environné d'un anneau ou d'un grand nombre de petites lunes, et pourquoi prendre parti là-dessus? Pourquoi se glorifier d'avoir prédit la grandeur d'une éclipse où l'on a peut-être mieux rencontré qu'un autre, parce qu'on a été plus heureux? Il y a des personnes destinées par l'ordre du prince à observer les astres, contentons-nous de leurs observations. Ils s'appUquent à cet emploi avec raison, car ils s'y appliquent par devoir : c'est leur affaire. Ils y travaillent avec succès, car ils y travaillent sans cesse avec art, avec application et avec toute l'exactitude possible; rien ne leur manque pour y réussir. Ainsi nous devons être pleinement satisfaits sur une matière qui nous touche si peu, lorsqu'ils nous font part de leurs découvertes.

Il est bon que plusieurs personnes s'appliquent à l'anatomie, puisqu'il est exlrèmement utile de la savoir, et que les connaissances auxquelles nous devons aspirer sont colles qui

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nous sont les plus utiles. Nous pouvons et nous devons nous appliquer à ce qui contribue quelque chose à notre bonheur, ou plutôt au soulagement de nos infirmités et de nos misères. Mais passer toutes les nuits pendu à une lunette pour découvrir dans les cieux quelque tache ou quelque nouvelle planète, perdre sa santé et son bien et abandonner le soin de ses affaires pour rendre règlement visite aux étoiles et pour en mesurer les grandeurs et les situations, il me semble que c'est oublier entièrement et ce qu'on est présentement et ce qu'on sera un jour.

Et qu'on ne dise pas que c'est pour reconnaître la grandeur de celui qui a fait tous ces grands objets. Le moindre moucheron manifeste davantage la puissance et la sagesse de Dieu à ceux qui le considèrent avec attention, et sans être préoccupés de sa petitesse, que tout ce que les astronomes savent des cieux. Néanmoins les hommes ne sont pas faits pour examiner toute leur vie les moucherons et les insectes ; et l'on n'approuve pas trop la peine que quelques personnes se sont donnée pour nous apprendre comment sont faits les poux de chaque espèce d'animal, et les tranformations de différents vers en mouches et en papillons. 11 est permis de s'amuser à cela quand on n'a rien à faire et pour se divertir; mais les hommes ne doivent point y employer tout leur temps s'ils ne sont insensibles à leurs misères.

Ils doivent incessamment s'appliquer à la connaissance de Dieu et d'eux-mêmes, travailler sérieusement à se défaire de leurs erreurs et de leurs préjugés, de leurs passions et de leurs inchnations au péché ; rechercher avec ardeur les vérités qui leur sont les plus nécessah^es. Car enfin ceux-là sont les plus judicieux qui recherchent avec le plus de soin les vérités les plus solides.

La principale cause qui engage les hommes dans de fausses études, c'est qu'ils ont attaché l'idée de savant à des connaissances vaines et infructueuses, au lieu de ne l'attacher qu'aux sciences sohdes et nécessaires. Car quand un homme se met en tête de devenir savant , et que l'esprit de polymathie commence à l'agiter, il n'examine guère quelles sont les sciences qui lui sont les plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête homme , soit pour perfectionner sa raison ; il regarde seulement ceux qui passent pour savants dans le monde et ce qu'il en eux qui les rend considérables. Toutes les sciences

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les plus solides et les plus nécessaires étant assez communes , elles ne font point admirer ni respecter ceux qui les possèdent ; car on reganle sans attention et sans émotion les choses communes, quelque belles et quelque admirables qu'elles soient en elles-mêmes. Ceux qui veulent devenir savants ne s'arrêtent donc guère aux sciences nécessaires à la conduite de la vie et à la perfection de l'esprit. Ces sciences ne réveillent point en eux cette idée des sciences qu'ils se sont formée, car ce ne sont pas ces sciences qu'ils ont admirées dans les autres et qu'ils souhaitent qu'on admhe en eux.

L'Évangile et la morale sont des sciences trop communes et trop ordinaires ; iJs souhaitent de savoir la critique de quelques termes qui se rencontrent dans les philosophes anciens ou dans les poètes grecs. Les langues, et principalement celles qui ne sont point en usage dans leur pays , comme Farabe et le rabbinage ou quelques autres semblables, leur paraissent dignes de leur application et de leur étude. S'ils lisent l'Écriture sainte , ce n'est pas pour ^ apprendre la religion et la piété ; les points de chronologie , de géographie , et les difficultés de grammaire, les occupent tout entiers; ils désirent avec plus d'ardeur la connaissance de ces choses que les vérités salutaires de l'Évangile. Ils veulent posséder dans euxmêmes la science qu'ils ont admirée sottement dans les autres , et que les sots ne manqueront pas d'admirer en eux.

De même dans les connaissances de la nature ils ne recherchent guère les plus utiles, mais les moins communes. L'anatomie est trop basse pour eux, mais l'astronomie est plus relevée. Les expériences ordinaires sont peu dignes de leur application; mais ces expériences rares et surprenantes, qui ne nous peuvent jamais éclairer Tesprit , sont celles qu'ils observent avec plus de soin.

Les histou-es les plus rares et les plus anciennes sont celles qu'ils font gloire de savoir. Us ne savent pas la généalogie des princes qui régnent présentement , et ils recherchent avec soin celle des hommes qui sont morts il y a quatre mille ans. Us négligent d'apprendre les histoires de leur temps les plus communes , et ils tachent de savoir exactement les fables et les iictions des poètes. Us ne connaissent pas même leurs propres parents ; mais, si vous le souhaitez, il vous apporteront plusieurs autorités pour vous prouver qu'un ci-

toyen romain était allié d'un empereur^ et d'autres choses semblables.

A peine savent-ils le nom des vêtements ordinaires dont on se sert de leur temps ^ et ils s'amusent à la recherche de ceux dont se servaient les Grecs et les Romains. Les animaux de leur pays leur sont peu connus , et ils ne craindront pas d'employer plusieurs années à composer de grands volumes sur les animaux de la Bible , pour paraître avoir mieux deviné que les autres ce que signifient des termes inconnus. Un tel livre fait les délices de son auteur et des savants qui le lisent^ parce qu'étant tout cousu de passages grecs, hébreux, arabes, etc., de citations de rabbins et d'autres auteurs obscurs et exti'aordinaires, il satisfait la vanité de son auteur et la sotte cmlosité de ceux qui le lisent, qui se croiront aussi plus savants que les autres quand ils pourront assurer avec fierté qu'il y a six mots différents dans l'Écriture pour signifier un lion ou quelque chose de semblable.

La carte de leur pays ou même de leur ville leur est souvent inconnue dans le temps qu'ils étudient les cartes de la Grèce ancienne, de l'Italie, des Gaules du temps de Jules César, ou les rues et les places pubhques de Tanciennc Rome. LahoT stultorum. dit le Sage, affliget eos qui nescmnt in urbem pergere : ils ne savent pas le chemin de leur ville, et ils se fatiguent sottement dans des recherches inutiles. Ils ne savent pas les lois ni les coutumes des lieux où ils vivent ; mais ils étudient avec soin le droit ancien, les lois des Douze Tables, les coutumes des Lacédémoniens ou des Chinois, ou les ordonnances du grand Mogol. Enfin ils veulent savoir toutes les choses rares, extraordinaires, éloignées, et que les autres ne savent pas, parce qu'ils ont attaché par un renversement d'esprit ridée de savant à ces choses , et qu'il suffit pour être estimé savant de savoir ce que les autres ne savent pas, quand même on ignorerait les vérités les plus nécessaires et les plus belles. Il est vrai que la connaissance de toutes ces choses et d'autres semblables est appelée science, érudition, doctrine, l'usage l'a voulu; mais il y a une science qui n'est que folie et que sottise, selon rÉcriture : Doctrina stuUonm fatuitas. Je n'ai point encore remarqué que le Saint-Esprit , qui donne tant d'éloges à la science dans les livres saints, dise quelque chose à l'avantage de celte fausse science dont je viens de parler.

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