‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 124 sur 214 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

I. Du désir de paraître savant. — II. Des conversations des faux savants. — III. De leurs ouvrages.

I. Si le désir déréglé do devenir savant rend souvent les hommes plus ignorants , le désir de paraître savant ne les rend pas seulement plus ignorants , mais il semble qu'il leur renverse l'esprit ; car il y a une infinité de gens qui perdent le sens commun , parce qu'ils le veulent passer, et qui ne disent que des sottises, parce qu'ils ne veulent dire que des paradoxes. Ils s'éloignent si fort de toutes les pensées communes dans le dessein qu'ils ont d'acquérir la qualité d'esprit rare et extraordinaire, qu'en effet ils y réussissent, et qu'on ne les regarde plus ou qu'avec admiration ou qu'avec beaucoup de mépris.

On les regarde quelquefois avec admiration , lorsque étant élevés à quelque dignité qui les couvre, on s'imagine qu'ils sont autant au-dessus des autres par leur génie et par leur éi-udition qu'ils le sont par leur rang ou par leur naissance ; mais on les regarde le plus souvent avec mépri», et quelquefois même comme des fous, lorsqu'on les regarde de plus près et que leur grandeur ne les cache point aux yeux des autres.

Les faux savants font manifestement paraître ce qu'ils sont dans les livres qu'ils composent et dans leurs conversations ordinaires. 11 est peut-être à propos d'en dire quelque chose.

II. Comme c'est la vanité et le désir de paraître plus que les autres qui les engage dans l'étude , dès qu'ils se sentent en conversation , la passion et le désir de l'élévation se réveille en eux et les emporte. Ils montent tout d'un coup si haut, que tout le monde les perd quasi de vue, et qu'ils ne savent souvent eux-mêmes où ils en sont ; ils ont si peur de n'être pas au-dessus de tous ceux qui les écoutent, qu'ils se fâchent même qu'on les suive, qu'ils s'effarouchent lorsqu'on leur demande quelque éclaircissement, et qu'ils prennent même un air de fierté à la moindre opposition qu'on leur fait. Enfin ils disent des choses si nouvelles et si extraordinaires, mais si éloignées du sens commim, que les plus sages ont bien de la peine à s'empêcher de rire, lorsque les autres en demeurent tout étourdis.

Leur première fouguiî passée , si quelque esprit assez fort ot assez ferme pour n'en avoir pas été renversé leur montre

qu'ils se trompent , ils ne laissent pas de demeurer obstinément attachés à leurs erreurs. L'air de ceux qu'ils ont étourdis les étourdit eux-mêmes ; la vue de tant d'approbateurs qu'ils ont convaincus par impression les convainc par contrecoup ; ou si cette vue ne les convainc pas , elle leur enfle au moins assez le courage pour soutenir leurs faux sentiments. La vanité ne leur permet pas de rétracter leur parole. Us cherchent toujours quelque raison pour se défendre ; ils ne parlent même jamais avec plus de chaleur et d'empressement que lorsqu'ils n'ont rien à dire ; ils s'imaginent qu'on les injurie et que l'on tâche de les rendre méprisables à chaque raison qu'on apporte contre eux ; et plus elles sont fortes et judicieuses^ plus elles irritent leur aversion et leur orgueil.

Le meilleur mo^en de défendre la vérité contre eux n'est pas de disputer, car enfin il vaut mieux et pour eux et pour nous les laisser dans leurs erreurs que de s^attirer leur aversion. Il ne faut pas leur blesser le cœur lorsqu'on veut leur guérir l'esprit , puisque les plaies du cœur sont plus dangereuses que celles de l'esprit ; outre qu'il arrive quelquefois que l'on a affaire avec un homme qui est véritablement savant et qu'on pourrait le mépriser faute de bien concevoir sa pensée , il faut donc prier ceux qui parlent d^une manière décisive de s'expliquer le plus distinctement qu'il leur est possible , sans leur permettre de changer de sujet ni de se servir de termes obscurs et équivoques , et , si ce sont des personnes éclairées, on apprendra quelque chose avec eux; mais , si ce sont de faux savants , ils se confondront par leurs propres paroles sans aller fort loin , et ils ne pourront s^en prendre qu'à eux-mêmes ; on en recevra peut-être quelque instruction et même quelque divertissement , s'il est permis de se divertir de la faiblesse des autres en tachant d'y remédier ; mais , ce qui est plus considérable , c^est qu'on empêchera par là que les faibles qui les écoutaient avec admiration ne se soumettent à Ferreur en suivant leurs décisions.

Car il faut bien remarquer que le nombre des sots , ou de ceux qui se laissent conduire machinalement et par l'impression sensible , étant infmiment plus grand que de ceux qui ont quelque ouverture d'esprit et qui ne se persuadent que par raison , quand un de ces savants parle et décide de quelque chose , il y a toujouj's beaucoup plus de personnes qui le croient sur sa parole que d'autres qui s'en défient. Mais

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parce que ces faux savants s'éloignent le plus qu'ils peuvent des pensées communes, tant par le désir de trouver quelque opposant qu'ils maltraitent pour s'élever et pour paraître, que par renversement d'esprit ou par esprit de contradiction, leurs décisions sont ordinairement fausses ou obscures, et il est assez rare qu'on les écoute sans tomber dans quelque erreur.

Or cette manière de découvrir les erreurs des autres ou la solidité de leurs sentiments est assez difficile à mettre en usage. La raison de ceci est que les faux savants ne sont pas les seuls qui veulent paraître ne rien ignorer ; presque tous les hommes ont ce défaut , principalement ceux qui ont quelque lecture et quelque étude , ce qui fait qu'ils veulent toujours parler et expliquer leurs sentiments sans apporter assez d'attention pour bien comprendre celui des autres. Les plus complaisants et les plus raisonnables, méprisant dans leur cœur le sentiment des autres, montre at seulement une mine attentive, pendant que Ton voit dans leurs yeux qu'ils pensent à tout autre chose qu'à ce qu'on leur dit , et qu'ils ne sont occupés que de ce qu'ils veulent nous prouver sans songer à nous répondre. C'est ce qui rend souvent les conversations très-désagréables ; car de môme qu'il n'y a rien de plus doux et qu'on ne saurait nous faire plus d'honnear que d'entrer dans nos raisons et d'approuver- nos opinions , il n'y a rien aussi de si choquant que de voir qu'on ne les comprend pas et qu'on ne songe pas même à les comprendre : car enfin on ne se plaît pas à parler et à converser avec des statues , mais qui ne sont statues à notre égard que parce que ce sont des hommes qui n'ont pas beaucoup d'estime pour nous , et qui ne songent point à nous plaire, mais seulement à se contenter eux-mêmes en tâchant de se faire valoir. Que si les hommes savaient bien écouter et bien répondre, les conversations seraient non-seulement fort agréables, mais même très-utiles : au lieu que, chacun tâchant de paraître savant , on ne fait que s'entêter et disputer sans s'entendre ; on blesse quelquefois la charité , et l'on ne découvre presque jamais la vérité.

Mais les égarements où tombent les faux savants dans la conversation sont en quelque manière excusables. On peut dire pour eux que l'on apporte d'ordinaire peu d'application à ce qu'on dit dans ce temps-là ; que les personnes les plus exactes y disent souvent des sottises , et qu'ils ne prétendent

pas qu'on recueille toutes leurs paroles comme Ton a fait celles de Scaliger et du cardinal du Perron.

Il y a raison dans ces excuses^ et Ton veut bien croire que ces sortes de fautes sont dignes de quelque indulgence. On veut parler dans la conversation , mais il y a des jours malheureux dans lesquels on rencontre mal. On n'est pas toujours en humeur de bien penser et de bien dire , et le temps est si court dans certaines rencontres^ que le plus petit nuage et la plus légère absence d'esprit fait malheureusement tomber dans des absurdités extravagantes les esprits même les plus justes et les plus pénétrants.

Mais si les fautes que les faux savants commettent dans les conversations sont excusables^ les fautes où ils tombent-dans leurs livres , après y avoir sérieusement pensé , ne sont pas pardonnables , principalement si elles sont fréquentes y et si elles ne sont point répa^'ées par quelques bonnes choses ; car enhn^ lorsque Ton a composé un méchant livre^ on est cause qu'un très-grand nombre de personnes perdent leur temps à le lire^ qu'ils tombent souvent dans les mêmes erreurs dans lesquelles on est tombé , et qu'ils en déduisent encore plusieurs autres , ce qui n'est pas un petit mal.

Mais 5 quoique ce soit une faute plus grande qu^ on ne s'imagine que de composer im méchant livre ^ ou simplement un livre inutile^ c'est une faute dont on est plutôt récompensé qu'on n'en est puni ; car il y a des crimes que les hommes ne punissent pas^ soit parce qu'ils sont à la mode ^ soit parce qu'on n'a pas d'ordinaire une raison assez ferme pour condamner des criminels qu'on estime plus que soi.

On regarde ordinairement les auteurs comme des hommes rares et extraordinaij^es et beaucoup élevés au-dessus des autres; on les révère donc au Heu de les mépriser et de les punir. Ainsi il n'y a guère d'apparence que les hommes érigent jamais un tribunal pour examiner et pour condamner tous les livres qui ne font que corrompre la raison.

C'est pourquoi Ton ne doit jamais espérer que la république des lettres soit mieux réglée que les autres républiques, puisque ce sont toujours des hommes qui la composent. Il est même très à propos, afin que l'on puisse se délivrer de l'erreur, qu'il y ait plus de Uberté dans la république des lettres que dans les autj-es où la nouveauté est toujours fort dangel'eusC;, car ce serait nous confirmer dans les erreurs où nous

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sommes que de vouloir ôter la liberté aux gens d'étude^ et que de condamner sans discernement toutes les nouveautés.

On ne doit donc point trouver h redire si je parle contre le gomernement de la république des lettres^ et si je tâche de montrer que souvent ces grands hommes qui font l'admiration des autres pour leur profonde érudition ne sont dans le fond que des hommes vains et superbes , sans jugement et sans aucune véritable science. Je suis obligé d'en parler de cette sorte, afin qu'on ne se rende pas aveuglément à leurs décisions et qu'on ne suive pas leurs erreurs.

III. Les preuves de leur vanité, de leur peu de jugement et de leur ignorance, se tirent manifestement de leurs ouvrages; car, si l'on prend la peine de les examiner avec dessein d'en juger selon les lumières du sens commun, et sans préoccupation d'estime pour ces auteurs, on trouvera que la plupart des d^seins de leurs études sont des desseins qu'une vanité peu judicieuse a foi*més, et que leur principal but n'est pas de perfectionner leur raison et encore moins de bien régler les mouvements de leur cœur, mais seulement d'étourdir les autres et de paraître plus savants qu'eux.

C'est dans cette vue qu'ils ne traitent, comme nous avons déjà dit, que des sujets rares et extraordinaires, et qu'ils ne s'expliquent que par des termes rares et extraordinaires, et qu'ils ne citent que des auteurs rares et extraordinaires. Ils ne s'expliquent guère en leiu^ langue, elle est trop commune; ni avec un latin simple, net et facile : ce n'est pas pour se faire entendre qu'ils parlent, mais pour parler et pour se faire admirer. Ils s'appliquent rarement à des sujets qui peuvent servir à la conduite de la vie, cela leur semble trop commun ; ce qu'ils chei chent n'est pas d'être utiles aux autres ni à euxmêmes, c'est seulement d'être estimés savants : ils n'apportent point de raisons des choses qu'ils avancent, ou ce sont des raisons mystérieuses et incompréhensibles que ni eux ni personne ne conçoit avec évidence ; ils n'ont point de raisons claires ; mais, s'ils en avaient, ils ne les diraient pas. Ces raisons ne surprennent point l'esprit ; elles semblent trop simples et trop communes, tout le monde en est capable. Ils apportent plutôt des autorités pour prouver, ou pour faire semblant de prouver leurs pensées, car souvent les autorités dont ils se servent ne prouvent rien par le sens qu'elles contiennent; elles ne prouvent que parce que c'est du grec ou de l'arabe.

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Mais il est peut-être a propos de parler de leurs citations^ cela fera connaître en quelque manière la disposition de leur esprit.

Il est^ ce me semble, évident qu'il n'y a que la fausse érudition et l'esprit de polymathie qui ait pu rendre les citations à la mode comme elles ont été jusqu'ici, et comme elles sont encore maintenant chez quelques savants ; car il n'est pas fort difficile de trouver des auteurs qui citent à tous moments de grands passages sans aucune raison de citer, soit parce que les choses qu'ils avancent sont si claires que personne n'en doute, soit parce qu'elles sont si cachées que l'autorité de leurs auteurs ne les peut pas prouver, puisqu'ils n'en pou valent rien savoir, soit enfin parce que les citations qu'ils apportent ne peuvent servir d'aucun ornement à ce qu'ils disent.

11 est contraire au sens commun d'apporter un grand passage grec pour prouver que l'air est transparent , parce que c'est une chose connue à tout le monde ; de se servir de l'autorité d'Aiistote pour nous faire croire qu'il y a des intelligences qui remuent les cieux, parce qu'il est évident qu'Aristote n'en pouvait rien savoir ; et enfin de mêler des langues étrangères , des proverbes arabes et persans dans des livres français ou latins faits pour tout le monde, parce que ces citations n'y peuvent servir d'ornement, ou bien ce sont des ornements bizarres qui choquent un très-grand nombre de personnes et qui n'en peuvent satisfaire que très-peu.

Cependant la plupart de ceux qui veulent paraître savants se plaisent si fort dans ces sortes de citations , qu'ils n'ont quelquefois point de honte d'en rapporter en des langues même qu'ils n'entendent point , et ils font de grands efforts pour coudre dans leurs livres un passage arabe qu'ils ne savent quelquefois pas Ure ; ainsi ils s'embarrassent fort de venir à bout d'une chose contraire au bon sens, qui contente leur vanité et qui les fait estimer des sots.

Us ont encore un autre défaut fort considérable, c'est qu'ils se soucient fort peu de paraître avoir hi avec choix et discernement; ils veulent seulement paraître avoir beaucoup lu, et principalement des livres obscurs, afin qu'on les croie plus savants ; des livres rares et chers , afin qu'on s'imagine que rien ne leur manque ; des livres méchants et impies que les honnêtes gens n'osent lire , à peu près par le même esprit que des gens se vantent d'avoir fait des crimes que les autres n'osent faire. Ainsi ils vous citeront plutôt des Hvres

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fort chers, fort rares, fort anciens et fort obscurs, que non pas d'autres livres plus communs et plus intelligibles ; des livres d'astrologie, de cabale et de magie, que de bons livres, comme s'ils ne voyaient pas que la lecture étant la même chose que la conversation , ils doivent souhaiter de paraître avoh' recherché avec soin la lecture des bons livres et de ceux qui sont le plus intelligibles, et non pas la lecture de ceux qui sont méchants et obscurs.

Car de même que c'est un renversement d'esprit que de rechercher la conversation ordinaire des gens que Ton n'entend point sans interprète, lorsqu'on peut savoir d'une autre manière les choses qu'ils nous apprennent , ainsi il est ridicule de ne lire que des livres qu'on ne peut entendre sans dictionnaire , lorsqu'on peut apprendre ces mêmes choses dans ceux qui nous sont plus intelligibles ; et comme c'est une marque de dérèglement que d'affecter la compagnie et la conversation des impies, c'est aussi le caractère d'un cœur corrompu que de se plaire dans la lecture des méchants livres. Mais c'est un orgueil extravagant que de vouloir paraître avoir lu ceux-là même qu'on n'a pas lus, ce qui arrive toutefois assez souvent, car il y a des personnes de trente ans qui vous citent dans leurs ouvrages plus de méchants livres qu'ils n'en pourraient avoir lu en plusieurs siècles , et cependant ils veulent persuader aux autres qu'ils les ont lus fort exactement ; mais la plupart des liAres de certains savants ne sont fabriqués qu'à coups de dictionnaires , et ils n'ont guère lu que les tables des livres qu'ils citent , ou quelques lieux communs ramassés de différents auteurs.

On n'oserait entrer davantage dans le détail de ces choses ni en donner des exemples , de peur de choquer des personnes aussi fières et aussi bilieuses que le sont ces faux savants, car on ne pi end pas plaisir à se faire injurier en grec et en arabe. Outre qu'il n'est pas nécessaire pour rendre ce que je dis plus sensible d'en donner des preuves particulières, l'esprit de 1 homme étant assez porté à trouver à redii e à la conduite des autres et à faire appUcation de ce que l'on vient de dire, qu'ils se repaissent cependant, puisqu'ils le veulent, de ce vain fantôme de grandeur, et qu'ils se donnent les uns aux autres les applaudissements que nous leur refusons ; c'est peut-être les avoir déjà trop inquiétés dans une jouissance qui leur semble si douce et si agréable.

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