‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 137 sur 214 · LIVRE CIINQUIÈRIK · texte numérisé non relu

LIVRE CIINQUIÈRIK

dent que l'amour du vrai bien. Nous allons à Tesprit^ et nous ne passons pai' le cœur que parce que le cœur en est le maître. Nous recherchons la vérité en elle-même et sans rapport à nous ; et nous ne considérons le rapport qu'elle a avec nous que parce que ce rapport est cause que Famour-propre nous la cache et nous la déguise ; car nous jugeons de toutes choses selon nos passions, et par conséquent nous nous trompons en toutes choses, les jugements des passions n'étant jamais , d'accord avec les jugements de la vérité.

C'est ce que nous apprend l'admirable saint Bernard par ces belles paroles * : L'amour et la haine ^ dit-il, ne savent point juger selon la vérité. Mais si vous voulez un jugement de vérité ; Je juge selon ce que j'entends'^. Ce n'est point par haine, ce n'est point par amour, ce n'est point par crainte. Voici un jugement de haine : Nous avons une loi, et il doit mourir selon notre loi^. Voici un jugement de crainte : Si nous le laissons faire ainsi, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation^. Voici enfin un jugement d'amour; c'est lorsque David, parlant de son fils parricide, dit : Pardonnez à mon fils Absalon^. Notre amour, notre haine, notre crainte -ne nous font faire que de faux jugements ; et il n'y a que la lumière pure de la vérité qui éclaire notre esprit, et que la voix distincte de notre maître commun qui nous fasse faire des jugements solides , pourvu que nous ne jugions que de ce qu'il nous dit et que selon qu'il nous le dit : Sicut audio. sic judico. Mais voyons de quelle manière nos passions nous séduisent, afin que nous puissions leur résister avec plus de facilité.

Les passions ont un si grand rapport avec les sens, qu'il ne sera pas difficile d'expliquer de quelle manière elles nous engagent dans l'erreur, après ce que nous avons dit dans le premier livre. Car les causes générales des erreurs de nos passions sont entièrement semblables à celles des erreurs de nos sens.

La cause la plus générale des erreurs de nos sens est, comme nous avons fait voir dans le premier hvre, que nous

' s. Bern. De grad. humilitatis.

Joan. 5, 30.

^ Jaan. 19, 7.

^ Joan. 11, 48.

^ //. Fer/. 18, 5.

DES PASSIONS DE L AME

attribuons aux objets de dehors ou à uoti-e corps les sensations qui sont propres à notre âme; que nous attachons les couleurs sur la surftice des corps; que nous répandons la lumière , les sons et les odeurs dans raii*, et que nous fixons la douleur et le chatouillement dans les parties de notre corps qui reçoivent quelques changements par le mouvement des corps qui les rencontrent.

11 faut dire à peu près la même chose de nos passions. Nous attribuons imprudemment aux objets qui les causent ou qui semblent les causer toutes les dispositions de notre cœur^ notre bonté, notre douceur, notre malice, notre aigreur et toutes les autres qualités de notre esprit. L'objet qui fait naître en nous quelque passion nous paraît en quelque façon renfermer en lui-même ce qui se réveille en nous lorsque nous pensons à lui ; de même que les objets sensibles nous paraissent renfermés en eux-mêmes les sensations qu^ils excitent en nous par leur présence. Lorsque nous aimons quelque personne, nous sommes naturellement portés à croire qu'elle nous aime, et nous avons quelque peine à nous imaginei* qu'elle ait dessein de nous nuire ni de s'opposer à nos désirs. Mais si la haine succède à l'amour, nous ne pouvons croire qu'elle nous veuille du bien ; nous interprétons toutes ses actions en mauvaise part; nous sommes toujours sur nos gardes et dans la défiance, quoiqu'elle ne pense pas à nous ou qu^elle ne pense qu'à nous rendre service. Enfin nous attribuons injustement à la personne qui excite en nous quelque passion toutes les dispositions de notre cœur ; de même que nous attribuons imprudemment aux objets de nos sens toutes les qualités de notre esprit.

De plus , par la même raison que nous croyons que tous les hommes reçoivent les mêmes sensations que nous des mêmes objets, nous pensons que tous les hommes sont agités des mêmes passions que nous pour les mêmes sujets, pourvu que nous croyions qu'ils en puissent être agités. Nous pensons que l'on aime ce que nous aimons , ou que l'on désire ce que nous désirons ; et de là naissent les jalousies et les secrètes aversions, si le bien que nous recherchons ne peut être possédé tout entier de plusieurs : car si plusieurs personnes peuvent le posséder sans le diviser, comme le souverain bien, la science, la vertu, etc., il arrive tout le contraiie. Nous pensons aussi que l'on hait, que l'on fuit, (}ue l'on craint les II. 40

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mêmes choses que nous; et de là viennent les liaisons et les conspirations secrètes ou manifestes, selon la nature et l'état de la chose que l'on hait, par le moyen desquelles liaisons nous espérons de nous délivrer de nos misères.

Nous attribuons donc aux objets de nos passions les émotions qu'ils produisent en nous; et nous pensons que tous les autres hommes, et même quelquefois que les bêtes en sont agitées comme nous. Mais outre cela nous jugeons encore plus témérairement que la cause de nos passions, qui n'est souvent qu'imaginaire, est réellement dans q^uelque objet.

Lorsque nous avons un amour passionné pour quelqu'un, nous jugeons que tout en est aimable. Ses grimaces sont des agréments; sa difformité n'a rien de choquant; ses mouvements irréguliers et ses gestes mal composés sont justes, oxi pour le moins ils sont naturels. S'il ne parle jamais, c'est qu'il est sage; s'il parle toujours, c'est qu'il est plein d'esprit; s'il parle de tout, c'est qu'il est universel; s'il interrompt les autres sans cesse, c'est qu'il a du feu, de la vivacité, du brillant; enfin s'il veut toujours primer, c'est qu'il le mérite. Notre passion nous couvre ou nous déguise de cette sorte tous les défauts de nos amis, et au contraire elle relève avec éclat leurs plus petits avantages.

Mais si cette amitié, qui n'est fondée, comme les autres passions, que sur l'agitation du sang et des esprits animaux, vient à se refroidir faute de chaleur ou d'esprits propres à l'entretenir, et si l'intérêt ou quelque faux rapport change la disposition du cerveau, la haine, succédant à l'amour, ne manquera pas de nous faire imaginer dans l'objet de notre passion tous les défauts qui peuvent être un sujet d^aversion. Nous verrons dans cette même personne des qualités toutes contraires à celles que nous y admirions auparavant. Nous aurons honte de l'avoir aimée, et la passion dominante ne manquera pas de se justifier et de rendre ridicule celle dont elle a pris la place.

La puissance et l'injustice des passions ne se bornent pas encore aux choses que nous venons de dire, elles s'étendent infiniment plus loin. Nos passions ne nous déguisent pas seulement leur objet principal, mais encore toutes les choses qui ) ont quelque rapport. Non-seulement elles nous lendent aimables toutes les qualités de nos amis, mais encore la plupari des qiiaiités des amis de nos amis. Elles passent même

DES PASSIONS DB l'AME.

plus avant dans ceu\ qui ont quelque étendue et quelque force d'imagination; car leurs passions ont sur leur esprit une domination si vaste et si étendue, qu'il n'est pas possible d'en marquer les bornes.

Les choses que je viens de dire sont des principes si généraux et si féconds d'erreurs, de préventions et d'injustices , qu'il est impossible d'en faire remarquer toutes les suites. La plupart déshérités ou plutôt des erreurs de certains lieux, de certains temps, de certaines communautés, de certaines familles, en sont des conséquences. Ce qui est vrai en Espagne est faux en France ; ce qui est \y3\ à Paris est faux à Rome ; ce qui est certain chez les jacobins est incertain chez les coi deliers ; ce qui est indubitable chez les cordeliers semble être une erreur chez les jacobins. Les jacobins se croient obligés de suivre saint Thomas, et pourquoi? c/est souvent parce que ce saint docteur était de leur ordre. Les cordeliers au contraire embrassent les sentiments de Scot, parce que Scot était cordelier.

Il y a de même des vérités et des erreurs de certains temps. La terre toui'nait il y a deux mille ans; elle est demeurée immobile jusqu'à nos jours; et voici qu'elle commence à s'ébranler. On a brûlé autrefois Aristote; un concile provincial, approuvé par un pape, a très-sagement défendu qu'on enseignât sa physique. On Fa admiré depuis ce temps-là, et voici qu'on commence à le mépriser, 11 y a des opinions reçues présentement dans les écoles qui ont été l'ejetées comme des hérésies, et ceux qui les soutenaient excommuniés comme des hérétiques par quelques évoques; parce que les passions causant des factions, les factions produisent de ces vérités ou de ces eri-euis aussi inconstantes que la cause qui les excite. Par exemple, les hommes sont indifférents à l'égard de la stabilité de la terre et de la forme * de corporélté ; mais ils ne sont point indifférents pour ces opinions lorsqu'elles sont soutenues par ceux qu'ils haïssent. Ainsi l'aversion soutenue par (pielque sentiment confus de piété fait naitre un zèle indiscret, qui s'échauffe et qui s'allume peu à peu, cl (}ui produit enfin de ces événements qui ne paraissent étranges à tout le monde que longtemps après qu'ils sont arrivés.

On a de la peine à s'imaginer que la passion aille jus(|ua-

' Concile dAngl.s par Spelman , l'an I2S7.

LIVBE CINQUIÈME.

là ; mais c'est que Ton ne sait pas que nos passions s'étendent à tout ce qui les peut satisfaire. Aman ne voulait peut-être point de mal à tout le peuple juif; mais Mardochée ne le salue pas^ il est Juif : il faut donc perdre toute la nation^ la vengeance en sera plus magnifique.

11 s'agit, entre des plaideurs, de sa\oir qui a droit à une terre: ils ne devraient apporter que leurs titres et ne dire que ce qui a rapport à leur affaire, ou qui la peut rendre meilleure. Cependant ils ne manquent pas de dire toute sorte de mal les uns des autres, de se contredire en toutes choses, de former des contestations et des accusations inutiles , et d'embrouiller leur procès d'une infinité d'accessoires qui confondent le principal. Enfin toutes les passions s'étendent aussi loin que la vue de l'esprit de ceux qui en sont émus ; je veux dire qu'il n'y a aucune chose que nous pensions avoir quelque rapport avec l'objet de nos passions , à laquelle le mouvement de ces passions ne s'étende. Et voici comment cela se fait.

Les traces des objets sont tellement liées les unes les autres dans le cerveau , qu'il est impossible que le cours des esprits en réveille quelqu'une avec force, que plusieurs autres ne se rouvrent en môme temps. L'idée principale de la chose à laquelle on pense est donc nécessairement accompagnée d'un grand nombre d'idées accessoires, lesquelles s'augmentent d'autant plus que l'impression des esprits animaux est plus violente. Or cette impression des esprits ne peut manquer d'être violente dans les passions , à cause que les passions poussent sans cesse dans le cerveau , en abondance et avec beaucoup de force , les esprits propres pour conserver les traces des idées qui représentent leur objet. Ainsi le mouvement d'amour ou de haine ne s'étend pas seulement à l'objet principal de la passion , mais encore à toutes les choses que l'on reconnaît avoir quelque rapport à cet objet ; parce que le mouvement de l'âme , dans la passion , suit la perception de l'esprit, de même que le mouvement des esprits animaux, dans le cerveau, suit les traces du cerveau, tant celles qui réveillent l'idée principale de l'objet de la passion que les autrequi y ont rapport.

Il ne faut donc pas s'étonner si les hommes poussent si loin leur haine ou leur amour, et s'ils font des actions si bizarres et si surprenantes. 11 y a une raison particulici'e de tous ces

DES PASSlOiNS DE l'aME.

cflets^ quoique nous ne la connaissions pas. Leurs idées accessoires ne sont point toujouj s semblables aux nôtres ; nous ne les pouvons connaître. Ainsi il y a toujours quelque raisor^ particulière qui les fait agir d'une manière qui nous paraît si extravagante .

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