CHAPITRE VII
Des passions en particulier, et premièrement de Tadmiration et de ses mauvais effets.
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici des passions est général ; mais il n'est pas fort difficile d'en tirer des conséquences particulières. 11 n'y a qu'à faire quelque réflexion sur ce qui se passe dans soi-même et sur les actions des autres^ et Fon découvrira plus de ces sortes de vérités d'une seule vue , que l'on n'en pourrait expliquer dans un temps considérable. Cependant il y a si peu de personnes qui s'avisent de rentrer dans eux-mêmes et qui fassent pour cela quelque effort d'esprit^ qu'afin de les y exciter et de réveiller leur attention^ il est nécessaire de descendre quelque peu dans le particulier.
Uuand on se tàte et qu'on se frappe soi-même , il semble que l'on soit presque insensible; mais quand on est seulement touché par les autres^ on en reçoit des sentiments assez vifs pour réveiller l'attention. En un mot, on ne se chatouille pas soi-même, on ne s'en avise pas, et l'on n'y réussirait peut-être pas si l'on s'en avisait. C'est à peu près par cette même raison que l'esprit ne s'avise pas de se tâter et de se sonder soi-même, qu'il se dégoûte incontinent de cette sorte de recherche , et qu'il n'est ordinairement capable de reconnaître et de sentir toutes les parties de son âme que lorsque d'autres les touchent et les lui font sentir. Ainsi il est nécessaire, pour faciliter à quelques esprits la connaissance d'euxmêmes, de descendre quelque peu dans le particulier des passions, afin de leur apprendre, en les touchant, toutes les parties qui les composent.
Ceux qui liront ce qui suit doivent néanmoins être avertis ([u'ils ne sentiront pas toujours que je les touche, et qu'ils ne se reconnaîtj ont pas toujours sujets aux passions et aux erreurs dont je parlerai, par la raison que toutes les passions particulières ne sont pas toujours les mêmes dans tous les hommes.
Tous les hommes ont les mêmes inclinations natui elles qui
n'ont point de rapport au corps ; ils ont môme toutes celles qui ont rapport au corps^ lorsque leur corps ést parfaitement bien disposé. Mais les divers tempéraments des corps et leurs changements fréquents causent une variété infinie dans les passions particulières. Que si l'on ajoute à la diversité de la constitution du corps celle qui vient des objets , qui font des impressions bien différentes sur tous ceux qui n'ont pas les mêmes emplois ni la même manière de vivre , il est évident que tel se peut sentir fortement touché en quelque endroit de son âme par certaines choses ^ qui demeurera entièi'ement insensible à beaucoup d'autres. Ainsi on se tromperait souvent si on jugeai toujours par ce que Fon sent de ce que les autres doivent sentir.
Je ne crains point de me tromper lorsque j'assure que tous les hommes veulent être heureux; car je sais avec une entière certitude que les Chinois et les Tartares , que les anges et les démons même, enfin que tous les esprits ont de l'inclination pour la félicité. Je sais même que Dieu ne produira jamais aucun esprit sans ce désir. Ce n'est point Texpérience qui me Ta appris : jamais je ne vis ni Chinois ni Tartare. Ce n'est point le témoignage intérieur de ma conscience ; il m'apprend seulement que je veux être heureux. Il n'y a que Dieu qui me puisse convaincre intérieurement que tous les autres hommes, les anges et les démons veulent être heureux. Il n'y a que lui qui puisse m'assurer qu'il ne donna jamais l'être à aucun esprit qui soit indifférent pour le bonheur; car quel autre que lui pourrait m'assurer positivement de ce qu'il fait et même de ce qu'il pense ? Et comme il ne peut jamais me tromper, je ne puis douter de ce qu'il m'apprend. Je suis donc certain que tous les hommes veulent être heureux^ parce que cette inclination est naturelle et qu'elle ne dépend point du corps.
il n'en est pas de même des passions particuUères. Si je sui« passionné pour la musique, pour la danse, pour la chasse ; si j'aime les douceurs ou le haut goût, je n'en puis rien conclure de certain touchant les passions des autres hommes. Le plaisir est sans doute doux et agréable à tous les hommes, mais tous les hommes ne trouvent pas du plaisir dans les mêmes choses. L'amour du plaisir est une inclination naturelJe , cet amoin* ne dépend point du corps : il est donc général à tous les hommes. Mais l'amour de la musique, de la
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chasse ou de la danse n'est pas général^ parce que la dispusition du corps dont il dépend étant différente dans tous les hommes , toutes les passions qui en dépendent ne sont pas toujours les mêmes.
Les passions générales^ comme le désir^ la joie et la tristesse , tiennent le milieu entre les inclinations naturelles et les passions particulières. Elles sont générales comme les inchnations; mais elles [ne sont pas également fortes^ parce que la cause qui les produit et qui les entretient n'est pas elle-même également agissante. 11 \ a une variété iniinie dans les degrés d'agitation des esprits animaux^ dans leur abondance et leur disette;, leur sohdité et leur délicatesse ^ et dans le rapport des libres du cerveau avec ces esprits.
Ainsi il arrive très-souvent que Ton ne touche les autres en aucun endroit de leur àme lorsque Fon parle des passions particulières ; mais lorsqu'on les touche , ils en sont foi-tement émus. 11 en est au contraire des passions générales et des inclinations^ on touche toujours lorsque Ton en parle ; mais on touche d'une manière si faible et si languissante^ qu'on ne se fait presque pas sentir. Je dis ces choses ;, afm que Ton ne juge pas si je me trompe par le seul sentiment qu'on a déjà j-eçu de ce que j'ai dit ou que l'on recevra de ce que je dirai dans la suite, mais par la considération de la nature des passions dont je traite.
Si l'on se proposait de traiter de toutes les passions particulières, ou si on les distinguait par les objets qui les excitent, il est visible qu'on ne finirait jamais et qu'on dirait toujours la même chose. On ne finirait jamais , parce que les objets de nos passions sont infinis ; et l'on dirait toujours la même chose , parce que l'on traiterait toujours du même sujet. Le>> passions particulières pour la poésie , pour Fliistoire , pour les mathématiques , pour la chasse et pour la danse, ne sont qu'une même passion générale; car, par exemple, les passions de désir ou de joie pour tout ce qui plaît ne sont pas différentes, quoique les objets particuhers qui plaisent soient différents.
11 ne faut donc pas multiplier le nombre des passions selon le nombre des objets ({ui sont infinis, mais seulement selon les principaux rapports qu'ils peuvent avoir avec nous. Et de cette manière on reconnaîtra, comme nous l'expliqueroi^s plus bas , que l'amour et l'aversion sont les passions mères ;
LIVEE CINQUIÈME.
qu'elles n'engendrent point d'autres passions générales que le désir ^ la joie et la tristesse; que les passions particulières ne sont composées que de ces trois primitives , et qu'elles sont d'autant plus composées que Tidée principale du bien ou du mal qui les excite est accompagnée d'un plus grand nombre d'idées accessoires, ou que le bien et le mal sont plus circonstanciés par rapport à nous.
Si l'on se souvient de ce que l'on a dit de la liaison des idées, et que dans les grandes passions les esprits animaux étant extrêmement agités réveillent dans le cerveau toutes les traces qui ont quelque rapport avec l'objet qui nous agite, on reconnaîtra qu'il y a des passions différentes d'unè infinité de façons , lesquelles n'ont point de nom particulier, et qu'on ne peut expliquer d'autre manière qu'en disant qu'elles sont inexplicables.
Si lés passions primitives, delà combinaison desquelles les autres s'engendrent, n'étaient point capables du plus ou du moins, on n'aurait pas de peine à déterminer le nombre de toutes les passions. Mais le nombre des passions qui se font de l'assemblage des autres est nécessairement infini, parce qu'une même passion ayant des degrés infinis, elle peut, en se joignant avec les autres , se combiner en une infinité de manières ; de sorte qu'il n'y a peut-être jamais eu deux hommes émus d'une même passion , si par même passion Ton entend l'assemblage de tous les mouvements égaux et de tous les sentiments semblables qui se réveillent en nous à l'occasion de quelque objet.
Mais , le plus et le moins ne changeant point Tespèce , on peut dire que le nombre des passions n'est pas infini, parce que les circonstances qui accompagnent le bien et le mal ne sont point infinies. Mais expliquons nos passions en particulier.
Lorsque nous voyons quelque chose pour la première fois, ou que l'ayant déjà vue plusieurs fois accompagnée de certaines circonstances , nous la voyons revêtue de quelques auties, nous en sommes surpris et nous l'admirons. Ainsi une nouvelle idée ou une nouvelle liaison de vieilles idées cause en nous une passion imparfaite, qui est la premièi'e de toutes, et que l'on nomme admiration. Je dis que cette passion est imparfaite, parce qu'elle n'est point excitée par l'idée ni par le sentiment du bien.
DES PASSIONS DE L*AME
Le cerveau se trouvant alors frappé en de certains endroits dans lesquels il ne l'avait jamais été , ou d'une manière toute nouvelle , l'àme en est sensiblement touchée , et par consé- ([uent elle s'applique fortement à ce qu'il y a de nouveau dans son objet ; par la même raisoir qu'un simple chatouillement à la plante des pieds excite dans l'âme^ par la nouveauté plutôt que par la force de Timpres^ion , un sentiment trèssensible et très-appliquant. Il y a encore d'autres raisons de Tapplication de l'àme aux choses nouvelles^ mais je les ai expliquées en parlant des inclinations naturelles. On ne considère ici l'àme que par rapport au corps , et selon ce rapport c'est l'émotion extraordinaire des esprits animaux qui est la cause naturelle de son application aux choses nouvelles , car les émotions ordinaires des esprits n'excitent que très-peu notre attention.
Dans l'admiration précisément comme telle , €n ne considère les choses que selon ce qu'elles sont en elles-mêmes ou selon ce qu'elles paraissent ; on ne les considère point par rapport à soi^ on ne les considère point comme bonnes ou comme mauvaises ; et c'est pour cela que les esprits ne se répandent point dans les muscles pour donner au corps la disposition propre à la recherche du bien ou à la fuite du mal , et qu'ils n^agitent point les nerfs qui vont au cœur et aux autres viscères^ pour hâter ou pour retarder la fermentation et le mouvement du sang, comme il arrive dans toutes les autres passions. Tout ce qu'il y a d'esprits tend vers le cerveau pour y tracer une image vive et distincte de l'objet qui surprend, alin que l'âme le considère et le reconnaisse ; mais tout le reste du corps demeure comme immobile et dans la même posture. Comme il n'y a point d'émotion dans l'àme, il n'y a point aussi de mouvement dans le corps.
Si les choses que l'on admire paraissent grandes, l'admiration est toujours suivie de l'estime et quelquefois de la vénération. Elle est au contraire toujours accompagnée de mépris, et quelquefois de dédain , lorsqu'elles paraissent petites.
L'idée de la grandeur produit dans le cerveau un grand mouvement d'esprits , et la trace qui la représente se conserve fort longtemps. Un grand mouvement d'esprits excite aussi dans l'àme l'idée de la grandeur, et il ai réte beaucoup l'esprit à la considération de cette idée.
L'idée de petitesse produit dans le cei \ eau un petit mouve-
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ment d'esprits , et la trace qui la représente ne se conserve pas longtemps. Un petit mouvement d'esprits excite aussi dans l'àme une idée de petitesse , et il arrête peu l'esprit à la considération de cette idée. Ces choses méritent fort d être remarquées.
Lorsque nous nous considérons nous-mêmes ou quelque chose qui nous est uni, notre admiration n'est jamais sans quelque passion qui nous agite. Mais notre agitation n'est que dans l'âme et dans les esprits qui vont au cœur, parce que n'y ayant point de bien qu'il faille rechercher, ni de mal qu'il faille éviter, les esprits ne se répandent point dans les muscles pour disposer le corps à quelque action.
La vue de la perfection de son être ou de quelque chose qui lui appartient produit naturellement l'orgueil ou l'estime de soi-même, le mépris des autres, la joie, et quelques autres passions. La vue de sa propre grandeur produit la fierté ; la vue de sa force, la générosité ou la hardiesse ; et la vue de quelque autj-e qualité avantageuse produit naturellement une autre passion, qui sera toujours une espèce d'orgueil.
Au contraire, la vue de quelque imperfection de son être ou d'une chose qui lui appartient produit naturellement l'hujîiilité, le mépris de soi-même, le respect pour les autres, la tristesse et quelques autres passions. La vue de sa petitesse produit la bassesse ; la vue de sa faiblesse, la timidité , et la vue de quelque qualité désavantageuse produit naturellement une autre passion, qui sei^a toujours une espèce d'humilité. Mais cette humilité, aussi bien que l'orgueil dont je viens de parler, n'est proprement ni vertu ni vice : ce ne sont l'une et l'autre que des passions ou des émotions involontaires, qui sont néanmoins très-utiles à la société civile, et môme absolument nécessaires en quelques rencontres pour la conservation de la vie ou des biens de ceux qui en sont agités.
11 est nécessaire, par exemple, d'être humble et timide, et même de témoigner au dehors la disposition de son esprit par une contenance modeste et par un air respectueux ou craintif, lorsqu'on est en présence d'une personne de haute quahté ou d'un homme fier et puissant ; car il est presque toujours avantageux pour le bien du corps que l'imagination s'abatte à la vue de la grandeur sensible, et qu'elle lui donne des marques extérieures de sa soumission et de sa vénération intérieure. Mais cela se fait naturellement et machinalement,
DRS PASSIONS DE l'aME.
sans que la volonté y ait de part, et souvent même malgré toute sa résistance. Les hôtes mêmes qui ont besoin, comme les chiens, de fléchir ceux avec qui elles vivent, ont d'ordinaire leur machine disposée de manière qu'elles prennent Fair qu'elles doivent avoir par rapport à ceux qui les environnent ; car cela est absolument nécess^-e pour leur conservation. Et si les oiseaux, ou quelques* autres animaux, n'ont point la disposition du corps propre pour prendre cet air, c'est qu'ils n'ont pas besoin de fléchir ceux dont ils peuvent, par la fuite, éviter le courroux, et dont ils peuvent se passer pour la conservation de leur vie.
On ne peut trop considérer que toutes les passions, qui sont excitées en nous à la vue de quelque chose qui est hors de nous, répandent machinalement sur le visage de ceux qui en sont frappés l'air qui leur convient, c'est-à-dire un air qui, par son impression, dispose machinalement tous ceux qui le voient à des passions et à des mouvements utiles au bien de la société. L'admiration même, lorsqu'elle n'est causée en nous que par la vue de quelque chose qui est hors de nous et que les autres peuvent considérer, produit sur notre visage un air qui imprime machinalement l'admiration dans les autres, et qui agit même sur leur cerveau d'une manière si bien réglée, que les esprits qui y sont contenus sont poussés dans les muscles de leur visage pour y former un air tout semblable au nôtre.
Cette communication des passions de l'âme et des mouvements des esprits animaux, pour unir ensemble les hommes par rapport au bien et au mal, et pour les rendre entièi'ement semblables les uns aux autres, non-seulement par la disposition de leur esprit, mais encore par la situation de leur coi-ps, est d'autant plus grande et plus remarquable que les passions sont plus violentes ; parce qu'alors les esprits animaux sont agités avec plus de force. Or cela doit être ainsi, parce que les biens et les maux étant plus grands ou plus présents, il faut s'y appliquer davantage, et s'unir plus fortement les uns avec les autres pour les fuir ou pour les rechercher. Mais lorsque les passions sont fort modérées, comme l'est ordinairement l'admiration, elles ne se communiquent pas sensiblement, et ne répandent presque pas l'air par lequel elles ont coutume de se communiquer; comme rien ne presse, il n'est pas à propos qu'elles fassent effort sur l'ima-
gination des autres^ ni qu'elles les détournent de leurs occupations^ auxquelles il est peut-être plus nécessaire qu^ils s'emploient qu'à considérer les causes de ces passions.
11 n'y a rien de plus merveilleux que cette économie dans nos passions et que cette disposition de notre corps par rapport aux objets qui nous environnent. Tout ce qui se passe en nous machinalement est très-digne de la sagesse de celui qui nous a faits ; et comme Dieu nous a rendus capables de toutes les passions qui nous agitent , afin principalement de nous lier avec toutes les choses sensibles pour la conservation de la société et de notre être sensible ^ son dessein s'exécute si fidèlement par la construction de son ouvrage^ qu'on ne peut s'empêcher d'en admirer Fartifice et les ressorts.
Cependant nos passions et tous ces liens imperceptibles par lesquels nous tenons à tout ce qui nous envii onne sont souvent , par notre faute , des causes très-considérables de nos erreurs et de nos désordres. Car nous ne taisons point l'usage que nous devrions faire de nos passions ; nous leur permettons toutes choses , et nous ne savons pas même les bornes que nous devons prescrire à leur puissance. Ainsi les passions mêmes qui^ comme l'admiration^ sont très-faibles et qui nous agitent le moias, ont assez de force pour nous faire tomber dans l'erreur. En voici quelques exemples.
Lorsque les hommes , et principalement ceux qui ont l'imagination vigoureuse^ se considèrent par leur plus bel endroit y ils sont presque toujours très-satisfaits d'eux-mêmes ; et leur satisfaction intérieure ne manque jamais de s'augmenter lorsqu'ils se comparent aux autres qui n'ont pas tant de mouvements qu'eux. D'ailleurs il y a tant de gens qui les admirent^ et il y en a si peu qui leur résistent avec succès et avec applaudissement (car applaudit-on jamais à la raison en présence d'une imagination forte et vive ?) ; enfin il se forme sur le visage de ceux qui les écoutent un air si sensible de soumission et de respect, et des traits si vifs d'admiration à chaque mot nouveau qu'ils profèrent, qu'ils s'admirent aussi eux-mêmes , et que leur imagination , qui leur grossit tous leurs avantages, les rend extrêmement contents de leur personne. Car, si l'on ne peut voir un homme passionné sans recevoir l'impression de sa passion, et sans entrer, en quelque manière, dans ses sentiments, comment serait-il possible que ceux qui sont environnés d'un grand nombre d'admira-
DES PASSIOiNS DE l'aMR.
teurs ne donnassent quel(iue en lire à nne passion qni flatte si agi'éablement ramour-propre ?
Oj- cette hante estime que les personnes d'une imagination forte et vive ont d'elles-mêmes et de leurs qualités leur enfle le courage et leur fait prendre l'air dominant et décisif : ils n'écoutent les autres qu'avec mépris ; ils ne leur l'épcmdent qu'en raillant ; ils ne pensent que par rapport à eux , et , regardant comme une espèce de servitude l'attention de l'esprit^ si nécessaire pour découvrir la vérité^ ils sont entièrement indisciplinables. L'orgueil^ l'ignorance et Faveuglement vont toujours de compagnie. Les esprits forts ^ ou plutôt les esprits vains et superbes, ne veulent pas être disciples de la véiité; ils ne rentrent dans eux-mêmes que pour se contempler et pour s'admirer. Ainsi celui qui résiste aux superbes luit au milieu de leurs ténèbres sans que leurs ténèbres soient dissipées.
11 y a, au contraire, une certaine disposition dans les esprits animaux et dans le sang, laquelle nous donne un sentiment trop bas de nous-mêmes: la disette, la lenteur et la délicatesse des esprits animaux, jointes avec la grossièreté des tibres du cerveau , nous rendent l'imagination faible et languissante; et la vue, ou plutôt le sentiment confas de cette faiblesse et de cette langueur de notre imagination, nous fait entrer dans une espèce d'humilité vicieuse qu'on peut appeler bassesse d'esprit.
Tous les hommes sont capables de la vérité, mais ils ne s'adressent point à celui qui seul est capable de l'enseigner. Les superbes se tournent vers eux-mêmes; ils n'écoutent qu'eux-mêmes, et les faux humbles se tournent vers les superbes et s'assujettissent à toutes leurs décisions : les uns et les autres n'écoutent que des hommes. L^esprit des superbes . obéit à la fermentation de leur propre sang, c'est-à-dire à leur propre imagination; l'esprit des faux humbles se soumet à l'air dominant des superbes : ainsi les uns et les autres sont assujettis à la vanité et au mensonge. Le superbe est un homme riche et puissant , qui a un grand équipage, qui mesure sa grandeur par celle de son train, et sa force par celle des chevaux qui tirent son carrosse ; le faux humble, ayant' le même esprit et les mêmes principes , est un misérable , pauvre, faible et languissant , et qui s'imagine qu'il n'est presque rien, parce qu'il ne possède rien. Cependant notre II. 41
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équipage n'est pas nous; et tant s'en faut que Tabondance du sang et des esprits, que la vigueur et l'impétuosité de l'imagination nous conduisent à la vérité, qu'au contraire il n'y a rien qui nous en détourne davantage. Ce sont ces hébétés, s'il est permis de les appeler ainsi, ces esprits froids et languissants , qui sont les plus capables de découvrir les vérités les plus solides et les plus cachées; ils peuvent écouter, dans un plus grand silence de leurs passions, la vérité qui les enseigne dans le plus secret de leur raison : mais, malheureusement pour eux, ils ne pensent point à s'appliquer à ses paroles; elle parle sans éclat sensible et d'une voix basse, et ce n'est que le bruit qui les réveille. Il n'y a que le brillant, que le grand et le magnifique en apparence, et selon le jugement des sens, qui les convainque : ils se plaisent à se laisser éblouir; ils aiment mieux entendre ces philosophes qui ne racontent que leurs visions et leurs songes , et qui assurent, comme les faux prophètes , que la vérité leur a parlé lorsque la vérité ne leur a point parlé, que d'entendre la vérité même. Il y a plus de quatre mille ans que Torgueil humain leur débite des mensonges sans qu'ils s'y opposent; ils les respectent même et les conservent comme des traditions saintes et divines. Il semble que le Dieu de la vérité ne soit plus avec eux ; ils ne pensent plus à lui , ils ne le consultent plus ; ils ne méditent plus, et ils couvrent leur paresse et leur nonchalance des apparences trompeuses d'une sainte humilité.
11 est \'rai que nous ne pouvons découvrir la vérité par nous-mêmes ; mais nous le pouvons toujours avec celui qui nous éclaire , et nous ne le pouvons jamais par le secours de tous les hommes joints ensemble. Ceux mêmes qui la con- . naissent le mieux ne nous la sauraient faire voir, si nous n'interrogeons nous-mêmes celui qu'ils ont interrogé , et s'il ne répond à notre attention comme il a répondu à la leur. Il ne faut donc point croire les hommes parce que les hommes ont parlé, car tout homme est trompeur, mais parce que celui qui ne peut tj-omper nous a parlé, et nous devons sans cesse interroger celui qui ne peut jamais tromper. Nous ne devons 'point croire ceux qui ne parlent qu'aux oreilles, qui n'instruisent que le corps, qui n'agissent au plus que sur l'imagination ; mais nous devons écouter attentivement et croire fidèlement celui qui parle à l'esprit , qui instruit la raison ,
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et qui, pénétrant jusque dans le plus secret de Thomme intérieur, est capable de l'éclairer et de le fortifier contie rhomme extérieur et sensible, qui le séduit et qui le maltfaite sans cesse. Je répète souvent ces choses, parce que je les crois très-dignes d'une sérieuse réflexion. C'est Dieu seul qu'il faut honorer : il n'y a que lui qui soit capable de répandre en nous la lumière, comme il n'y a que lui qui soit capable de produire en nous les plaisirs.
11 se rencontre quelquefois dans les esprits animaux et dans le reste du corps une certaine disposition qui excite à la chasse, à la danse, à la course , et généralement à tous les exercices où la force et l'adresse du corps paraissent le plus. Cette disposition est fort ordinaire aux jeunes gens , et principalement à ceux dont le corps n'est pas encore tout à fait formé. Les enfants ne peuvent demeurer en place , ils sont toujours en action lorsqu'ils suivent leur humeur. Comme leurs muscles ne sont pas encore fortifiés ni même tout à fait achevés , Dieu, qui, comme auteur de la nature, règle les plaisirs de l'âme par rapport au bien du corps, leur fait trouver du plaisir dans Texercice aiin que leur corps se fortifie. Ainsi, dans le temps que les chairs et les fibres des nerfs sont encore molles, les chemins par lesquels il est nécessaire que les esprits animaux s'écoulent pour produire toutes sortes de mouvements se tracent et se conservent , et il ne s'amasse point d'humeurs (jui les ferment ou qui, s'étant pourries, corrompent quelque partie.
Le sentiment confus que les jeunes gens ont de la disposition de leur corps fait qu'ils se plaisent dans la vue de sa force et de son adresse. Ils s'admirent lorsqu'ils en savent mesurer les mouvements ou lorsqu'ils sont capables d'en faire d'extraordinaires ; ils souhaitent même d'être en présence de gens qui les considèrent et qui les admirent. Ainsi ils se fortifient peu à peu dans la. passion pour tous les exercices du corps, laquelle est une des principales causes de l'ignorance et de la brutalité des hommes. Car, outre le temps que fon perd dans ces exercices, le peu d'usage que l'on fait de son esprit est cause que la partie principale du cerveau , dont la flexibilité fait la force et la vivacité de l'esprit, devient entièrement inflexible, et que les esprits animaux ne se répandent pas facilement dans le cerveau d'une manière propre pour penser à ce que l'on veut.
C'est ce qui rend la plupart des gens de guerre et de ia noblesse incapables de s'appliquer à quoi que ce soit. Ils raisonnent de toutes choses à la cavalière ^ comme Ton dit ordinairement ; et si Ton prétend leur dire ce qu'ils ne veulent pas entendre^ au lieu de penser à ce qu'il faut répondre leurs esprits animaux se conduisent insensiblement dans les muscles qui font lever le bras. Ils répondent presque sans réflexion par quelque coup ou par quelque geste menaçant ; à cause que^ les esprits étant agités par les paroles qu'ils entendent^ ils se portent vers les endroits les plus ouverts par l'habitude de l'exercice. Le sentiment qu'ils ont de la force de leur corps les confirme dans ces manières insolentes ^ et la vue de l'air respectueux de ceux qui les écoutent leur imprime une sotte confiance pour dire fièrement et brutalement des sottiises. Ils croient même avoir dit de belles et bonnes choses parce que la crainte et la prudence des autres leur a été favorable.
11 n'est pas possible de s'être appUqué à quelque étude ou de faire actuellement profession de quelque science sans qu'on le sache ; on ne peut être auteur ou docteur sans s'en souvenir. Mais ce seul souvenir produit naturellement dans l'esprit de bien des gens un si gi^and nombre de défauts , qu'il leur serait très-avantageux de n'avoir point la qualité dont ils se font honneur. Gomme ils s'imaginent qu'elle fait leur plus bel endi'oit, ils la considèrent toujours a\eC plaisir ; ils la présentent aux autres avec toute l'adresse possible et ils prétendent qu'elle leur donne le droit de juger de toutes choses sans les examiner. Si l'on est assez imprudent pour les contredire ^ ils tâchent d'abord d'insinuer avec adresse et avec un air de douceur et de charité ce qu'ils sont et le droit qu'ils ont de décider. Mais si l'on est ensuite assez hardi pour leur résister et qu'ils manquent de réponse y ils disent alors ouvertement et ce qu'ils pensent d'eux-mêmes et ce qu'ils pensent de ceux qui leur résistent.
Tout sentiment intérieur de quelque avantage que l'on possède enfle naturellement le courage. Un cavalier qui se sent bien monté et bien armé^ qui ne manque ni de sang ni d'esprits^ est prêt de tout entreprendre; la disposition où il se trouve le rend généreux et hardi. 11 en est de même d'un homme d'étude , loi squ'il se croit savant et que l'enflure de son cœur lui a corrompu l'esprit. 11 devient, si cela se peut
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dire, généreux et hardi coiilre la vérité. 0i^^l4'^^f<^is il la combat témérairement sans la reconnaître, et quelquefois il la trahit après l'avoir reconnue; et, se confiant dans sa fausse érudition^ il est toujours prêt de soutenir Taffirmative ou la négative , selon que l'espi-it de contradiction le possède.
Il n'en est pas de même de ceux qui ne se piquent point de science; ils ne sont point décisifs. 11 est rare qu'ils parlent s'ils n'ont quelque chose à dire , et il arrive même assez souvent qu'ils se taisent dans le temps qu'ils devraient parler. Ils n'ont point cette réputation et ces marques extérieures de sciences, lesquelles engagent à parler sans savoir ce qu'on dit ; ils peuvent se taire. Mais les savants appréhendent de demeurer sans rien dire ; car ils savent bien qu'on les méprisera s'ils se taisent, lors même qu'ils n'ont rien à dire, et qu'on ne les méprisera pas toujours quoiqu'ils ne disent que des sottises , pourvu qu'ils les disent d'une manière scientifique.
Ce qui rend les hommes capables de penser les rend capables de la vérité ; mais ce ne sont ni les honneurs , ni les richesses, ni les degrés, ni la fausse érudition qui les rendent capables de penser, c'est leur nature. Ils sont faits pour penser parce qu'ils sont faits pour la vérité. La santé même du corps ne les rend point capables de bien penser ; tout ce qu'elle peut faire est de n'y mettre pas un si grand empêchement que la maladie. Notre corps nous aide en quelque manière à sentir et à imaginer, mais il ne nous aide point à concevoir. Car quoique sans le secours du corps nous ne puissions , en méditant, fixer nos idées contre l'effort continuel des sens et des passions , qui les troublent et qui les effacent à cause que nous ne pouvons présentement vaincre le corps que par le corps , cependant il est visible que le coi^is ne peut éclairer l'esprit ni produire en lui la lumière de l'intelligence. Car toute idée qui découvre la vérité vient de la vérité môme. Ce que l'àme reçoit par le corps n'est que pour le corps ; et lorsqu'elle se tourne vers les fantômes, elle ne voit que des illusions et des fcmtomes : je veux dire qu'elle "ne voit point les choses comme elles sont en elles-mêmes, mais seulement les rapports qu'elles peuvent avoir avec le corps.
Si l'idée de grandeur ou de petitesse que nous avcms de nous-mêmes nous est souvent une occasion d'erreur, l'idée que nous avons des choses qui sont hors de nous et qui ont
quelque rapport à nous ne fait pas une impression moins dangereuse. Nous venons de dire que l'idée de grandeur est toujours accompagnée d'un grand mouvement d'esprits^ et qu'un grand mouvement d'esprits est toujours accompagné d une idée de grandeur ; et qu'au contraire l'idée de petitesse est toujours accompagné d'un petit mouvement d'esprits , et qu'un petit mouvement d'esprits est toujours accompagné d'une idée de petitesse. De ce principe il est facile de conclure que les choses qui produisent en nous de grands mouvements d'esprits doivent naturellement nous paraître avoir plus de grandeur^ c'est-à-dire plus de force ^ plus de réalité^ plus de perfection que les autres ^ car par grandeur j'entends toutes ces choses et plusieurs autres. Ainsi les biens sensibles nous doivent paraître plus grands et plus solides que ceux qui ne se font point sentir^ si nous en jugeons par le mouvement des esprits et non point par l'idée pure de la vérité. Une grande maison, un train magnifique , un bel ameublement, des charges , des honneurs , des richesses paraissent avoir plus de grandeur et de réalité que la vertu et que la justice.
Quand on compare la vertu aux richesses par la vue claire de l'esprit, alors on leur préfère la vertu ; mais lorsqu'on fait usage de ses yeux et de son imagination, et que l'on ne juge de ces choses que par l'émotion des esprits qu'elles excitent en nous, on préfère sans doute les richesses à la vertu.
C'est par ce principe que nous pensons que les choses spirituelles ou qui ne se font point sentir ne sont presque rien ; que les idées de notre esprit sont moins nobles que les objets qu'elles représentent ; qu'il y a moins de réalité et de substance dans l'air que dans les métaux, dans l'eau que dans la glace ; que les espaces depuis la terre jusqu'au firmament sont vides , ou que les corps qui les remplissent n'ont point tant de réalité et de solidité que le soleil et les étoiles. Enfin, si nous tombons en une infinité d'erreurs sur la nature et sur la perfection de chaque chose, c'est que nous raisonnons sur ce faux principe.
Un grand mouvement d'esprits, et par conséquent une forte passion , accompagnant toujours une idée sensible de grandeur, et un petit mouvement d'esprits, et par conséquent une faible passion , accompagnant aussi une idée sensible de petitesse, on s'applique beaMCOii]vel l'on emploie trop de temps à l'étude de tout ce <pji excite une idée sensible de grandeur.
DES PASSIONS DE LAME
cl ïon néglige tout ce qui ue donne qu'une idée sensible de petitesse. Ces grands coips , par exemple^ qui roulent sui* nos têtes, ont fait de tout temps impression sur les esprits ; on les a d'abord adorés à cause de l'idée sensible de leur grandeur et de leur éclat. Quelques génies les plus hardis en ont examiné les mouvements , et ces astres ont été dans tous les siècles l'objet ou de l'étude ou de la vénération de beaucoup de gens. On peut même penser que la crainte de ces influences imaginaires qui effrayent encore présentement les astrologues et les esprits faibles est une espèce d'adoration qu'une imagination abattue rend à l'idée de grandeur qui représente les corps célestes.
Le corps de l'homme, au contraire, infiniment plus admirable et plus digne de notre application que tout ce qu'on peut savoir de Jupiter, de Saturne et de toutes les autres planètes, n'est presque point connu. L'idée sensible des parties de chair disséquée n'a rien de grand et cause même du dégoût et de l'horreur; de sorte que ce n'est que depuis quelques années que les personnes d'esprit regardent l'anatomie comme une science^ qui mérite leur application. Il s'est ti ouvé des pi'inces et dés rois astronomes et qui faisaient gloire de l'être; la grandeur des astres semblait s'accommoder avec la grandeur de leur dignité. Mais je ne crois pas que Ton en ait vu qui se soient fait honneur de savoir l'anatomie et de bien disséquer un cœur et un cerveau. Il en est de même de beaucoup d'autres sciences.
Les choses rares et extraordinaires produisent dans les esprits des mouvements plus grands et plus sensibles que celles qui se voient tous les jours; ou les admire, on y attache pai" conséquent quelque idée de grandeur, et elles excitent ainsi dans les esprits des passions d'estime et de respect. C'est ce qui renverse la raison de bien des gens; il y en a beaucoup qui sont si respectueux et si curieux pour tout ce qui nous reste de l'antiquité, pour tout ce qui vient de loin ou qui est j'are et extraordinaire, que leur esprit en est comme esclave, car l'esprit n'ose juger ou se mettre au-dessus de ce qu'il respecte.
11 est vrai (ju'il n'y a pas grand danger pour la vérité que des gens aiment les médailles, les armes et les habillements des anciens, ou ceux des Chinois ou des sauvages. Il n'est pas tout à fait inutile de savoir la carte de l'ancienne Rome ou
les chemins de Tonkiii à Nankin, quoiqu'il soit plus utile pour nous de savoir ceux de Paris à Saint-Germain ou à Versailles. Enfin on ne peut trouver à redire que des gens veuillent savoir au vrai l'histoire de la guerre des Grecs avec les Perses, ou des Tartares avec les Chinois^ et qu'ils aient pour Thucydide et pour Xénophon^ ou pour tout autre qu'il vous plaira, une inclination extraordinaire. Mais on ne peut soufTrir que l'admiration pour l'antiquité se rende maîtresse de la raison, qu'il ^soit comme défendu de faire usage de son esprit pour examiner les sentiments des anciens, et que ceux qui en découvrent et qui en démontrent la fausseté passent pour présomptueux et pour téméraires.
Les vérités sont de tous les temps. Si Aristote en a découvert quelques-unes, Fon en peut aussi découvrir aujourd'hui. U faut prouver les opinions de cet auteur par des raisons que l'on puisse recevoir ; car si les opinions d' Aristote étaient solides de son temps , elles le seront encore maintenont. C'est une illusion que de prétendre trouver par des autorités humaines les vérités de la nature. Peut-être que l'on peut prouver qu' Aristote a eu de certaines pensées sur de certains sujets; mais ce n'est pas être fort raisonnable que de lire Aristote ou quelque auteur que ce soit avec beaucoup d'assiduité et de peine pour en apprendre historiquement les opinions et pour en instruire les autres.
On ne peut considérer sans quelque émotion que certaines universités , qui ne sont établies que pour la recherche et la défense de la vérité , soient devenues des sectes particulières qui font gloire d'étudier et de défendre les sentiments de quelques hommes. On ne peut lire sans quelque indignation les livres que les philosophes et les médecins composent tous les jours , dans lesquels les citations sont si fréquentes, qu'on les prendrait plutôt pour des écrits de théologiens et de canonistes que pour des traités de physique ou de médecine ; car le moyen de souffrir qu'on abandonne la raison et l'expérience , pour suivre aveuglément les imaginations d' Aristote, de Platon, d'Épicure, ou de quelque autre philosophe que ce puisse être !
Cependant on demeurerait peut-être immobile et sans parole à la vue d'une conduite si étrange, si l'on ne se sentait point blessé; je veux dire si ces messieurs ne combattaient point contre la vérité, à laquelle seule on croit devoir s'attacher. Mais l'admiration pour les rêveries des anciens leur
DES PASSIOiNS DE l'aME.
inspire un zèle aveugle contre les vérités nouvellement découvertes ; ils les décrient sans les savoir, ils les combattent sans les comprendre, et ils répandent, par la force de leur imagination, dans Tesprit et dans le cœur de ceux qui les approchent et qui les admirent , les mômes sentiments dont ils sont prévenus.
Comme ils ne jugent de ces nouvelles découvertes que par l'estime qu'ils ont de leurs auteurs , et que ceux qu'ils ont vus et avec lesquels ils ont conversé n'ont point cet air grand et extraordinaire que l'imagination attache aux auteurs anciens, ils ne peuvent les estimer. Car l'idée des hommes de notre siècle , n'étant point accompagnée de mouvements extraordinaires et qui frappent l'esprit , n'excite naturellement que du mépris.
Les peintres et les sculpteurs ne représentent jamais les philosophes de l'antiquité comme d'autres hommes ; ils leur font la tête grosse , le front large et élevé , et la barbe ample et magnifique. C'est une bonne preuve que le commun des hommes s'en forme naturellement une semblable idée ; car les peintres peignent les choses comme on se les figure, ils suivent les mouvements naturels de l'imagination. Ainsi l'on regarde presque toujours les anciens comme des hommes tout extraordinaires. Mais Timagination représente au contraire les hommes de notre siècle comme semblables à ceux que nous voyons tous les jours , et, ne produisant point de mouvement extraordinaire dans les esprits, elle n'excite dans l'àme que du mépris et de l'indifférence pour eux.
J'ai vu Descartes , disait un de ces savants qui n'admirent <|ue l'antiquité : je l'ai connu, je l'ai entretenu plusieurs fois; c'était un honnête homme : il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire. 11 s'était fait une idée basse (le la philosophie de Descartes, paixe qu'il en avait entretenu l'auteur quelques moments , et qu'il n'avait rien reconnu en lui de cet air grand et extraordinaire qui échauffe l'imagination. 11 prétendait même répondre suffisamment aux raisons de ce philosophe, lesquelles l'embarrassaient un peu, en disant fièiement qu'il l'avait connu autrefois. {),u'i\ serait à souhaiter que ces sortes de gens, pussent voir Aristote autrement qu'en peinture, et avoir une heure de conversation avec lui, pourvu qu'il ne leur parlât point en grec, mais en