CHAPITRE
Que l'attention est nécessaire pour conserver l'é-vidence dans nos connaissances. Que les modifications de l'âme la rende attentive , mais qu'elles partagent trop la capacité qu'elle a d'apercevoir.
Non S avons montré dès le commencement de cet ouvrage que Tentendement ne fait qu'apercevoir, et qu'il n'y a point de différence de la part de l'entendement entre les simples perceptions, les jugements et les raisonnements, si ce n'est que les jugements et les raisonnements sont des perceptions beaucoup phis composées que les simples perceptions, parce qu'ib ne représentent pas seulement plusieurs choses, mais même les rapports que ])hisieurs choses ont cnti'e elles. Car les simples perceptions ne représentent à l'esprit que les chosesî
DE LA METHODE. — l'^ PAUTiE.
mais les jugements représentent à Tesprit les rapports qui sont entre les choses , et les raisonnements j eprésentent les rapports qui sont entre les rapports des choses^ si ce sont des raisonnements simples ; mais si ce sont des raisonnements composés^ ils représentent les rapports des rapports^ ou les rapports composés qui sont entre les rappoi'ts des choses, et ainsi à riniini. Gar^ à mesure que les l appoi ts se multiplient^ les raisonnements qui représentent à l'espiit ces rapports deviennent plus composés. Néanmoins les jugements, les raisonnements simples et les raisonnements composés ne sont que de pures perceptions de la paî t de rentendement , parce que Fentendement ne fait simplement qu'apei'cevoir, ainsi qu'on l'a déjà dit dès le commencement du premier livre.
Les jugements et les raisonnements n'étant du côté de l'entendement que de pures perceptions , il est visible que Tentendement ne tombe jamais dans l'erreur^ puisque Ferreur ne se trouve point dans les perceptions et qu'elle n'est pas même intelligible. Car enfin Terreur ou la fausseté n'est qu'un rapport qui n'est point , et ce qui n'est point n'est ni visible ni intelligible. On peut voir que % fois 2 font 4 ou que 2 fois 2 ne font pas 5 ; car il y a réellement un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4, et un d'inégalité entre 2 fois 2 et 5 ; ainsi la vérité est intelligible. Mais on ne veri-a jamais que 2 fois 2 soient 5 , car il n'y a point là de rapport d'égalité ; et ce qui n'est point ne peut être aperçu. L'erreur^ comme nous avons déjà dit plusieurs fois ^ ne consiste donc que dans un consentement précipité de la volonté , qui se laisse éblouir à quelque fausse lueur, et qui, au lieu de conserver sa liberté autant qu'elle le peut , se repose avec négUgence dans l'apparence de la vérité.
Néanmoins, parce qu'il arrive d'ordinaire que l'entendement n'a que des perceptions confuses et imparfoites des choses, il est véritablement une cause de nos erreurs que l'on peut appeler occasionnelle ou indii ecte : car de même que la vue corporelle nous jette souvent dans l'erreur parce qu'elle nous représente les objets de dehors confusément et imparfaitement ; confusément , lorsqu'ils sont trop éloignés de nous ou faute de lumière; et imparfaitement, parce qu'elle ne nous représente que les côtés qui sont tournés vers nous ; ainsi l'entendement n'ayant souvent qu'une perception confuse et imparfaite des choses , paixe (qu'elles ne lui sont pas assez pré-
sentes et qu'il n'en découvre pas toutes les parties, il est cause que la Tolonté tombe dans un grand nombre d'erreurs en se rendant trop facilement à ces perceptions obscures et imparfaites.
11 est donc nécessaire de chercher les moyens d'empêcher que nos perceptions ne soient confuses et imparfaites. Et parce qu'il n'y a rien qui les rende plus claires et plus distinctes que l'attention, comme tout le monde en est convaincu, il faut tâcher de tromer des moyens dont nous puissions nous servir pour devenir plus attentifs que nous ne sommes. C'est ainsi que nous pourrons conserver l'évidence dans nos raisonnements, et voir même tout d'une vue une liaison nécessaire entre toutes les parties de nos plus longues déductions.
Pour trouver ces moyens, il est nécessaire de se bien convaincre de ce que nous avons déjà dit ailleurs, que l'esprit n'apporte pas une égale attention à toutes les choses qu'il aperçoit ; car il s'applique infiniment plus à celles qui le touchent, qui le modifient et qui le pénètrent, qu'à celles qui lui sont présentes, mais qui ne le touchent pas et qui ne lui appartiennent pas ; en un mot, il s'occupe beaucoup plus de ses propres modifications que des simples idées des objets, lesquelles idées sont quelque chose de différent de lui-même.
C'est pour cela que nous ne considérons qu'avec dégoût et sans beaucoup d'application les idées abstraites de l'entendement pur ; que nous nous appliquons beaucoup davantage aux choses que nous imaginons, principalement lorsque nous avons l'imagination forte et qu'il se trace de grands vestiges dans notre cerveau. Eniin c'est à cause de cela que nous nous occupons entièrement des qualités sensibles sans pouvoir même nous appliquer aux idées pures de l'esprit, dans le temps que nous sentons quelque chose de fort agréable ou de fort pénible. Car, la douleuj*, le plaisir, et les autres sensations n'étant que des manières d'être de l'esprit, il n'est pas possible que nous soyons sans les apercevoir et que la capacité de notre esprit n'en soit occupée, puisque toutes nos sensations ne sont que des perceptions et rien autre chose.
Mais il n'en est pas de même des idées pures de l'esprit : nous pouvons les avoir intimemertt unies à notre esprit sans les considérer avec la moindre attention; car encore que Dieu soit très-intimement uni à nous, et que ce soit dans lui que se trouvent les idées de tout ce que nous voyons, cepen-
dant ces idéeS;, quoique présentes et au milieu de nous-mêmes^ nous sont cachées lorsque les mouvements des esprits n'en réveillent point les traces, ou lorsque notre volonté n'y applique pas notre esprit, c'est-à-dire lorsqu'elle ne forme point les actes auxquels la représentation de ces idées est attachée par Fauteur de la nature. Ces choses sont le fondement de tout ce que nous allons dire des secours qui peuvent rendre notre esprit plus attentif. Ainsi ces secours seront appuyés sur la nature même de l'esprit, et il y a lieu d'espérer qu'ils ne seront pas chimériques et inutiles, comme beaucoup d'autres qui embarrassent beaucoup plus qu'ils ne servent. Mais enfin, s'ils n'ont pas tout l'usage que l'on souhaite, on ne perdra pas tout à fait son temps à lire ce que l'on en dira , puisqu'on en connaîtra mieux la nature de son esprit.
Les modifications de l'àme ont trois causes, les sens, Timagination et les passions. Tout le monde sait par sa propre expérience que les plaisirs, les douleurs, et généralement toutes les sensations un peu fortes, que ies imaginations vives et que les grandes passions occupent si fort l'esprit qu'il n'est pas capable d'attention dans le temps que ces choses le touchent trop vivement, parce qu'alors sa capacité ou sa faculté d'apercevoir en est toute remplie. Mais quand même ces modifications seraient modérées, elles ne laisseraient pas départager, du moins en quelque sorte, cette capacité de l'esprit, et il ne pourrait employer tout ce qu'il est pour considérer les vérités un peu abstraites.
11 faut donc tirer cette conclusion importante : que tous ceux qui veulent s'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité doivent avoir un grand soin d'éviter, autant que cela se peut , tontes les sensations trop fortes , comme le grand bruit, la lumière trop vive, le plaisir, la douleur, etc. ; qu'ils doivent veiller sans cesse à la pureté de leur imagination , et empêcher qu'il ne se trace dans leur cei'veau de ces vestiges profonds qui inquiètent et qui dissipent continuellement l'esprit ; enfin qu'ils doivent surtout arrêter les mouvements des passions, qui font dans le corps et dans l'âme des impressions si puissantes (ju'il est d'ordinaire comme impossible que l'esprit pense à d'autres choses qu'aux objets qui les excitent. Car encore que les idées pures de la vérité nous soient toujours présentes, nous ne les pouvons considérer lorsque la capacité
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que nous avony de penser est remplie de ces modifications qui nous pénètrent.
Cependant^ comme il n'est pas possible que l'âme soit sans passion, sans sentiment ou sans quelque autre modification particulièi'e , il faut faire de nécessité \'ertu, et tirer même de ces modifications des secours pour se rendre plus attentif. Mais il faut bien de l'adresse et de la circonspection dans Tusage de ces secours pour en tirer quelque avantage. Il faut bien examiner le besoin que Ton en a, et ne s^en servir qu'autant que la nécessité de se rendre attentif nous y contraint.