CHAPITRE III
De l'usage que l'on peut faire des passions et des sens pour conserver l'attention de l'esprit.
Les passions dont il est utile de se servir pour s'exciter à la recherche de la vérité sont celles qui donnent la force et le courage de surmonter la peine que Fon trouve à se rendre attentif. 11 y en a de bonnes et de mauvaises : de bonnes, comme le désir de trouver la vérité, d'acquérir assez de lumière pour se conduire, de se rendre utile au prochain , et quelques autres semblables ; de mauvaises ou dangereuses , comme le désir d'acquérir de la réputation, de se faire quelque établissement, de s'élever au-dessus de ses semblables, et quelques autres encore plus déréglées dont il n'est pas nécessaire de parler.
Dans le malheureux état où nous sommes, il arrive souvent que les passions les moins raisonnables nous portent plus vivement à la recherche de la vérité et nous consolent plus agréablement dans les peines que nous y trouvons que les » passions les plus justes et les plus raisonnables. La vanité, par exemple, nous agite beaucoup plus que l'amour de la vérité, et l'on voit tous les jours que des personnes s'appliquent continuellement à l'étude lorsqu'elles trouvent des gens à qui elles puissent dire ce qu'elles ont appris , et qui l'abandonnent entièrement lorsqu'elles ne trouvent plus pei sonne qui les écoute. La vue confuse de quelque gloire qui les environne lorsqu'elles débitent leurs opinions leur soutient le courage dans les études même les plus stériles et les plus ennuyeuses. Mais si par hasard , ou par la nécessité de leurs afïaires , elle
DE LA MÉTHODE. — l"^^ PARTIE.
se trouvent éloignées de ce petit troupeau qui leur applaudissait, leur ardeur se refroidit aussitôt; les études même les plus solides n'ont plus d'attrait pour elles : le dégoût, Tennui, le chagrin les pi end, elles quittent tout. La vanité triomphait de leur paresse naturelle, mais la paresse triomphe à son tour de Tamour de la vérité ; car la vanité résiste quelquefois à la paresse, mais la paresse est presque toujours victorieuse de l'amour de la vérité.
Cependant la passion pour la gloire se pouvant rapporter à une bonne fin, puisqu'on peut se servir pour la gloire même de Dieu et pour l'utilité des autres de la réputation que l'on a, il est peut-être permis à quelques personnes de se servir en certaines rencontres de cette passion comme d'un secours pour rendre l'esprit plus attentif. Mais il faut bien prendre garde de n'en faire usage que lorsque les passions raisonnables dont nous venons de parler ne suffisent pas, et que nous sommes obligés par devoir à nous appliquer à des sujets qui nous rebutent. Premièrement, parce que cette passion est très-dangereuse pour la conscience ; secondement, parce qu'elle engage insensiblement dans de mauvaises études, et qui ont plus d'éclat que d'utihté et de vérité; enfin, parce qu'il est très-difficile de la modérer, qu'on en serait souvent la dupe, et que, prétendant s'éclairer l'esprit, on ne ferait peut-être que fortifier la concupiscence de l'orgueil, qui non-seulement corrompt le cœur, mais répand aussi dans l'esprit des ténèbres qu'il est moralement impossible de dissiper.
Car on doit considérer que cette passion s'augmente, se fortifie et s'étabht insensiblement dans le cœur de l'homme, et que lorsqu'elle est trop violente, au lieu d'aider Tesprit dans la rechei'che de la vérité, elle l'aveugle étrangement et lui fait même croire que les choses sont comme il souhaite qu'elles soient.
11 est sans doute qu'il ne se trouverait pas tant de fausses inventions et tant de découvertes imaginaires, si les hommes ne se laissaient point étourdir par des désirs ardents de paraître inventeurs. Car la persuasion ferme et obstinée où ont été plusieurs personnes qu'ils avaient trouvé par exemple le mouvement perpétuel, le moyen d'égaler le cercle au carré et celui de doubler le cube par la géométrie ordinaire, leur est venue apparemment du grand désir ([u'ils avaient de pau. 45