‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 15 sur 214 · LIVRE PRMÎIER · texte numérisé non relu

LIVRE PRMÎIER

qu'on ne puisse douter que notre premier père , avant son péché et sortant des mains de Dieu , ne trouvât plus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi ^ puisque Dieu l'avait créé pour Faimer, et que Dieu était son vrai bien , on peut dii^e que Dieu se faisait goûter à lui^ qu'il le portait à son amour par un sentiment de plaisir^ et qu'il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contre-balançaient les plus grands plaisirs des sens^ lesquelles^ depuis le péché ^ les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.

Cependant^ comme il avait un corps que Dieu voulait qu'il conservât et qu'il regardât comme une partie de lui-même, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l'usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.

On n'ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s'empêcher d'avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par l'usage actuel des choses sensibles. Peut-être avait-il cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à Dieu , quoiqu'il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire ; car, encore qu'Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang , et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui , à cause qu'étant dans Tordre il fallait que son corps fût soumis à son esprit , cependant il n'est pas invraisemblable qu'il eût pu s'empêcher d'avoir des sensations des objets dans le temps qu'il n'eût point les mouvements qu'ils produisaient dans la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie ; car l'union de l'âme et du corps consistant principalement dans un rapport mutuel des sentiments avec les mouvements des organes, il semble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle si Adam eût pu ne rien sentir lorsque la principale partie de son corps recevait quelque impression de ceux qui l'environnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.

Le premier homme ressentait donc du plaisn^ dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme ; et, parce qu'il était dans un état parfait, il éprouvait celui de l'âme beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était infiniment plus facile de conserver

DES SENS

sa justice qu'à nous sans la grâce de Jésus-Christ , puisque sans elle nous ne trouvons plus du plaisir dans notre devoir. 11 s'est toutefois laissé malheureusement séduire ; il a perdu cette justice par sa désobéissance K Ahisi le principal changement qui lui est arrivé, et qui cause tout le désordre des sens et des passions, c'est que, par une juste punition, Dieu s'est retiré de lui et qu'il n'a plus voulu être son bien , ou plutôt qu'il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu'il était son bien ; de sorte quelles plaisirs sensibles qui ne portent qu'aux biens du corps étant demeurés seuls , et n'étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien, l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est étrangement afFaiblie, et celle qu'il avait avec son corps s'est beaucoup augmentée. Le plaisir sensible, étant le maître, a corrompu son cœur en l'attachant à tous les objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le détournant de la lumière qui Féclaire et le portant à ne juger de toutes choses que selon le rapport qu'elles peuvent avoir avec le corps.

Mais, dans le fond, on ne peut pas dire que le changement soit fort grand du côté des sens ; car, de même que si deux poids étant en équilibre dans une balance, je venais à en ôter quelqu'un, l'autre la ferait trébucher de son côté sans aucun changement de la part du premier poids , puisqu'il demeure toujours le même, ainsi, depuis le péché, les plaisirs des sens ont abaissé l'âme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui contre-balançaient avant le péché l'inchnation que nous avons pour les biens du corps, mais sans un changement aussi considérable de la part des sens qu'on se l'imagine ordinairement.

Voilà la seconde manière d'expliquer les désordres du péché , laquelle est certainement plus raisonnable que celle que nous venons de dire. Elle en est beaucoup différente, parce que le principe en est différent ; mais cependant ces deux manières s'accordent parfaitement pour ce qui regarde les sens.

Étant composés d'un esprit et d'un corps, nous avons deux sortes de biens à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. Nous avons aussi deux moyens de reconnaître qu'une chose nous est bonne ou mauvaise : nous pouvons le reconnaître par

• s* fJrcffoire, hom. 59 sur les Evingile».

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