‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 16 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

l'usage de l'esprit seul et par l'usage de l'esprit jouit au corps ; nous pouvons reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente ; nous le pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconnais par la raison que la justice est aimable ; je sais aussi par le goût qu'un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se sent pas ; la bonté d'un fruit ne se connaît pas. Les biens du corps ne méritent pas l'application d'un esprit que Dieu n'a fait que pour lui. Il faut donc que l'esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par la preuve covu'te et incontestable du sentiment. Les pierres ne sont pas propres à la nourriture : la preuve en est convaincante , et le seul goût en a fait tomber d'accord tous les hommes.

Le plaisir et la douleur sont donc les caractères naturels et incontestables du bien et du mal, je l' avoue ; mais ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, ne pouvant être par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises , ne peuvent aussi être reconnues pour telles par une connaissance claire et évidente ; ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, étant au-dessous de l'esprit, ne çeuvent ni le récompenser ni le punir. Enfin ce n'est que pour ces choses-là seulement , qui ne méritent pas que l'esprit s'occupe d'elles, et desquelles Dieu ne voulant pas que l'on s'occupe, il ne nous porte à elles que par instincts c'est-à-dire par des sentiments agréables ou désagréables.

Mais pour Dieu, qui seul est le vrai bien de l'esprit, qui seul est au-dessus de lui , qui seul peut le récompenser en mille façons différentes , qui seul est digne de son apphcation , et qui ne craint point que ceux qui le connaissent ne le trouvent point aimable , il ne se contente pas d'être aimé d'un amour aveugle et d'un amour à' instincts il veut être aimé d'un amour éclairé et d'un amour de choix.

Si l'esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est véritablement, sans y sentir ce qui n'y est pas, il ne pourrait les aimer nî s'en servir qu'avec beaucoup de peine. Ainsi il est comme nécessaire qu'ils paraissent agréables en causant des sentiments qu'ils n'ont pas. Mais il n'en est pas de même de Dieu : il suffit qu'on le voie tel qu'il est afin qu'on se porte à l'aimer, et il n'est point nécessaire qu'il se serve de cet instinct de plaisir comme d'une espèce d'artifice pour s'attirer de l'amour sans le mériter.

DES SENS

Les choses étant ainsi^ on doit dire qu'Adam n'était point porté à l'amour de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant * ^ parce que la connaissance qu'il avait de Dieu comme de son bien^ et la joie qu'il ressentait sans cesse comme une suite nécessaire de la vue de son bonheur en s'unissant à Dieu^ pouvait suffire pour l'attacher à son devoir et pour le faire agir avec plus de mérite que s'il eût été comme déterminé par un plaisir prévenant. Il était de cette sorte en une pleine liberté ; et c'est peut-être dans cet état que TEcriture sainte nous le veut représenter par ces paroles : Dieu a fait r homme dès le commencement, et. après lui avoir proposé ses commandements, il Va laissé à lui-même c'est-à-dire sans le déterminer par le goût de quelque plaisir prévenant^ le tenant seulement attaché à lui par la vue claire de son bien et de son devoir. Mais l'expérience a fait voir^ à la honte du hbre arbitre et à la gloire de Dieu seul^ la fragilité dont Adam était capable dans un état aussi réglé et aussi heureux que celui où il était avant son péché.

Mais on ne peut pas dire qu'Adam se portât à la recherche et à l'usage des choses sensibles par une connaissance exacte du rapport qu'elles pouvaient avoir avec son corps. Car enfm^ s'il avait fallu qu'il eût examiné les configurations des parties de quelque fruits celles de toutes les parties de son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres dispositions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture y il est visible que des choses qui étaient indignes de l'application de son esprit en eussent entièrement rempli la capacité^ et cela mêmê assez inutilement^ parce qu'il ne se fût pas conservé longtemps par cette seule voie.

Si l'on considère donc que l'esprit d'Adam n'était pas infini^ l'on ne trouvera pas mauvais que nous disions qu'il ne connaissait pas toutes les propriétés des corps qui l'environnaient^ puisqu'il est constant que ces propriétés sont infinies ; et si l'on accorde, ce qui ne peut se nier avec quelque attention y que son esprit n'était pas fait pour examiner les mouvements et les configurations de la matière , mais pour être continuellement apphqué à Dieu, l'on ne pourra pas trouver

' Voy. les Eêlaircissernents.

2 Deus ab initio constituit hominem et reliquit iilum in manu consilii sui , ad jer.it mandata et prœccpta sua, etc. Eccl. 15,14.

LIVBE PREMIER.

à redire si nous assurons que c'eût été un désordre et un dérèglement^ dans un temps où toutes choses devaient être parfaitement bien ordonnées , s'il eût été obligé de se détourner l'esprit de la vue des perfections de son vrai bien pour examiner la nature de quelque fruit afin de s'en nourrir.

Adam avait donc les mêmes sens que nous, par lesquels il était averti, sans être détourné de Dieu , de ce qu'il devait faire pour son corps. 11 sentait, comme nous, des plaisirs, et même des douleurs ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais ces plaisirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre esclave ni malheureux comme nous, parce qu'étant maître absolu des mouvements qui s'excitaient dans son corps, il les arrêtait incontinent, après qu'ils l'avaient averti , s'il le souhaitait ainsi; et, sans doute, il le souhaitait toujours à l'égard de la douleur. Heureux , et nous aussi , s'il eût fait la même chose à l'égard du plaisir, et s'il ne se fût point distrait volontairement de la présence de son Dieu, en laissant remplir la capacité de son esprit de la beauté et de la douceur espérée du fruit défendu, ou peut-être d'une joie présomptueuse excitée dans son âme à la vue de ses perfections naturelles, ou enfin d'une tendresse naturelle pour sa femme et d'une crainte déréglée de la contrister, car^ apparemment, tout cela a contribué à sa désobéissance !

Mais, après qu'il eut péché, ces plaisirs qui ne faisaient que l'avertir avec respect, et ces douleurs qui sans troubler sa félicité lui faisaient seulement connaître qu'il pouvait la perdre et devenir malheureux , n'eurent plus pour lui les mêmes égards ; ses sens et ses passions se révoltèrent contre lui, ils' n'obéirent plus à ses ordres, et ils le rendirent, comme nous, esclave de toutes les choses sensibles.

Ainsi les sens et les passions ne tirent point leur naissance du péché, mais seulement cette puissance qu'ils ont de tyranniser des pécheurs ; et cette puissance n'est pas tant un désordre du côté des sens que de celui de l'esprit et de la volonté des hommes, qui, n'étant plus si étroitement unis à Dieu, ne reçoivent plus de lui cette lumière et cette force par laquelle ils conservaient leur liberté et leur bonheur.

On doit conclure en passant de ces deux manières, selon lesquelles nous venons d'expliquer les désordres du péché , qu'il y a deux choses nécessaires pour nous rétablir dans l'ordre.

DES SENS

La première est qu'il faut ôter de ce poids qui nous fait pencher et qui nous entraîne \'ers les biens sensibles, en retranchant continuellement de nos plaisirs et en mortifiant la sensibilité de nos sens par la pénitence et par la circoncision du cœur.

La seconde est qu'il faut demander à Dieu le poids de sa grâce et cette délectation 'prévenante * que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée, sans laquelle nous avons beau retrancher de ce premier poids, il pèsera toujours; et si peu qu'il pèse, il nous entraînera infaiUiblement dans le péché et dans le désordre.

Ces deux choses sont absolument nécessaires pour rentrer et pour persévérer dans notre devoir. La raison , comme Ton voit, s'accorde parfaitement avec FÉvangile, et l'un et l'autre nous apprennent que la privation , l'abnégation , la diminution du poids du péché sont des préparations nécessaires, afm que le poids de la grâce nous redresse et nous attache à Dieu.

Mais, quoique dans l'état où nous sommes il y ait obUgation de combattre continuellement contre nos sens , on n'en doit pas conclure qu'ils soient absolument corrompus et mal réglés ; car si l'on considère qu'ils nous sont donnés pour la conservation de notre corps , on trouvera qu'ils s'acquittent admirablement bien de leur devoir, et qu'ils nous conduisent d'une manière si juste et si fidèle à leur fin , qu'il semble que c'est à tort qu'on les accuse de corruption et de dérèglement ; ils avertissent si promptement l'âme par la douleur et par le plaisir , par les goûts agréables et désagréables , et par les autres sensations , de ce qu'elle doit faire ou ne faire pas pou * la conservation de la vie, qu'on ne peut pas dire avec raison que cet ordre et cette exactitude soient une suite du péché.

IL Nos sens ne sont donc pas si corrompus qu'on s'imagine; mais c'est le plus intérieur de notre âme, c'est notre liberté qui est corrompue. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent , mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités. Quand on voit, par exemple, de la lumière, il est très-certain que l'on voit de la lumière; quand on sent de la chaleur, on ne se trompe point de croire que l'on en sent, soit devant ou après le péché. Mais on se

' Voy. lea Eclaircisieinents.

LIVKE PREMIEB.

trompe quand on juge que la chaleur que l'on sent est hors de râme qui la sent , comme nous expUquerons dans la suite.

Les sens ne nous jetteraient donc point dans Terreur si nous faisions bon usage de notre liberté, et si nous ne nous servions point de leur rapport pour juger des choses avec trop de précipitation. Mais parce qu'il est très-difficile de s'en empêcher, et que nous y sommes quasi contraints à cause de Fétroite union de notre âme avec notre corps , voici de quelle manière nous nous devons conduire dans leur usage pour ne point tomber dans l'erreur.

m. Nous devons observer exactement cette règle de 72e juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes^ mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps, parce qu'en effet ils ne nous sont point donnés pour connaître la vérité des choses en elles-mêmes , mais seulement pour la conservation de notre corps.

Mais afin qu'on se délivre tout a fait de la facilité et de l'inclination que l'on a à suivre ses sens dans la recherche de la vérité , on va faire dans les chapitres suivants une déduction des principales et des plus générales erreurs où ils nous jettent, et l'on reconnaîtra manifestement la vérité de ce que l'on vient d'avancer.

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