CHAPITRE
De l'erreur la plus dangereuse de la philosophie des anciens
Non-seulement les philosophes disent ce qu'ils ne conçoivent point, lorsqu'ils expliquent les effets delà nature par de certains êtres dont ils n'ont aucune idée particulière ; ils fournissent même un principe dont on peut tirer directement des conséquences très-fausses et très-dangereuses.
Car si on suppose, selon leur sentiment, qu'il y a dans les corps quelques entités distinguées de la matière; n'ayant point d'idée distincte de ces entités, on peut facilement s'imaginer qu'elles sont les véritables ou les principales causes des effets que l'on voit arriver. C'est même le sentiment commun des philosophes ordinaires ; car c'est principalement pour expliquer ces effets qu'ils pensent qu'il y a des formes substantielles, des qualités réelles et d'autres semblables entités. Que si Ton vient ensuite à considérer attentivement l'idée que l'on a de cause ou de puissance d'agir, on ne peut douter *\uo cette idée ne représente quelque chose de di\in. Car l'idée d'une puissance souveraine est l'idée de la souveiainc
fliviiiitë; et Tidoe d'une puissance subalterne est l'idée d'une divinité inférieure^ mais d'une véritable divinité, au moins selon la pensée des païens, supposé que ce soit Fidée d'une puissance ou d'une cause véritable. On admet donc quelque chose de divin dans tous les corps qui nous environnent , lorsqu'on admet des formes, des facultés, des qualités, des vertus, ou des êtres réels capables de produire certains effets par la force de leur nature; et l'on entre ainsi insensiblement dans le sentiment des païens par le respect que l'on a pour leur philosophie. 11 est vrai que la foi nous redresse; mais peut-être que Ton peut dire que si le cœur est chrétien , le fond de Fesprit est païen.
De plus , il est difficile de se persuader que Fon ne doive ni craindre ni aimer de véritables puissances, des êtres qui peuvent agir sur nous, qui peuvent nous punii- par quelque douleur ou nous récompenser par quelque plaisir. Et comme Famour et la crainte sont la véritable adoration, il est encore difficile de se persuader qu'on ne doive pas les adorer. Tout ce qui peut agir sur nous comme cause véritable et réelle est nécessairement au-dessus de nous, selon saint Augustin et selon la raison ; et selon le même saint et la même raison, c'est une loi immuable que les choses inférieures servent aux supérieures. C'est pour ces raisons que ce grand saint reconnaît que le corps ne peut agir sur Fâme «, et que rien ne peut être au-dessus de Fâme que Dieu 2.
Dans les saintes Écritures, lorsque Dieu prouve aux Israélites qu'ils doivent Fadorer, c'est-à-dire qu'ils doivent le craindre et l'aimer, les principales raisons qu'il apporte sont tirées de sa puissance pour les récompenser et pour les punir. Il leur 3-eprésente les bienfaits qu'ils ont reçus de lui, les maux dont il les a châtiés, et qu'il a encore la même puissance. Il leur défend d'adorer les dieux des païens, parce qu'ils n'ont aucune puissance sur eux et qu'ils ne peuvent leur faire ni bien ni mal. Jl veut que Fon n'honoie que lui, parce qu'il n'y a que lui qui soit la véritable cause du bien et du mal, et qu'il n'en aiTive point dans leur ville, selon un prophète ^, qu'il ne fasse lui-même; parce que les causes natiuelles ne sont point
' Mvs., liv, 6, ch. b.
2 Voyez le Ircnle-ciualrièiinc cliajjilie de S. Aug-, Ih qvandtutc animer. ■* Jmos ,('.3,6.