‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 170 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

les véi'ilables causes du mal qu'elles seniblent nous faire ^ el que, comme c'est Dieu seul qui agit en elles, c'est lui seul qu'il faut craindre et qu'il faut aimer en elles : SoH Beo honor et gloria.

Enfin, ce sentiment qu'on doit craindre et qu'on doit aimer ce qui peut être véritable cause du bien et do mal , paraît si naturel et si juste qu'il n'est pas possible de s'en défaire. De sorte que , si l'on suppose cette fausse opinion des philosophes, et que nous tâchons ici de détruire, que les corps qui nous environnent sont les véritables causes des plaisirs et des maux que nous sentons, la raison semble en quelque sorte justifiei* une religion semblable à celle des païens , et approuver le dérèglement universel des mœurs.

11 est vrai que la raison n'enseigne pas qu'il faille adorer les oignons et les poireaux, par exemple, comme la souveraine divinité, parce qu'ils ne peuvent nous rendre entièrement heureux lorsque nous en avons, ou entièrement malheureux lorsque nous n'en avons point. Aussi les païens ne leur ont jamais rendu tant d'honneur qu'au grand Jupiter, duquel toutes leurs divinités dépendaient; ou qu'au soleil, que nos sens nous représentent comme la cause universelle qui donne la vie et le mouvement à toutes choses, et que l'on ne peut s'empêcher de regarder comme une divinité, si l'on suppose avec les philosophes païens qu'il renferme dans son être les causes véritables de tout ce qu'il semble produire non-seulement dans notre corps et sur notre esprit , mais encore dans tous les êtres qui nous environnent-,

Mais si l'on ne doit pas rendre un honneur souverain aux poireaux et aux oignons, on peut toujours leur rendre quelque adoration particulière, je veux dire qu'on peut y penser et les aimer en quelque manière; s'il est vrai qu'ils puissent en quelque soi'te nous rendre heureux, on doit leui' rendre honneur à proportion du bien qu'ils peuvent faire. Et certainement les hommes qui écoutent les rapports de leurs sens pensent que ces légumes sont capables de leur faire du bien. Car les Israélites, par exemple, ne les auraient pas si fort regrettés dans le désert, ils ne se seraient point considérés comme malheureux pour en être privés , s'ils ne se fussent imaginés en quelque façon heureux par leur jouissance. Les ivrognes n'aimeraient peut-être pas si fort le vin, s'ils savaient bien ce que c'est, et que le plaisir qu'ils trouvent à en

DE LA MÉTHODR. —

boire vient du Tout-Puissant qui lein* commande la tempérance, et qu'ils font injustement servira leur intempérance. Voilà les dérèglements où nous engage la raison même, lorsqu'elle est jointe aux principes de la philosophie païenne et lorsqu'elle suit les impressions des sens.

Afin qu'on ne puisse plus douter delà fausseté de cette misérable philosophie et qu'on reconnaisse avec évidence la solidité des principes et la netteté des idées dont on se sert, il est nécessaire d'établir clairement les vérités qui sont opposées aux eri-eurs des anciens philosophes, et de prouver en peu de mots qu'il n'y a qu'une vraie cause, parce qu'il n'y a qu'un vrai Dieu ; que la nature ou la force de chaque chose n'est que la volonté de Dieu; que toutes les causes naturelles ne sont point de véritables causes, mais seulement des causes occasionnelles . et quelques autres vérités qui seront des suites de celles-ci.

11 est évident que tous les corps grands et petits n'ont point la force de se lemuer. Une montagne, une maison, une pierre, un grain de sable, enfin le plus petit ou le plus grand des corps que l'on puisse concevoir n'a point la force de se remuer. Nous n'avons que deux sortes d'idées, idées d'esprit, idées de corps; et ne devant dire que ce que nous concevons, nous ne devons raisonner que suivant ces deux idées. Ainsi, puisque l'idée que nous avons de tous les corps nous fait connaître qu'ils ne se peuvent remuer, il faut conclure que ce sont les esprits qui les remuent. Mais quand on examine l'idée (jue l'on a de tous les esprits finis, on ne voit point de Maison nécessaire entre leur volonté et le. mouvement de quelque corps que ce soit ; on voit au contraire qu'il n'y en a point et qu'il u''y en peut avoir. On doit donc aussi conclure, si on \eut raisonner selon ses lumières, qu'il n'y a aucun esprit créé qui puisse l'cmuer quelque corps que ce soit comme cause véj-itable ou principale, de même que l'on a dit qu'aucun corps ne se pouvait remuer soi-même.

Mais, lorsqu'on pense à l'idée de Dieu , c'est-à-dn e d'un êti-e infiniment parfait et par conséquent tout-puissant, on coniiaît qu'il y a une telle liaison entre sa volonté et le mouvement de tous les corps, qu'il est impossible de concevoir qu'il veuille qu'un corps soit mû et que ce coj'ps ne le soit pas. Nous devons donc dire qu'il n'y a que sa volonté qui puisse remuei' les corps, si nous voulons dire les choses comme nous

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