CHAPITRE YL
I. Des erreurs de la vue à l'égard de l'étendue en soi.— -II. Suite de ces erreurs sur des objets invisibles. — lit. Des erreurs de nos yeux touchant l'étendue considérée par rapport.
La vue est le premier, le plus noble et le plus étendu de tous les sens ; de sorte que s'ils nous étaient donnés pour découvrir la vérité, elle y aurait seule plus de part que tous les autres ensemble. Ainsi il suffira de ruiner l'autorité que les yeux ont sur la raison pour nous détromper et pour nous porter à une défiance générale de tous nos sens.
Nous allons donc faire voir que nous ne devons point nous appuyer sur le témoignage de notre vue pour juger de la vérité des choses en elles-mêmes , mais seulement pour découvrir le rapport qu'elles ont à la conservation de notre corps ; que nos ^eux nous trompent généralement dans tout ce qu'ils nous représentent, dans la grandeur des corps, dans leurs figures et dans leurs mouvements, dans la lumière et dans les couleurs , qui sont les seules choses que nous voyons ; que
toutes ces choses ne sont point telles qu'elles nous paraissent ; que tout le monde s'y trompe , et que cela nous jette encore dans d'autres erreurs dont le nombre est infini. Nous commençons par retendue^ et voici les preuves qui nous font croire que nos yeux ne nous la font jamais voir telle qu'elle est.
I. On voit assez souvent avec des lunettes des animaux beaucoup plus petits qu'un grain de sable qui est presque invisiblei; on en a vu même de mille fois plus petits. Ces atomes vivants marchent aussi bien que les autres animaux. Ils % ont donc des jambes et des pieds, des os dans ces jambes pour les soutenir ( ou plutôt sur ces jambes, car les os des insectes c'est leur peau); ils ont des muscles pour les remuer, des tendons et une infinité de fibres dans chaque muscle, et enfin du sang ou des esprits animaux extrêmement subtils et déliés pour remplir ou pour faire mouvoir successivement ces muscles. Il n'est pas possible sans cela de concevoir qu'ils vivent, qu'ils se nourrissent et qu'ils transportent leur petit corps en différents lieux, selon les différentes impressions des objets ; ou plutôt il n'est pas possible que ceux mêmes qui ont employé toute leur vie à Tanatomie et à la recherche de la nature se représentent le nombre, la diversité et la délicatesse de toutes les parties dont ces petits corps sont nécessairement composés pour vivre et pour exécuter toutes les choses que nous leur voyons faire.
L'imagination se perd et s'étonne à la vue d'une si étrange petitesse ; elle ne peut atteindre ni se prendre à des parties qui n'ont point de prise pour elle ; et, quoique la raison nous convainque de ce qu'on vient de dire, les sens et l'imagination s'y opposent, et nous obligent souvent d'en douter.
Notre vue est très-hmitée, mais elle ne doit pas limiter son objet. L'idée qu'elle nous donne de l'étendue a des bornes fort étroites; mais il ne suit pas de là que l'étendue en ait. Elle est sans doute infinie en un sens ; et cette petite partie de matière qui se cache à nos yeux est capable de contenir un monde dans lequel il se trouverait autant de choses, quoique plus petites à proportion , que dans ce grand monde dans lequel nous vivons.
Les petits animaux dont nous venons de parler ont peutêtre d'autres petits animaux qui les dévorent , et qui leur
' Journal des Savants du 12 nov. 16C8.