‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 172 sur 214 · LIVRE SIXIÈMK · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈMK

prétend qu'une boule qui en rencontre une autre est la véritable cause du mouvement qu'elle lui communique, à cause que Dieu a voulu par sa volonté générale, qui fait l'ordre de la nature, que lorsque deux corps se rencontreraient il se fît une telle et telle communication de mouvement.

Il n'y a donc qu un seul vrai Dieu et qu'une seule cause qui soit véritablement cause, et l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet en soit la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puissance aux créatures, si nous suivons les lumières de la raison ; il n'en peut faire de véritables causes, il n'en peut faire des dieux. Mais, quand il le pourrait, nous ne pouvons concevoir pourquoi il le voudrait. Corps, esprits, pures intelligences, tout cela ne peut rien. C'est celui qui a fait les esprits qui les éclaire et qui les agite. C'est celui qui a créé le ciel et la terre qui en règle les mouvements. Enfin c'est l'auteur de notre être qui exécute nos volontés : Seînel jussit. semper paret, 11 remue même notre bras lorsque nous nous en servons contre ses ordres; car il se plaint par son prophète * que nous le faisons servir à nos désirs injustes et criminels.

Toutes ces petites divinités des païens et toutes ces causes particulières des philosophes ne sont que des chimères que le malin esprit tâche d'étabUr pour ruiner le culte du vrai Dieu, pour en occuper des esprits et des cœurs que le créateur n'a faits que pour lui. Ce n'est point la philosophie que l'on a reçue d'Adam qui apprend ces choses, c'est celle que l'on a reçue du serpent, car depuis le péché l'esprit de l'homme est tout païen. C'est cette philosophie qui, jointe aux erreurs des sens, a fait adorer le soleil, et qui est encore aujourd'hui la cause universelle du dérèglement de l'esprit et de la corruption du cœur des hommes. Pourquoi, disent-ils par leurs actions , et quelquefois même par leurs paroles, n'aimerons-nous pas le coips, puisque les corps sont capables de nous combler de plaisirs? Et pourquoi se moquet-on des Israélites qui regrettaient les choux et les oignons de l'Egypte, puisqu'ils étaient effectivement malheureux, étant privés de ce qui pouvait les rendre en quelque manière heureux? Mais la philosophie que l'on appelle nouvelle, que

' Isaïe, 45, 24.

Ton représente comme un spectre pour effrayer les esprits faibles, que Ton méprise et que Ton condamne sans l'entendre, la philosophie liouvelle, dis-je, puisqi^'on se plaît à rappeler ainsi, ruine toutes les raisons des libertins par rétablissement du plus grand de ses principes , qui s'accorde parfaitement avec le premier principe de la religion chrétienne : qu'il ne faut aimer et craindre qu'un Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui nous puisse rendre heureux.

Car, si la religion nous apprend qu'il n'y a qu'un vrai Dieu , cette philosophie nous fait connaître qu'il n'y a qu'une véritable cause. Si la rehgion nous apprend que toutes les divinités du paganisme ne sont que des pierres et des métaux sans vie et sans mouvement, cette philosophie nous découvre aussi que toutes les causes secondes , ou toutes les divinités de la philosophie, ne sont que de la matière et des volontés inefficaces. Enfin, si la religion nous apprend qu'il ne faut point fléchir le genou devant des dieux qui ne sont point dieux, cette philosophie nous apprend aussi que notre imagination et notre esprit ne doivent point s'abattre devant la grandeur et la puissance imaginaire des causes qui ne sont point causes; qu'il ne faut ni les aimer ni les craindre; qu'il ne faut point s'en occuper; qu'il ne faut penser qua Dieu seul, voir Bim en toutes choses, adorer Dieu en toutes choses, craindre et aimer Dieu en toutes choses.

Mais ce n'est pas là l'inclination de quelques philosophes ; ils ne veulent point voir Dieu , ils ne veulent point penser à Dieu , car depuis le péché il y a une secrète opposition entre l'homme et Dieu. Ils prennent plaisir à se fabriquer des dieux à leur fantaisie, et ils aiment et craignent volontiers les fictions de leur imagination , comme les païens les ouvrages de leurs mains. Us sont semblables aux enfants qui tremblent devant leurs compagnons après les avoir barbouillés; ou si l'on veut une compaiaison plus noble, quoiqu'elle ne soit peut-étiiî pas si juste, ils ressemblent à ces fameux Romains qui avaient de la crainte et du respect pour les fictions de leur esprit, et (|ui adoraient sottement leurs empereurs après avoir lâché l'aigle dans leurs apothéoses.

LîVUE SIXIÈME.

Page 1