LIVRE SIXIÈME
les concevons et non pas comme nous les sentons. La force mouvante des corps n'est donc point dans les corps qui se remuent, puisque cette force mouvante n'est autre chose que la volonté de Dieu. Ainsi les corps n'ont aucune action, et. lorsqu'une boule qui se remue en rencontre et en meut une autre, elle ne lui communique rien qu'elle ait, car elle n'a pas elle-même la force qu'elle lui communique. Cependant une boule est cause naturelle du mouvement qu'elle communique. Une cause naturelle n'est donc point une cause réelle et véritable , mais seulement une cause occasionnelle et qui détermine l'auteur de la nature à agir de telle et telle manière en telle et telle rencontre.
Il est constant que c^est par le mouvement des corps visibles ou invisibles que toutes choses se produisent, car l'expérience nous appj end que les corps dont les parties ont plus de mouvement sont toujours ceux qui agissent davantage et qui produisent plus de changement dans le monde. Toutes les forces de la nature ne sont donc que la volonté de Dieu toujours efficace. Dieu a créé le monde parce qu'il l'a vouhi : Dixit, et fada sunt. et il remue toutes choses et produit ainsi tous les effets que nous voyons arriver, parce qu'il a voulu aussi certaines lois selon lesquelles les mouvements se communiquent à la rencontre des corps ; et parce que ces lois sont efficaces, elles agissent, et les corps ne peuvent agir. 11 n'y a donc point de forces, de puissances, de causes véritables dans le monde matériel et sensible; et il n'y faut point admettre de formes, de facultés et de qualités réelles pour produire des effets que les corps ne produisent point , et pouj' partager avec Dieu la force et la puissance qui lui sont essentielles.
Mais non-seulement les corps ne peuvent être causes véritables de quoi que ce soit, les esprits les plus nobles sont dans vme semblable impuissance. Ils ne peuvent rien connaître si Dieu ne les éclaire. Ils ne peuvent rien sentir si Dieu ne les modifie. Ils ne sont capables de rien vouloir si Dieu ne les meut vers le bien en général, c'est-à-dire vers lui. Ils peuvent déterminer l'impression que Dieu leur donne pour lui vers d'autres objets que lui, je l'avoue; mais je ne sais si cela se peut appeler puissance. Si pouvoir pécher est une puissance, ce sera une puissance que le Tout-Puissant n'a pas, dit quelque part saint Augustin. Si les honmies tenaient d'euxmêmes la puissance d'aimer le bien , on pourrait dire qu'ils
auraient quoique puissance; mais les hommes ne peuvent aimer que pai ce que Dieu veut qu'ils aiment et que sa volonté est efficace. Les hommes ne peuvent aimer que parce que Dieu les pousse sans cesse vers le bien en général^ c'est-àdire vers lui ; car Dieu ne les ayant créés que pour lui, il ne les conserve jamais sans les tourner et sans les pousser vers lui. Ce ne sont pas eux qui se meuvent vers le bien en général, c'est Dieu qui les meut. Ils suivent seulement par un choix entièrement libi-e cette impression selon la loi de Dieu, ou ils la déterminent vers de faux biens selon la loi de la chair; mais ils ne peuvent la déterminer que par la vue du bien, car, ne pouvant que ce que Dieu leur fait faire, ils ne peuvent aimer que le bien.
Mais quaudon supposerait, ce qui est vrai en un sens, que les esprits ont en eux-mêmes la puissance de cotmaître la vérité et d'aimer le bien ; si leui's pensées et leurs volontés ne produisaient rien au dehors, on pourrait toujours dire qu'ils ne peuvent rien. Or il me paraît très-certain que la volonté des esprits n'est pas capable de mouvoir le phis petit corps qu'il y ait au monde; car il est évident qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre la volonté que nous avons, par exemple, de remuer notre bras, et le mouvement de notre bras. 11 est vrai qu'il se remue lorsque nous le voulons, et (ju'ainsi nous sommes la cause naturelle du mouvement de notre bras. Mais les causes naturelles ne sont point de véritables causes, ce ne sont que des causes occasionnelles qui n'agissent que par la force et l'efficace de la volonté de Dieu , comme je viens de Texpliquer.
Car comment pourrions-nous remuer notre bras? Pour le remuer il faut avoir des e^sprits animaux, les envoyer par de certains nerfs vei s de certains muscles pour les enfler et les raccourcir, car c'est ainsi que le bras qui y est attaché se remue, ou selon le sentiment de «[uelques autres on ne sait encore comment cela se fait. Et nous voyons que les hommes qui ne savent pas seulement s'ils ont des esprits, des nerfs et des muscles, remuent leur bras, et le renment môme avec plus d'adresse et de facilité que ceux qui savent le mieux fanatornie. C'est donc que les hommes veulent remuer leur bras et q'u'il n'y a que Dieu qui le puisse et qui le saclie remuer. Si un honnne ne peut pas renverser une tour, du moins sait-il ce qu'il faut fane pou)' la renverseï'; mais il n'y
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a point cFhomme qui sache seulement ce qu'il faut faire pour remuer un de ses doigts par le moyen des esprits animaux. Comment donc les hommes pourraient-ils remuer leurs bras? Ces choses me paraissent évidentes et, ce me semble, à tous ceux qui veulent penser, quoiqu'elles soient peut-être incompréhensibles à tous ceux qui ne veulent que sentir.
Mais non-seulement les hommes ne sont point les véritables causes des mouvements qu'ils produisent dans leur corps, il semble même qu'il y ait contradiction qu'ils puissent l'être. Une cause véritable est une cause entre laquelle et son effet Tesprit aperçoit une Raison nécessaire, c'est ainsi que je Tentends. Or il n'y a que l'être infiniment parfait entre la volonté duquel et "les efTets Tesprit aperçoive une liaison nécessaire. Jl n'y a donc que Dieu qui soit véritable cause et qui ait véritablement la puissance de mouvoir les corps. Je dis de plus qu'il n'est pas concevable que Dieu puisse communiquer aux hommes ou aux anges la puissance qu'il a de remuer les corps, et que ceux qui prétendent que le pouvoir que nous avons de remuer nos bras est une véritable puissance doivent avouer que Dieu peut aussi donner aux esprits la puissance de créer, d anéantir, de faire toutes les choses possibles, en un mot qu'il peut les rendre tout-puissants, comme je vais le faire voir.
Dieu n'a pas besoin d'instruments pour agir, il suffit qu'il veuille * afin qu'une chose soit, parce qu'il y a conti*adiction qu'il veuille et que ce qu'il veut ne soit pas. Sa puissance est donc sa volonté , et communiquer sa puissance c'est communiquer l'efficace de sa volonté. Mais communiquer cette efficace à un homme ou à un ange ne peut signifier autre chose que vouloir que, lorsqu'un homme ou qu'un ange voudra qu'un tel corps, par exemple, soit mû, ce corps soit effectivement mû. Or, en ce cas, je vois deux volontés qui concourent lorsqu'un ange remuera un corps , celle de Dieu et celle de l'ange; et afin de connaître laquelle des deux sera la véritable cause du mouvement de ce corps, il faut savoir quelle est celle qui est efficace. Il y a une liaison nécessaire entre la volonté de Dieu et la chose qu'il veut. Dieu ^eui en ce cas que, lorsqu'un ange voudra qu'un tel corps soit mû,^ce corps
' Il est clair que je parle ici des volontés pratiques , ou des volontés que Dieu a lorsqu'il prétend agir.
soit mû. Doue il y a une liaison nécessaire entre la volonté de Dieu et le mouvement de ce corps ; et par conséquent c'est Dieu qui est véritable cause du mouvement de ce corps, et la volonté de Tange n'est que (*ause occasiormelie.
Mais^ pour le faire voir encore plus clairenjcnt^ supposons que Dieu veuille faire le contraire de ce (jue voudraient quelques esprits^ comme on le peut penser des démons ou de quelques auti es esprits qui méritent cette punition ; on ne pourrait pas dire en ce cas que Dieu leur communiquerait sa puissance, puisqu'ils ne pourraient rien faire de ce qu'ils souhaiteraient. Cependant les volontés de ces esprits seraient des causes naturelles des effets qui se produiraient. Tels corps ne seraient mus à droite que parce que ces esprits voudraient qu'ils fussent mus à gauche ; et les désirs de ces esprits détermineraient la \olonté de Dieu à agir^ comme nos volontés de remuer les parties de notre corps déterminent la première cause à les remuer. De sorte que toutes les volontés des esprits ne sont que des causes occasionnelles.
Que si après toutes ces raisons l'on voulait encoi^e soutenir que la volonté d'un ange qui remuerait quelque corps serait une véritable cause ^ et non pas une cause occasionnelle, il est évident que ce même ange pourrait être véritable cause de la création et de Fanéantissement de toutes choses * Car Dieu lui pourrait communiquer sa puissance de créer et d'anéantir les corps, comme celle de les remuer, s'il voulait que les choses fussent créées et anéanties; en un mot, s'il voulait que toutes choses arrivassent comme l ange le souhaiterait, de même qu'il a voulu que les corps fussent mus comme l'ange le voudrait. Si l'on prétend donc pouvoir dire qu'un ange et qu'un homme soient véritablement moteurs à cduse^que Dieu remue les corps lorsqu'ils le souhaitent, il faut dire aussi qu'un homme et qu'un ange peuvent être véritablement créateurs, puisque Dieu peut créer des êtres lorsqu'ils le voudront. Peut-être même qu'on poui'rait dire que les plus vils des animaux, ou que la matière toute seule serait effectivement cause de la création de quelque substance, si l'on supposait, comme les philosophes, qu'à l'exigence de la matière Dieu produisît les formes substantielles. Enlîn, parce que Dieu a résolu de toute éternité de créer en certains temps certaines choses^ on pourrait dire aussi (pièces temps seraient causes de ];i création de ces êtres; de même qu'on II. 49