‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 174 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

des effets dont ils ne comprennent point la cause , par des principes qu'ils ne conçoivent point, et qu'il est absolument impossible de concevoir, que par des principes simples et intelligibles tout ensemble. Car ces philosophes expliquent des choses obscures par des principes qui ne sont pas seulement obscurs, mais entièrement incompréhensibles.

Lorsque quelques persoimes prétendent expliquer par des principes clairs et connus de tout le monde des choses extrêmement embarrassées, il est facile de voir s'ils y r-éussissent, parce que, si l'on conçoit bien ce qu'ils disent, l'on peut reconnaître s'ils disent vrai. Ainsi les faux savants ne trouvent point leur compte , et ne se font point admirer comme ils le souhaitent, lorsqu'ils se servent de principes intelhgibles ; parce que l'on reconnaît évidemment qu'ils ne disent rien de vrai . Mais lorsqu'ils se servent de principes inconnus, et qu'ils parlent des choses fort composées , comme s'ils en connaissaient exactement tous les rapports , on les admire ; paixe qu'on ne conçoit point ce qu'ils disent, et que nous avons naturellement du respect pour ce qui passe notr e intelligence.

Or, comme les choses obscures et incompréhensibles semblent mieux se lier les unes avec les autres, que les choses obscures avec celles qui sont claires et intelligibles, les principes incompréhensibles sont d'un plus grand usage que les principes intelligibles dans les questions très-composées. Il n'y a rien de si difficile dont les philosophes et les médecins ne prétendent rendre raison en peu de mots par leurs principes ; car leurs principes étant encore plus incompréhensibles que toutes les questions que Ton peut leur faire, lorsqu'on suppose ces principes pour certains il n'y a point de difficulté qui puisse les embarrasser.

Ils répondent, par exemple, hardhnent et sans hésiter à ces questions obscures ou indéterminées : D'où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte , que la rhubarbe purge la bile , et le sel polychreste les phlegmes ? et à d'autres questions semblables. Et la plupart des hommes sont assez satisfaits de leurs réponses, parce fobscur et l'incompréhensible s'accommodent bien l'un avec l'autre. Mais les principes incompréhensibles ne s'accommodent pas facilement avec les questions que l'on expose clairement et qu'il est facile de résoudre, parce qu'on reconnaît évidemment qu'ils ne signifient rien. Les philosophes ne peu-

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vent, par leurs principes, expliquer comment des chevaux tirent un chariot , comment la poussière arrête une montre, comment le tripoli net loi e les métaux, et les brosses les habits. Car ils se rendraient ridicules à tout le monde, s'ils supposaient un mouvement d'attraction et des facultés attr actrices, pour expliquer d'où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans des brosses pour nettoyer des habits, et ainsi des autres questions. De sorte que leurs grands principes ne sont utiles que pour les questions obscures, parce qu'ils sont incompréhensibles.

11 ne faut donc point s^arrêter à aucun de tous ces principes, que l'on ne connaît point clairement et évidemment, et que Ton peut penser que quelques nations ne reçoivent pas. Il faut considérer avec attention les idées que Ton a d'étendue , de figure et de mouvement local , et les rapports que ces choses ont entre elles. Si on conçoit distinctement ces idées , et si on les trouve si claires qu'on soit persuadé que toutes les nations les ont reçues dans tous les temps, il faut s'y arrêter et en examiner tous les rapports; mais si on les trouve obscures, il en faut chercher d'autres, si l'on en peut trouver. Car si, pour raisonner sans crainte de se tromper, il est nécessaire de conserver toujours l'évidence dans ses perceptions, il ne faut raisonner que sur des idées claires et sur leurs rapports clairement connus.

Pour considérer par ordre les propriétés de l'étendue , il faut, comme a fait M. Deseartes, commencer par leurs rapports les plus simples, et passer des plus simples aux plus composés, non-seulement parce que cette manière est naturelle et qu'elle aide l'esprit dans ses opérations , mais encore paice que Dieu agissant toujours avec ordre et par les voies les plus simples, cette manière d'examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages. Et si l'on considère que les rapports les plus simples sont toujours ceux qui se présentent les premiers à l'imagination, lorsqu'elle n'est point déterminée à penser plutôt à une chose qu'à une autre, on reconnaîtra qu'il suffit de regarder les choses avec attention et sans préoccupation , pour entrer dans cet ordre que nous prescrivons et pour découvrir des vérités très-composées, pourvu qu'on ne veuiHj? point courir trop vite d'un sujet à un autre.

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