LIVRE SIXIÈME
pouvait jeter assez haut une balle de mousquet ou un boulet de canon ^ ces deux corps deviendraient de petites planètes^ ou bien ils seraient assez solides pour devenir comme de petites comètes qui ne pourraient plus s'arrêter dans le tourbillon.
Je ne prétends pas avoir suffisamment expliqué toutes les choses que je viens de dire^ ou avoir déduit des principes simples d étendue, de figure et de mouvement, ce que Ton en doit infailliblement déduire. Je veux seulement faire voir la manière dont M. Descartes s'est pris pour découvrir les choses naturelles, afin que Ton puisse comparer ses idées et sa méthode avec celle des autres philosophes. Je n'ai point eu ici d'autre dessein ; mais je ne crains point d'assurer que si Ton veut cesser d'admirer la vertu de l'aimant, les mouvements réglés du flux et du reflux de la mer, le bruit du tonnerre, la génération des météores ; enfin si Ton veut s'instruire de la physique, comme l'on ne peut mieux faire que de hre et de méditer ses ouvrages, on ne saurait rien faire si on ne suit sa méthode, je veux dire si on ne raisonne comme lui sur des idées claires, en commençant toujours par les plus simples.
Ce n'est pas que cet auteur soit infaillible, et je crois pouvoir démontrer qu'il s'est trompé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais il est plus avantageux à ceux qui le Usent de croire qu'il s^est trompé, que s'ils étaient persuadés que tout ce qu'il dit fût vrai. Si on le croyait infaillible, on le lirait sans Texaminer, on croirait ce qu'il dit sans le savoir; on apprendrait ses sentiments comme on apprend des histoires, ce qui ne formerait point l'esprit. Il avertit lui-même qu'en lisant ses ouvrages on doit prendre garde s'il ne s'est point trompé, et qu'on ne doit rien croire de ce qu'il dit que lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Car il ne ressemble pas à ces faux savants qui, usurpant une domination injuste sur les esprits, veulent qu'on les croie sur leur parole, et qui, au lieu de rendre les hommes disciples de la vérité intérieure, en ne leur proposant que des idées claires, les soumettent à l'autorité des païens, et, par des raisons qu'ils n'entendent point, leur font recevoir des opinions qu'ils ne peuvent cornprendre
La principale chose que l'on trouve à redire dans la manière dont M. Descartes fait naître le soleil, les étoiles, la
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terre et tous les corps qui nous environnent, c'est qu'elle paraît contraire à ce que TEcriture sainte nous apprend de la création du monde; et que si l'on en croit cet auteur, il semble que l'univers s'est formé comme de lui-même, tel que nous le voyons aujourd'hui. A cela on peut donner plusieurs réponses.
La première, que ceux qui disent que M. Descartes est contraire à Moïse n'ont peut-être pas tant examine l'Écriture sainte et Descartes , que ceux qui ont fait voir par leurs écrits publics que la création du monde s'accommode parfaitement avec les sentiments de ce philosophe.
Mais la principale est que M. Descartes n'a jamais prétendu que les choses se soient faites peu à peu comme il les décrit. Car dans le premier article de la quatrième partie de sa philosophie, qui est que, pour trouver les vraies causes de ce qui est sur la terre, il faut retenir l'hypothèse déjà prise, nonobstant qu'elle soit fausse, il dit positivement le contraire en ces termes :
(( Bien que je ne veuille point qu^'on se persuade que les corps qui composent ce monde visible ait jamais été produits en la façon que j'ai décrite, ainsi que j'ai ci-dessus averti, je suis néanmoins obligé de retenir ici la même hypothèse pour expliquer ce qui est sur la terre, afm que si je montre évidemment, ainsi que j'espère faire, qu'on peut par ce moyen donner des raisons très-inteUigibles et cert<xines de toutes les choses qui s'y remarquent, et qu'on ne puisse faire le semblable par aucune autre invention, nous ayons sujet de conclure que, bien que le monde n'ait pas été fait au commencement en cette façon , et qu'il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu'il contient ne laissent pas d'être maintenant de même nature que si elles avaient été ainsi produites. »
Descartes savait que, pour bien comprendre la nature des choses, il les fallait considérer dans leur origine et dans leur naissance, qu'il fallait toujoiu's commencer par celles qui sont les plus simples et aller d'abord au pruicipe; (pi'il ne fallait point se metti e en peine si Dieu avait formé ses ouvi ages peu à peu par les voies les plus simples ou s'il les avait produits towt d'un coup; mais, de quel(jue manière que Dieu les eût formés, que, pour les bien connaître, il fallait les considérer d'abord dans leurs principes, et prendre garde seulement dans la suite si ce qu'on avait pensé s'accordait avec ce que Dieu
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avait fait, il savait que les lois de la nature^ par lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages dans Fordre et la situation où ils subsistent, sont les mêmes lois que celles par lesquelles il a pu les former et les arranger; car il est évident à tous ceux qui considèrent les choses avec attention que si Dieu n'avait pas arrangé tout d^un coup sou ouvrage de la manière qu'il se serait arrangé avec le temps, tout l'ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient contraires à celles de la première création. Si tout l'univers demeure dans l'ordre où nous le voyons, c'est que les lois des mouvements qui le conservent dans cet ordre eussent été capables de l'y mettre. Et si Dieu les a\ait mises dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par ces lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se mettraient, par la force de ces lois, dans Tordre où nous les voyons présentement.
Un homme veut découvrir la nature d'un poulet : pour cela il ouvre tous les jours des œufs qu^il a mis couver ; il y examine ce qui se meut et ce qui croît le premier ; il voit bientôt que le cœur commence à battre et à pousser de tous côtés des canaux de sang qui sont les artères , que ce sang retourne vers le cœur par les veines, que le cerveau paraît aussi d'abord, et que les os sont les dernières parties qui se forment. 11 se délivre par là de beaucoup d'erreurs, et il tire même de ces observations plusieurs conséquences d''un très-grand usage pour la connaissance des animaux. Que peut-on trouver à redire dans la conduite de cet homme? Peut-on dire qu'il prétende persuader que Dieu a formé le premier poulet en créant d^abord un œuf et en lui donnant un certain degré de chaleur pour le faire éclore , à cause qu'il tâche de découvrir la nature des poulets dans leur formation ?
Pourquoi donc accuser M. Descartes d'être contraire à l'Ecriture, à cause que, voulant examiner la nature des choses visibles, il en examine la formation par les lois du mouvement • qui s'observent inviolablement en toutes rencontres ? 11 n'a jamais douté que le monde n'ait été créé au commencement avec autant de perfection qu'il en a; en sorte que le soleil, la terre, la lune, les étoiles ont été dès lors, et que la teri'e n'a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes mêmes en ont couvert une partie, et qu'Adam et Eve n'ont pas été créés enfants, mais en âge d'hommes parfaits. (( La religion chrétienne, dit-il, veut cjue nous le croyioni^
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ainsi, et la raison naturelle nous persuade absolument cette vérité, parce que, considérant la toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu toute la perfection qu'il devait avoir. Mais, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d'Adam et celle des arbres du paradis si Ton avait examiné comment les enfants se forment peu à peu dans le ventre de leurs mères et comment les plantes sortent de leurs semences, que si l'on avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés, tout de môme nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les choses qui sont au monde , si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels nous fassions voir clairement que les astres, la terre, et enfin tout le monde visible aurait pu être produit ainsi que de quelques semences , bien que nous sachions qu'il n'a pas été produit en cette façon, que si nous le décrivions seulement comme il est ou bien comme nous croyons qu'il a été créé ; et parce que je pense avoir trouvé des principes qui sont tels , je tâcherai ici de les expliquer * . »
M. Descartes a pensé que Dieu avait formé le monde tout d'un coup; mais il a cru aussi que Dieu l'avait formé dans le môme état, dans le même ordre et dans le môme arrangement de parties où il aurait été s'il l'avait formé peu à peu par les voies les plus simples. Et cette pensée est digne de la puissance et de la sagesse de Dieu : de sa puissance , puisqu'il a fait en un moment tous ses ouvrages dans leur plus grande perfection; de sa sagesse, puisque par là il a fait connaître qu'il prévoyait parfaitement tout ce qui devait arriver nécessairement dans la matière si elle était agitée par les voies les plus simples, et encore parce que l'ordre de la nature n'eût pu subsister si le monde eût été produit d'une manière contraire aux lois de mouvement par lesquelles il est consei vé , ainsi que je viens dédire.
Il est ridicule de dire que M. Descartes a cru que le monde se soit pu former de lui-môme, puisqu'il a reconnu, comme tous ceux qui suivent les lumières de la raison , (pi aucun corps ne peut môme se remuer par ses propres forces , et (pie toutes les lois naturelles de la conununication des mouvements ne sont que des suites des volontés inunuables de Dieu, (jui
' Art. 45 d' la troisième partie de ses Principes..
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agit sans cesse d'une même manière. Ayant prouvé qu'il n*y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système. Au contraire, si les athées faisaient quelque réflexion sur les principes de ce philosophe, ils se trouveraient bientôt contraints de reconnaître leurs erreurs; car s'ils peuvent soutenir, comme les païens, que la matière soit incréée, ils ne peuvent pas de même soutenir qu'elle ait jamais été capable de se mouvoir par ses propres forces. Ainsi les athées seraient du moins obUgés de reconnaître le véritable moteur s'ils ne voulaient pas reconnaître le véritable créateur. Mais la philosophie ordinaire leur fournit assez de quoi s'aveugler et soutenir leurs erreurs ; car elle leur parle de certaines vertus impresses, de certaines facultés motrices, en un mot, d'une certaine nature qui est le principe dumouvemant de chaque chose, et, quoiqu'ils n'en aient aucune idée distincte, ils sont bien aises, à cause de la corruption de leur cœur, de la mettre à la place du vrai Dieu, en s'imaginant que c'est elle qui fait toutes les merveilles que nous voyons.