LIVRE SIXIÈME
mais juger de la simplicité du mouvement circulaire par rapport à un point à Tégard duquel il n'y a point de mouvement, ce serait s'y prendre fort mal.
11 dit^ en troisième lieu^ que tous les mouvements simples sont de trois sortes : Tun du centre, l'autre vers le centre, le troisième autour du centre. Mais il est faux que le dernier soit simple, comme Ton a déjà dit. 11 est encore faux qu'il n'y ait de mouvements simples que ceux qui vont de bas en haut et de haut en bas; car tous les mouvements en ligne droite sont simples, soit qu'ils s'approchent ou s'éloignent du centre, soit qu'ils s'approchent ou s'éloignent des pôles ou de quelque autre point. Tout corps, dit-il, est composé de trois dimensions : donc le mouvement de tous les corps doit avoir trois mouvements simples. Quel rapport de l'un à l'autre des mouvements simples avec des dimensions ! De plus tout corps a trois dimensions , et nul corps n'a de mouvement composé de ces trois mouvements simples.
En quatrième lieu , il suppose que les corps sont ou simples ou composés; et il dit que les corps simples sont ceux qui ont en eux-mêmes quelque force qui les remue, comme le feu, la terre, etc., et que les composés reçoivent leur mouvement de ceux qui les composent. Mais, en ce sens, il n'y a point de corps simples, car il n'y en a point qui aient en eux-mêmes quelque principe de leur mouvement; il n'y a point aussi de corps composés , puisque les composés supposent les simples qui ne sont point. Ainsi il n'y aurait point de corps. Quelle imagination de définir la simplicité des corps par une puissance de se remuer î Quelles idées distinctes peut-on attacher à ces mots de corps simples ej, de corps composés, si les corps simples ne sont définis que par rapport à une force de se mouvoir imaginaire ? Mais voyons les conséquences qu'il tire de ces principes. Le mouvement circulaire est un mouvement simple ; le ciel se meut circuiairement : donc son mouvement est simple. Or le mouvement simple ne peut être que d'un corps simple, c'est-à-dire d'un corps qui se meut par ses propres forces : donc le ciel est un corps simple distingué des quatre éléments, qui se meuvent par des lignes droites. 11 est assez évident que tout ce raisonnement ne contient que des propositions fausses et absurdes. Examinons ses autres preuves, car il en apporte beaucoup de méchantes pour prouver une chose aussi inutile que fausse.
lUi LA METHODE. — II'' PARTIK.
Sa seconde raison pour prouver que le ciel est un coips simple distingué des quatre éléments suppose qu'il y a deux sortes de mouvements ^ l'un naturel, et l'autre contre la nature ou violent. Mais il est assez évident à tous ceux qui jugent des choses par des idées claires que les corps n'ayant point eux-mêmes de 7iature ou de principe de leur mouvement , comme l'entend Aristote, il n'y a point de mouvement violent ou contre la nature. Il est inditTérent à tous les corps d'être mus ou de ne l'être pas , d'être mus d'un côté ou de l'être d'un autre. Mais Aristote, qui juge des choses par les impressions des sens, s'imagine que les corps qui se mettent toujours par les lois de la communication des mouvements en une telle situation à l'égard des autres, s'y mettent par euxmêmes, parce qu'ils s'y trouvent mieux et que cela est plus conforme à leur nature. Voici donc le raisoimement d'Aristote.
Le mouvement circulaire du ciel est naturel, ou contre la nature. S'il lui est naturel, comme on vient de dire, le ciel est un corps simple distingué des éléments, puisque les éléments ne se meuvent point circulairement par leur mou%ement naturel. Si le mouvement circulaire est contre la nature du ciel, ou le ciel sera quelqu'un des éléments, comme le feu, ou quelque autre chose. Le ciel ne peut être aucun des éléments ; car, par exemple, si le ciel était de feu, le mouvement naturel du feu étant de bas en haut, le ciel aurait deux mouvements contraii'cs, le circulaire et celui de bas en haut ; ce qui ne se peut, puisqu'un corps ne peut avoir deux mouvements contraires. Si le ciel est quelque autre corps qui ne se meuve pas circulairement par sa nature, il aura quelque autre mouvement natui el, ce qui ne peut être. Car s'il se meut par sa nature de bas en haut, ce sera du feu ou de l'air ; si du haut en bas, ce sera de l'eau ou de la tei re : donc, etc. Je ne m'arrête point à faire remarquer en particulier les absurdités de ces raisonnements; je dis seulement en général que ce que dit îci Aristote ne siguitie l ien de distinct, et qu'il n'y a rien de vrai ni même de conchiant. Sa troisième raison est celle-ci :
Le premier et le plus parfait de tous les mouvements simples doit être le mouvement d'un corps simple, et même du premier et du plus parfait des corps simples. Mais le mouvement circulaire est le premier et le plus parfait des mouvements simples, parce que toute lignie circulaire est parfaite, 11, 51
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et qu'il n'y a aucune ligne droite qui le soit. Car si elle est finie ^ on lui peut ajouter quelque chose ; si infinie, elle n'est point encore parfaite , puisqu'elle n'a point de fm ^ et que les choses ne sont parfaites que lorsqu'elles sont finies. Donc le mouvement circulaire est le premier et le plus parfait des mouvements. Donc le corps qui se meut circulairement est simple, et le premier et le plus divin des corps simples. Voici sa quatrième raison.
Tout mouvement est naturôl ou ne l'est pas , et tout mouvement qui n'est point naturel à quelques corps est naturel à quelques autres. Nous voyons que les mouvements de haut en bas et de bas en haut , qui ne sont point naturels à quelques corps , sont naturels à d'autres , car le feu ne descend point naturellement, mais la terre descend naturellement. Or le mouvement circulaire n'est point naturel aux quatre éléments , il faut donc qu'il y ait un corps simple auquel ce mouvement soit naturel. Donc le ciel, qui se meut circulairement, est un corps simple distingué des quatre éléments.
Enfin le mouvement circulaire est naturel ou violent à quelque corps. S'il est naturel, il est évident que ce corps doit être des simples et des plus parfaits. S'il n'est point naturel, il est bien étrange que ce mouvement dure toujours, puisque nous voyons que tous les mouvements qui ne sont point naturels ne durent que fort peu de temps. 11 faut donc croire après toutes ces raisons qu'il y a quelque autre corps séparé de tous ceux qui nous environnent qui est d'une nature d'autant plus parfaite qu'il est plus éloigné de nous. Voilà comme raisonne Aristote. Mais je défie le plus intelligent de ses interprètes d'attacher des idées distinctes aux termes dont il se sert, et de faire voir que ce philosophe commence par les choses les plus simples avant que de parler des plus composées, ce qui est absolument nécessaire pour raisonner juste, comme je viens de le prouver.
Si je ne craignais point d'être ennuyeux, je traduirais encore quelques chapitres d' Aristote. Mais, outre qu'on ne prend guère de plaisir à le lire en français (c'est-à-dire lorsqu'on l'entend), j'ai fait assez voir par le peu que j'en ai exposé que sa manière de philosopher est entièrement inutile pour
• TeXc; et tÉAsicç font la même équi-voque, fini ai fin. Ce philosophe prouve ainsi qu'une ligne infinie n'est pas parfaite , à cause qu'elle n'est pas finie.
découvrir la vérité. Car puisqu'il dit lui-même^ dans le cinquième chapitre de ce livre, que ceux qui se trompent d'abord en quelque chose se trompent dix mille fois davantage s'ils avancent beaucoup, étant visible qu'il ne sait ce qu'il dit dans les deux premiers chapitres de son livre, on doit croire qu'il n'est pas sûr de se rendre à son autorité sans examiner ses raisons. Mais afin qu'on en soit encoi'e plus persuadé, je vais faire voir qu'il n'y a point de chapitre dans ce premier livre où il n'y ait quelque impertinence.
Dans le troisième chapitj e, il dit que les cieux sont incorruptibles et incapables d'aucune altération; il en apporte plusieurs preuves assez badines, comme que c'est la demeure des dieux immortels, et que l'on n'y a jamais remarqué de changement. La dernière de ces preuves serait assez bonne s'il disait que quelqu'un en fût revenu, ou qu'il eût été assez proche des corps célestes pour en remarquer les changements. Mais je ne sais même si présentement on se rendrait à son autorité, à cause que les lunettes d'approche nous apprennent le contraire.
11 prétend prouver, dans le quatrième chapitre, que le mouvement circulaire n'a point de contraire. Néanmoins il est manifeste que le mouvement d'orient en occident est contraire à celui qui se fait d'occident en orient.
Dans le cinquième chapitre il prouve mal que les corps ne sont point infinis, parce qu'il tire sa preuve des mouvements des corps simples. Car qui empêche qu'au-dessus de son premier mobile il n'y ait encore quelque étendue qui soit sans mouvement?
Dans le sixième il s'amuse inutilement à prouver que les éléments ne sont pas infinis. Car qui en peut douter loi squ'on suppose comme lui qu'ils sont renfermés dans le ciel qui les environne? Mais il se rend ridicule lorsqu'il s'avise de le prouver par leui* pesanteur et par leur légèreté. Si les éléments étaient infinis, dit-il, il y aurait une pesanteur et une légèreté infinie; cela ne peut être. Donc, etc. Ceux qui veulent savoir plus au long sa preuve peuvent la lire dans ses livres. Je croirais perdre le temps de la rapporter.
11 continue, dans le septième , de prouvei* que les corps ne sont pas infinis, et sa première preuve suppose (ju'il est nécessaire que tout corps soit en mouvement, ce (|u'il ne prouve point et ce qui ne se peut prouver.
LIVKM SIXIÈME.
11 soutient, dans le huitième, qu'il n'y a point plusieui'S mondes de même espèce, par cette plaisante raison que s'il y avait une autre terre que celle que nous habitons, la terre étant pesante par sa nature, cette terre devrait tomber sur la nôtre, parce que la nôtre est le centre où doivent tomber tous les corps pesants. D'où a-t-il appris cela, que de ses sens?
Dans le neuvième, il prouve qu'il n'est pas même possible qu'il y ait plusieurs mondes, parce que s'il y avait quelque corps au-dessus du ciel, il serait simple ou composé, dans un état naturel ou violent; ce qui ne peut être, par des raisons qu'il tire des trois espèces de mouvements dont il a déjà parlé.
Il assure, dans le dixième, que le monde est éternel, parce qu'il ne se peut faire qu'il ait commencé d'être et qu'il dure toujours, puisque nous voyons que tout ce qui se fait se corrompt avec le temps. 11 a appris ceci do ses sens. Mais qui lui a appris que le monde durera toujours?
11 emploie le onzième chapitre à expliquer ce que l'on entend par incorruptible, comme si l'équivoque était fort à craindre et qu'il dût faire un grand usage de son explicatioîi . Cependant ce terme incorruptible est si clair par lui-même, qu'Aristote ne se met point en peine d'expliquer ni en quel sens il le faut prendre, ni en quel sens il le prend. Il aurait été plus à propos qu'il eût défmi une infinité de termes dont il se sert, qui ne réveillent que des idées sensibles, car on aurait peut-être appris quelque chose en lisant ses ouvrages.
Enfin, dans le dernier chapitre de ce premier livre Du ciel, il tâche de faire voir que le monde est incorruptible parce qu'il ne se peut faire qu'il ait commencé et qu'il dure éternellement. Toutes choses, dit-il, subsistent durant un temps fini ou infini. Mais ce qui n'est infini qu'en un sens n'est ni fini ni infini. Donc rien ne peut subsister en cette manièi'C.
Voilà de quelle manière raisonne le prince des philosophes et \e génie de la nature, lequel , au lieu de faire coimaître par des idées claires et distinctes la véritable cause des efTels naturels, établit une philosophie païenne sur les idées fausses et confuses des sens, ou sur des idées trop générales pour être utiles à la recherche de la vérité.
Je ne reprends pas ici Aristote de ce qu'il n'a pas su que Dieu a créé le monde dans le temps pour faire connaître sa puissance et la dépendance des créatures; et qu'il ne l'anéantira jamais, afin que l'on sache aussi qu'il est immuable et
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qu'il ne repeiii jamais do ses desseins. Mais je ei ois pouvoir le reprendre de ce qu'il prouve par des raisons (pii n'ont aucune force que le monde est de toute éternité. S'il est quelquefois excusable dans les sentiments qu'il soutient, il n'est presque jamais excusable dans les raisons qu'il apporte lorsqu'il traite des sujets qui renferment quelque difficulté. On en est peut-être déjà persuadé par les choses que je viens de dire, quoique je n'aie pas rapporté toutes les erreui s que j'ai rencontj'ées dans le livre dont je les ai extraites, et que j'aie taché de le faire parler plus clairement qu'on ne le fait ordinairement.
Mais, afin que l'on soit convaincu que le génie de la nature n'en découvrira jamais aux hommes ni les secrets ni les ressorts, il est à propos que je fasse voir que les principes sur lesquels ce philosophe raisonne pour expliquer les effets naturels n'ont aucune solidité.
Il est évident qu'on ne peut rien découvrir dans la physique, si l'on ne commence par les corps les plus simples, c'est-à-dire par les éléments*; caries éléments sont les corps dans lesquels tous les autres se résolvent, parce qu'ils sont contenus en eux ou actuellement ou en puissance : c'est ainsi qu'Aristote les définit. Mais on ne trouvera point dans les ouvrages d'Aristote qu'il ait expliqué par une idée distincte ces corps simples dans lesquels il prétend que les autres se résolvent, et par conséquent, ses éléments n'étant point clairement connus, il est impossible de découvrir la nature des corps qui en sont composés.
Ce philosophe dit bien qu'il y a quatre éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre ; mais il n'en fait point clairement connaître la nature, il n'en donne point d'idée distincte ; il ne veut pas même que ces éléments soient le feu, l'air, l'eau et la terre que nous voyons ; car enfin, si cela était, nous en aurions du moins quelque connaissance par nos sens. Il est vrai (pi'en plusieurs endroits de ses ouviages il tâche de les expH(iuer par les (jualités de chaleur et de froideur, d'humidité et de sécheresse, de pesanteuj* et de légèreté. Mais cette manière de les expliquer est si impertinente et si ridicule, qu'on ne peut concevoir comment tant de savants s'en sont contentés. C'est œ que je vais faire voir.
• Je i>arle scion le seatiineal des i)cri[)atcticiens , ch. 3, liv "5, De cœin.