LIVRE SIXIÈME
lions naturelles qu'on pourrait peut-être se l'imaginer. Il faut faire à peu près les mêmes choses pour résoudre les unes et les autres. Car si Tadresse ou la malice des hommes rend les questions arbitraires embarrassantes et difficiles à lésoudre, les effets naturels sont aussi par leur natui'e environnés d'obscurités et de ténèbres. Et il faut dissiper ces ténèbres par l'attention de Tesprit et par des expériences qui sont des espèces de demandes que l'on fait à Tauteur de la nature^ de même qu'on ôte les équivoques et les circonstances inutiles des questions arbitraires par l'attention de l'esprit et par les demandes adroites que l'on fait à ceux qui nous les proposent. Expliquons ces choses par ordre et d^une manière plus sérieuse et plus instructive.
Il y a un très-grand nombj e de questions qui semblent trèsdifficiles parce qu^on ne les entend pas, et qui devraient plutôt passer pour des axiomes qui auraient pourtant besoin de quelque explication que pour de véritables questions : car il me semble qu'on ne doit pas mettre au nombre des questions certaines propositions qui sont incontestables lorsqu'on en conçoit distinctement les tei'mes.
On demande, par exemple, comme une question difficile à résoudre, si l'âme est immortelle, parce que ceux qui font cette question ou qui prétendent la résoudre n'en conçoivent pas distinctement les termes. Comme les mots d'âme et d'immortel signifient difïerentes choses et qu'ils ne savent comment ils Tentendent, ils ne peuvent résoudre si fâme est immortelle : car ils ne savent précisément ni ce qu'ils demandent ni ce qu'ils cherchent.
Par ce mot âme on peut entendre une substance qui pense, qui veut, qui sent, etc. On peut prendre famé pour le mouvement ou la circulation du sang, et pour la configuration des parties du corps ; enfin on peut prendre f âme pour le sang même et les esprits animaux. De même par ce mot immortel on entend ce qui ne peut périr par les forces ordinaires de la nature, ou bien ce qui ne peut changer, ou enfin ce qui ne peut se corrompre ni se dissiper comme une vapeur ou de la fumée. Ainsi, supposé que l'on prenne les mote d'âme et d'immortel en quelqu'une de ces significations , la moindre attention d'esprit fera juger si elle est immortelle ou si elle ne l'est pas.
Car, premièrement, il est clair que l'âme ^ prise dans le
DE LÀ iMÛTHODK.— 11^ PAllIlE.
premier sens^ c\^st-à-(lire pour une substance qui [>ense, est immortelle^ si Ton prend aussi immortel dans le premier sens et pour ce qui ne peut péi'ir par les forces ordinaires de la nature ; car il n^est pas même concevable qu^aucune substance puisse devenii' rien. 11 faut recourir à une puissance de Dieu tout extraordinaire pour concevoii- que cela soit possible.
Secondement, Fàme est immortelle, si Ton pi*end immortel dans le second sens, et pour ce qui ne peut se corrompre ni se résoudre en vapeur ou en fumée : car il est évident que ce qui ne peut se diviser en une infinité de parties peut se corrompre ou se résoudre en vapeur.
Troisièmement, Tâme n'est point immortelle, en prenant immortel dans le troisième sens et pour ce qui ne peut changer : car nous avons assez de preuves convaincantes des changements de notre àme; que tantôt elle sent de la douleur et tantôt du plaisir; qu'elle veut quelquefois certaines choses et qu'elle cesse de les vouloir; qu'étant unie au corps elle en peut être séparée, etc.
Si Ton prend le mol d'àme dans quelque autre signification, il sera de même très-facile de voir si elle est immortelle en prenant le mot d'immortel en un sens fixe et arrêté. De sorte que ce qui rend ces questions difficiles, c'est qu'on ne les conçoit pas distinctement, et que les termes qui les expriment sont équivoques : si bien qu'elles ont plutôt besoin d'explication que de preuve.
il est vrai qu'il y a quelques personnes assez stupides et quelques auti'es assez imaginatives pour prendre sans cesse ràme pour une certaine configuration des parties du cerveau et pour le mouvement des esprits; et il est certainement impossible de prouver à ces sortes de gens que l'àme est immortelle et qu'elle ne peut périr : car il est au contraire évident que l'àme, prise au sens qu'ils l'eiileiideut , est mortelle. \
Ainsi ce n'est point une question qu'il soit difficile de résoudre, mais c'est une proposition qu'il est difficile de faire entendre à des gens qui n'ont point les mêmes idées que nous, et qui font tous leurs efi'orts pour ne les point avoir pour s'aveuglei-.
Lors donc qu'on demande si l ame est iiuuKn telle, ou (juelque autre question ce soit, il fcUit d'abord ôter le([ui-
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voque des termes et savoir en quel sens on les prends afin de concevoir distinctement Tétat de la question ; et si ceux qui la proposent ne savent comment ils l'entendent , il faut les interroger pour les éclairer et pour les déterminer : si en les interrogeant on reconnaît que leurs idées ne s^accommodent point avec les nôtres, il est inutile de leur répondre. Car, que répondre à un homme qui s'imagine qu'un désir, par exemple, n'est autre chose que le mouvement de quelques esprits ; qu'une pensée n'est qu'une trace ou qu'une image que les objets ou les esprits ont formée dans le cerveau, et que tous les raisonnements des hommes ne consistent que dans la différente situation de quelques petits corps qui s'arrangent diversement dans la tête? Lui répondre que Tâme, piise dans le sens qu'il Tentend, est immortelle, c'est le tromper ou se rendre ridicule dans son esprit ; mais lui répondre qu'elle est mortelle, c'est en un sens le confirmer dans une er reur de très-grande conséquence. Il ne faut donc point lui répondre, mais seulement tâcher de le faire rentrer en lui-même, afin qu'il reçoive les mêmes idées que nous de celui qui est seul capable de Féclairer.
C'est encore une question qui paraît assez difficile à résoudre, savoir si les bêtes ont une âme; cependant, lorsqu'on ôte réquivoque, elle ne paraît plus difficile, et la plupart de ceux qui pensent qu'elles en ont, sont, sans le savoir, du sentiment de ceux qui pensent qu'elles n'en ont pas.
L'on peut prendre l'âme pour quelque chose de corporel répandu par tout le corps qui lui donne le mouvement et la vie, ou bien pour quelque chose de spirituel. Ceux qui disent que les animaux n'ont point d'âme l'entendent dans le second sens ; car jamais homme ne nia qu'il y eût dans les animaux quelque chose de corporel qui fût le principe de leur vie ou de leur mouvement, puisqu'on ne peut même le nier des montres. Ceux, au contraire, qui assurent que les animaux ^ ont des âmes, l'entendent dans le premier sens ; car il y en a peu qui croient que les animaux aient une âme spirituelle et indivisible. De sorte que les péripatéticiens et les cartésiens croient que les bêtes ont une âme, c'est-à-dire un principe corporel de leur mouvement ; et les uns et les autres croient qu'elles n'en ont point, c'est-à-dire qu'il n'y a rien en elles de spirituel et d'indivisible.
Ainsi la différence qu'il y a entre les péripatéticiens et ceux
que Ton appelle cartésiens n'est pas en ce que les premiers croient que les betes ont des âmes et que les autres ne le croieîit pas ; mais seulement en ce que les premiers croient que les animaux sont capables de sentir de la douleur, du plaisir, de voiries couleurs, d'entendre les sons, et d'avoir généralement toutes les sensations et toutes les passions que nous avons, et que les cartésiens croient le contraire. Les cartésiens distinguent les mots de sentiment pour en ôter Téquivoque. Car, par exemple, ils disent que lorsqu'on est trop proche du feu les parties du bois viennent heurter contre la main ; qu'elles en ébranlent les libres, que cet ébranlement se communique jusqu'au cerveau, qu'il détermine les esprits animaux qui y sont contenus à se répandre dans les parties extérieures du corps d'une manière pi'opre pour le faire retirer. Ils demeurent d'accord que toutes ces choses ou de semblables se peuvent rencontrer dans les animaux, et qu'elles s'y rencontrent effectivement, parce qu'elles ne sont que des propriétés de corps. Et les péripatéticiens en con\1ennent.
Les cartésiens disent de plus que, dans les hommes, l'ébranlement des fibres du cerveau est accompagné du sentiment de chaleur, et que le cours des esprits animaux vers le cœur et vers les viscères est suivi de la passion de haine ou d'aversion; mais ils nient que ces sentiments et ces passions de l'âme se rencontrent dans les bêtes. Les péripatéticiens assurent au conti aire que les bêtes sentent aussi bien que nous cette chaleur; qu'elles ont comme nous de l'aversion pouitout ce qui les incommode, et généralement qu'elles sont capables de tous les sentiments et de toutes les passions que nous ressentons. Les cartésiens ne pensent pas que les betes sentent de la douleur ou du plaisir, ni qu'elles aiment ou qu'elles haïssent aucune chose, parce qu'ils n'admettent rien que de matériel dans les bêtes, et qu'ils ne croient pas que les sentiments ni les passions soient des propriétés de la matière telle qu'elle puisse être. Quelques péripatéticiens, au contraire, pensent que la matière est capable de sentiment et de passion lorsqu'elle est, disent-ils, subtilisée ; que les bêtes peuvent sentir par le moyen des esprits animaux, c'est-àdire par le moyen d'une matière extrêmement subtile et délicate, et que l'âme même n'est capable de sentiment et de passion qu'à cause qu'elle est unie à cette matière.
Ainsi , pour résoudre la question si les bêtes ont une ame,
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il faut rentrer en soi-même et considérer avec toute l'attention dont on est capable l'idée que l'on a de la matière. Et si l'on conçoit , que la matière ^ figurée d'une telle manière , comme en carré^ en rond^ en ovale^ soit de la doule^ir, du plaisir^ de la chaleur^ de la couleur^ de Todeur^ du son^ etc., on peut assurer que Fàme des bêtes ^ quelque matérielle qu'elle soit, est capable de sentir. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, car il ne faut assurer que ce que l'on conçoit. De même si l'on conçoit que de la matière agitée de bas en haut, de haut en bas, en ligne circulaire, spii ale, parabolique, elliptique^ etc., soit un amour, une haine, une joie, une tristesse, etc., on peut dire que les bêtes ont les mêmes passions que nous ; si on ne le voit pas, il ne le faut pas dire, à moins qu'on ne veuille parler sans savoir ce qu^on dit. Mais je pense pouvoir assurer qu'on ne croira jamais qu'aucun mouvement de matière puisse être un amour ou une joie, pourvu que l'on v pense sérieusement. De sorte que pour résoudre cette question, si les bêtes sentent, il ne faut qu'avoir soin d^en ôter l'équivoque^ comme font ceux qu'on se plaît d'appeler cartésiens ; car on la réduira ainsi à une question si simple, qu'ime médiocre attention d'esprit suffira pour la résoudre.
11 est vrai que saint Augustin supposant, selon le préjugé commun à tous les hommes, que les bêtes ont une âme, au moins n'ai-je point lu qu'il l'ait jamais examiné sérieusement dans ses ouvrages, ni qu'il Fait révoqué en doute; et s'apercevant bien qu'il y a contradition de dire qu'une âme ou une substance qui pense, qui sent, qui désire, etc., soit matérielle^ il a cru que Tàme des bêtes était effectivement spirituelle et indivisible Il a prouvé par des raisons très-évidentes que toute âme, c'est-à-dire tout ce qui sent, qui s'imagine^ qui craint, qui désire^ etc., est nécessairement spirituel; mais je n'ai point remarqué qu'il ait eu quelque raison d'assurer que les bêtes ont des âmes. Il ne se met pas même en peine de le prouver, parce qu'il y a bien de l'apparence que de son temps il n'y avait personne qui en doutât.
Présentement qu'il y a des gens qui tâchent de se délivrer entièrement de leurs préjugés, et qui révoquent en doute toutes les opinions qui ne sont point appuyées sur desraison-
' Liv. 4 De anima et ejns origine , ce 25, et liv. De quantitate animœ, et ailleurs.
nements claii s ot démonstratiis, on commence à douter si les animaux ont une àme capable des mêmes sentiments et des mêmes passions que les nôties. Mais il se trouve toujours plusieurs défenseurs des préjugés, qui prétendent prouver que les bètes sentent, veulent, pensent et raisonnent même comme nous, quoique d'une manière beaucoup plus imparfaite.
Les chiens, disent-ils, connaissent leurs maîtres , ils les aiment, ils souffrent avec patience les coups qu'ils en reçoivent, pai'ce qu'ils jugent qu'il leur est avantageux de ne point les abandonner ; mais poiu' les étrangers ils les haïssent de telle sorte qu'ils ne peuvent même souffrir d'en être caressés. Tous les animaux ont de l'amour pour leurs petits ; et ces oiseaux qui font leurs nids à l'extrémité des branches font assez connaître qu'ils appj'éhendent que certains animaux ne les dévorent : ils jugent que ces branches sont trop faibles pour porter leurs ennemis, et assez fortes pour soutenir leurs petits et leurs nids tout ensemble. 11 n'y a pas jusqu'aux araignées et jusqu'aux plus vils insectes qui ne donnent des marques qu'il y a quelque intelligence qui les anime : car on ne peut s'empêcher d'admirer la conduite d'un animal qui, tout aveugle qu'il est, trouve moyen d'en surprendre dans se^ tilets d'autres qui ont des yeux et des ailes, et qiri sont assez hardis pour attaquer les plus gros animaux que nous voyions.
Il est vrai que toutes les actions que font les bêtes marquent qu'il y a une intelligence, car tout ce qui est réglé le marque. Une montre môme le marque : il est impossible que le hasard en compose les roues, et il faut que ce soit une inteUigence qui en ait réglé les mouvements. On plante uiTe graine à contre-sens, les racines qui sortaient hors de la terre s'y enfoncent d'elles-mêmes, et le geiine qui était tourné vers la terre se détourne aussi pour en sortir ; cela marque une intelligence. Cette plante se noue d'espace en espace pour se foi tifier; elle couvi e sa graine d'une peau (jui la conserve; elle l'environne de piquants pour la défeuihe : cela marque une intelligence. Enfin tout ce (pie nous voyous que font les plantes aussi bien que les animaux manjue certainement une intelligence. Tous les véritables cartésiens l'accordent. Mais tous les véritables cartésiens distinguent, car ils ôteat, autant qu'ils peuvent, réquivo({ue des termes, n. 5'é
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Les mouvements des bêtes et des plantes marquent une intelligence, mais cette intelligence n'est point de la matière, elle est distinguée des bêtes, comme celle qui ari ange les roues d'une montre est distinguée de la montre. Car enfin cette intelligence paraît infiniment sage, infiniment puissante, et la même qui nous a formés dans le sein de nos mères, et qui nous donne Faccroissement auquel nous ne pouvons, par tous les efforts de notre esprit et de notre volonté, ajouter une coudée. Ainsi, dans les animaux, il n'y a ni intelligence ni âme, comme on Tentend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir ; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien ; et s'ils agissent d une manière qui marque intelligence , c'est que Dieu les ayant faits pour les consei-ver, il a formé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire. Autrement il faudrait dire qu'il y a plus d'intelligence dans le plus petit des animaux ou même dans une seule graine que Jdans le plus spirituel des hommes; car il est constant qu'il y a plus de différentes parties, et qu'il s'y produit plus de mouvements réglés que nous ne sommes capables d'en connaître.
Mais comme les hommes sont accoutumés à confondre toutes choses, et qu'ils s'imaginent que leur âme produit dans leur corps presque tous les mouvements et tous les changements qui lui arrivent, ils attachent faussement au mot d'âme l'idée de productrice et de conservatrice du corps. Ainsi, pensant que leur âme produit en eux tout ce qui est absolument nécessaire à la conservation de leur vie, quoiqu'elle ne sache pas même comment le corps qu'elle anime est composé, ils jugent qu'il faut nécessairement qu'il y ait une âme dans les bêtes pour y produire tous les mouvements et tous les changements qui leur arrivent, à cause qu'ils sont assez semblables à ceux qui se font dans notre corps. Car les bêtes s'engendrent, se nourrissent, se fortifient (îomme notre corps; elles boivent, mangent, dorment comme nous, parce que nous sommes entièrement semblables aux bêtes par le corps, et que toute la ditïérence qu'il y a entre nous et elles, c'est que nous avons une âme et qu'elles n'en ont pas. Mais l'âme que nous avons ne forme point notre corps, elle ne digère point nos aliments, elle ne donne point le mouvement et la
chaleur à notre sang. Elle sent, elle veut, elle raisonne ; elle anime le corps en ce sens q nielle a des sentiments et des passions qui ont rapport à lui. Mais ce n'est point qu'elle se répande dans nos membres pour leur communiquer le sentiment et la vie, car notre corps ne peut rien recevoir de ce qui se rencontre dans notre esprit. Il est donc clair que la raison poui* laquelle on ne saurait résoudre la plupart des (juestions, c'est qu'on ne distingue pas et qu'on ne pense pas même à distinguer différentes choses qu'un même mot signifie.
Ce n'est pas que l'on ne s'avise quelquefois de distinguer, mais souvent on le fait si mal, qu^au lieu d'ôter l'équivoque des termes parles distinctions que l'on donne, on ne fait que les rendre plus obscurs. Par exemple, lorsqu'on demande si le corps vit, comment il vit, et de quelle manière l'âme raisonnable l'anime ; si les esprits animaux , le sang et les autres humeurs vivent ; si les dents, les cheveux , les ongles sont animés, etc.; on distingue les mots de vivre et d'être animé, en vivre ou être animé d'une âme raisonnable, ou d'une âme sensitive ou d'une âme végétative. Mais cette distincti^ni ne fait que confondre l'état de la question , car ces mots ont euxmêmes besoin d'explication, et peut-être même que les deux derniers, âme végétative^ âme sensitive ^ sont inexplicables et incompréhensibles de la manière qu'on l'entend ordinairement.
Mais, si Ton veut attacher quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de l'âme est la connaissance de la vérité et l'amour du bien , ou plutôt que sa pensée eiit sa vie, et que la vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le juste tempérament des humeurs, ou plutôt que la vie du corps est le mouvement de ses parties propre pour sa conservation. Et alors les idées attachées au mot de vie étant claires, il sera assez évident : 1° que l'âme ne peut communiquer sa vie au corps, car elle ne peut le faire })enser; 2^ qu'elle ne peut lui donner la \ie par laquelle il se nouriit, il croît, etc., puisqu'elle ne sait pas même ce qu'il faut faire pour digérer ce que l'on mange; 3° qu'elle ne peut le faire sentir, puisque la matière est incapable de sentiment, etc. On peut enfin résoudre sans peine toutes les autres questions que Ton peut faire sur ce sujet, pourvu que les termes (]ui les énoncent réveillent des idées claires; et il est impossi-
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ble de les résoiidi'O ^ si les idées des termes qui les expriment sont confuses et obscures.
Cependant il n'est pas toujours absolument nécessaire d'avoir des idées qui représentent parfaitement les choses dont on veut examiner les rapports ; il suffit souvent d'en avoir une connaissance imparfaite ou commencée^ parce que souvent Ton ne recherche point d'en connaître exactement les rapports. J'explique ceci.
Il y a des vérités ou des rapports de deux sortes : il y en a d^exactement connus et d'autres qu'on ne connaît qu'imparfaitement. On connaît exactement le rapport entre un tel carré et un tel triangle, mais on ne connaît qu'imparfaitement le rapport qui est entre Paris et Orléans ; on sait que le carré est égal au triangle , ou qu'il en est double, triple, etc., mais on sait seulement que Paris est plus grand qu'Orléans sans savoir au juste de combien.
De plus, entre les connaissances imparfaites il y en a d'une infinité de degrés, et même toutes ces connaissances ne sont imparfaites que par rapport aux connaissances plus parfaites. Par exemple, on sait parfaitement que Paris est plus grand que la place Royale ; et celte connaissance n'est imparfaite que par rapport à une connaissance exacte, selon laquelle on saurait au juste de combien Paris est plus grand que cette place qu'il renferme.
Ainsi il y a des questions de plusieurs sortes :
1^ Il y en a dans lesquelles on recherche une connaissance parfaite de tous les rapports exacts que deux ou plusieurs choses ont entre elles ;
2^ Il y en a dans lesquelles on recherche la connaissance parfaite de quelque rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses;
3^ Il y en a dans lesquelles on recherche une connaissance parfaite de quelque rapport assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses ;
4^ 11 y en a dans lesquelles on recherche seulement de reconnaître un rapport assez vague et indéterminé.
11 est évident, P* que pour résoudre des questions du piemiei* genre et pour connaître parfaitement tous les rapports exacts de grandeur et de qualité qui sont entre deux ou phisieurs choses, il en faut a^oir des idées distinctes qui les représentent parfaitement, et comparer ces choses selon toutes
les manières possibles. On peut, par exemple ^ résoudre toutes les questions qui tendent à découvrir les rapports exacts qui sont entre 2 et 8, parce ([ue 2 et 8 étant exactement connus^ on peut les comparer ensemble en toutes les manières nécessaires pom* en reconnaître les rapports exacts de grandeur ou de qualité. On peut savoir que 8 est quadruple de 2, que 8 t)t 2 sont des nombres pairs ^ que 8 et 2 ne sont point des nombres carrés.
Il est clair^ en second lieu^ que pour résoudre des questions de second genre ^ et pour connaître exactement quelque rapport de grandeur ou de qualité qui est entre deux ou plusieurs choses, il est nécessaire et il suffit d'en connaître très-distinctement les faces selon lesquelles on doit les comparer pour en découvrir le rapport que l'on cherche. Par exemple, pour résoudre quelques-unes des questions qui tendent à découvriiquelques rapports exacts entre 4 et 16, comme 4 et 10 sont des nombres pairs et des nombres carrés, il suffit de savoir exactement que 4 et 16 se peuvent diviser sans fraction par la moitié, et que fun et Fautre est le produit d'un nombre multiplié par lui-même , et il est inutile d'examiner quelle est leur véritable grandeur. Car il est évident que pour i-econnaître les rapports exacts de qualité qui sont entre les choses, il suffit d'avoir une idée très-distincte de leur qualité sans penser à leur grandeur ; et que pour reconnaître leurs rapports exacts de grandeur, il suffit de connaître exactement leur grandeur sans rechercher leur véritable qualité.
Il est clair, en troisième lieu , que pour résoudre des questions du troisième genre et pour connaître quelque rappoi t assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses, il suffit d'en connaître à peu près les faces ou les côtés selon lesquels on doit les comparer pour découvrir le rapport approchant que l'on cherche soit de grandeuj-, soit de qualité. Par exemple, je puis savoir évidemment que V 8 est plus grand que 2, parce que je puis savoir à peu près la véritatde grandeur de F 8; mais je ne puis connaître de combien y 8 est plus grand que 2, parce que je ne puis connaître exactement la véritable grandeur de y 8.
Enfin il est évident que pour résoudre des questions du quatrième genre, et pour découvrir des rapports vagues et indéterminés, il suffit de connaître les choses d'une manière proportionnée au besoin «jue Ton a de les comparer pour dé-