CHAPITRE PREMIER
L De la nature et des propriétés de l'entendement. — IL De la nature et des propriétés de la volonté , et ce que c'est que la liberté.
L'erreur est la cause de la misère des hommes; c'est le mauvais principe qui a produit le mal dans le monde; c'est elle qui a fait naître et qui entretient dans noti'e âme tous les maux qui nous affligent^ et nous ne devons point espérer de bonheur solide et véritable qu'en travaillant sérieusement à l'éviter.
L'Écriture Sainte nous apprend que les hommes ne sont misérables que parce qu'ils sont pécheurs et criminels ; et ils ne seraient ni pécheurs ni criminels , s'ils ne se rendaient point esclaves du péché en consentant à l'erreur.
S'il est donc vrai que l'erreur soit l'origine de la misère des hommes^ il est bien juste que les hommes fassent effort pour s'en délivrer. Ceiialnement leur effort ne sera point inutile et sans récompense^ quoiqu'il n'ait pas tout l'effet qu'ils pourraient souhaiter. Si les hommes ne deviennent pas infaillibles , ils se tromperont beaucoup moins ^ et s'ils ne se délivrent pas entièrement de leurs maux ils en éviteront au moins quelques-uns. On ne doit pas en cette vie espérer une entière félicité^ parce qu'ici-bas on ne doit pas prétendi'e à T infaillibilité ; mais on doit travailler sans cesse à ne se point ti'omper, puisqu'on soidiaite sans cesse de se délivrer de ses misères. En un mot^ comme on désire avec ardeur un bonheur sans l'espérer , on doit tendre avec efïbrt à l'infaillibilité sans y prétendi e.
Il ne faut pas s'imaginer qu'il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité ; il ne faut que se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même , et suivre exactement quelques règles que nous donnerons dans la suite *. L'exactitude de l'esprit n'a presque rien de pénible ; ce n'est point une servitude comme l'imagination la représente; et si nous y trouvons d'abord quelque difficulté^ nous en recevrons bientôt des satisfactions qui nous récompensent abondamment de nos peines ; car enfin il n'y a qu'elle qui produise la lumière et qui nous découvre la vérité.
Mais sans nous arrêter davantage à préparer l'esprit des lecteurs, qu'il est bien plus juste de croire assez portés d'euxmêmes à la recherche de la vérité , examinons les causes et la nature de nos erreurs ; et puisque la méthode qui examine les choses en les considérant dans leur naissance et dans leur origine a plus d'ordre et de lumière , et les fait connaître plus à fond que les autres, tachons de la mettre ici en usage.
T. L'esprit de l'homme n'étant point matériel ou étendu, est sans doute une substance simple , indivisible, et sans aucune composition de parties ; mais cependant on a coutume de distinguer en lui deux facultés , savoir: Ventendemerd et la volonté, lesquelles il est nécessaire d'expliquer d'abord , car il semble que les notions ou les idées qu'on a de ces deux facultés ne sont pas assez nettes ni assez distinctes.
Mais parce que ces idées sont fort abstraites et qu'elles ne tombent point sous Timagination, il semble à propos de les exprimer par rapport aux pi'opriétés qui conviennent à la matière, lesquelles se pouvant facilement imaginer, rendront les notions qu'il est bon d'attacher à ces deux mots entendement et volonté, plus distinctes et môme plus familières. Il faudra seulement prendre garde que ces rapports de l'esprit et de la matière ne sont pas entièrement justes , et qu'on ne compare ensemble ces deux choses que pour rendre l'esprit plus attentif et faire comme sentir aux autres ce que l'on veut dire.
La matière ou l'étendue renferme en elle deux propriétés ou deux facultés. La première faculté est celle de recevoir différentes figures, et la seconde est la capacité d'être mue. De môme l'esprit de l'homme renferme deux facultés : la pre-
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DES SENS
mière, qui est Y entendement , est celle de recevoir plusieuis idées ^ c'est-à-dire d'apercevoir plusieurs choses; la seconde, qui est la volonté . est celle de recevoir plusieurs inclinations ou de vouloir différentes choses. Nous expliquerons d'abord les rapports qui se trouvent entre la première des deux facultés qui appartiennent à la matière, et la première de celles qui appartiennent à l'esprit.
L'étendue est capable de recevoir de deux sortes de figures. Les unes sont seulement extérieures, comme la rondeur à un morceau de cire ; les autres sont intérieures , et ce sont celles qui sont propres à toutes les petites parties dont la cire est composée ; car il est indubitable que toutes les petites parties qui composent un morceau de cire ont des figures fort différentes de celles qui composent un morceau de fer. J'appelle donc simplement figure celle qui est extérieure, et j'appelle configuration la figure qui est intérieure et qui est nécessaire à toutes les parties dont la cire est composée, afin qu'elle soit ce qu'elle est.
On peut dire de même que les perceptions que Fâme a des idées sont de deux sortes. Les premièj'es , que l'on appelle perceptions pures, sont pour ainsi dire superficielles à Tâme ; elles ne la pénètrent et ne la modifient pas sensiblement. Les secondes , qu'on appelle sensibles , la pénètrent plus ou moins vivement. Tels sont le plaisir et la douleur, la lumière et les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. Car on fera voir dans la suite que les sensations ne sont rien autre chose que des manières d'être de l'esprit : et c'est pour cela que je les appellerai des modifications de l'esprit.
On pourrait appeler aussi les inclinations de l'âme des modifications de la môme âme. Car, puisqu'il est constant que l'inclination de la volonté est une manière d'être de l'âme, on pourrait l'appeler modification de l'âme; ainsi que le mouvement dans les corps étant une manière d'être de ces mêmes coi^s, on pourrait dire que le mouvement est une inodification de la matière. Cependant je n'appelle pas les inclinations de la volonté ni les mouvements de la matière des modifications , parce que ces inclinations et ces mouvements ont ordinairement rapport à quelque chose d'extérieur , car les inclinations ont rapport au bien, et les mouvements ont rapport à quelque corps étranger. Mais les figures et les configurations des corps et les sensations de l'âme n'ont au-
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cun rapport nécessaire au dehors. Car de même qu'une ligure est ronde lorsque toutes les parties extérieures d'un corps sont également éloignées d'une de ses parties qu'on appelle le centre^ sans aucun rapport à ceux de dehors, ainsi toutes les sensations dont nous sommes capables pourraient subsister sans qu'il y eût aucun objet hors de nous. Leur être n'enferme point de rapport nécessaire avec les corps qui semblent les causer, comme on le prouvera ailleurs; et elles ne sont rien autre chose que l'âme modifiée d'une telle ou telle façon ; de sorte qu'elles sont proprement les modificatmis de l'àme. Qu'il me soit donc permis de les nommer ainsi pour m'expliquer.
La première et la principale des convenances qui se trouvent entre la faculté qu'a la matière de recevoir difTéj'entes figures et différentes configurât io7îS , et celle qu'a l'âme de recevoir différentes idées et différentes modifiGations , c'est que de même que la faculté de recevoir différentes figures et différentes configurations dans les corps est entièrement passive et ne renferme aucune action, ainsi la faculté de recevoir différentes idées et différentes modifications dans l'esprit est entièrement passive et ne renferme aucune action, et j'appelle cette faculté ou cette capacité qu'a l'âme de recevoir toutes ces choses, entendement.
' D'où il faut conclure que c'est l'entendement qui aperçoit ou qui connaît, puisqu'il n'y a que lui qui reçoive les idées des objets ; car c'est une même chose à l'âme d'apercevoir un objet que de recevoir l'idée qui le représente. C'est aussi l'entendement qui aperçoit les modifications de l'âme ou qui les sent, puisque j'entends par ce mot entendement, cette faculté passive de l'âme par laquelle elle reçoit toutes les différentes modifications dont elle est capable. Car c'est la même chose à l'âme de recevoir la manière d'être qu'on appelle la douleur, que d'apercevoir on de sentir la douleur, puisqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'apercevant. D'où l'on peut conclure que c'est l'entendement qui imagine les objets absents et qui sent ceux qui sont présents ; et que les sens et Y imagination ne sont que l'entendement apercevant les objets par les organes du corps , ainsi que nous expliquerons dans la suite.
Or, parce que quand on sent de la douleur ou autre chose on l'aperçoit d'ordinaire par l'entremise des organes des
DES SENS
sens y les hommes disent ordinairement que ce sont les sens qui l'aperçoivent^ sans savoir distinctement ce qu'ils entendent par le terme de sens. Ils pensent qu'il y a quelque faculté distinguée de Tâme qui la rend^ ellé ou le corps, capable de sentir ; car ils croient que les organes des sens ont véritablement part à nos perceptions, ils s'imaginent que le corps aide tellement l'esprit à sentir, que si l'esprit était séparé du corps il ne pourrait jamais rien sentir. Mais ils ne pensent toutes ces choses que par préoccupation et parce que dans l'état où nous sommes nous ne sentons jamais rien sans l'usage des organes des sens, comme nous expliquerons ailleurs plus au long.
C'est pour nous accommoder à la manière ordinaire de parler que nous dirons dans la suite que les sens sentent ; mais par le mot de sens nous n'entendons riei autre chose que cette faculté passive de Tâme dont nous venons de parler, c'est-à-dire l'entendement apercevant quelque chose à l'occasion de ce qui se passe dans les organes de son corps, selon rinstitution de la nature, comme on l'expliquera ailleurs.
L'autre convenance entre la faculté passive de l'âme et celle de la matière, c'est que, comme la matière n'est point véritablement changée par le changement qui arrive à sa figure, je veux dii'e par exemple que, comme la cire ne reçoit point de changement considérable pour être ronde ou carrée, ainsi Fesprit ne reçoit point de changement considérable par la diversité des idées qu'il a ; je veux dire que l'esprit ne l'eçoit point de changement considérable, quoiqu'il reçoive ridée d'un carré ou d'un rond en apercevant un carré ou un rond.
De plus , comme l'on peut dire que la matière reçoit des changements considérables lorsqu'elle perd la configuration propre aux parties de la cire pour recevoir celle qui est propre au feu et à la fumée, quand la cire se change en feu et en fumée, ainsi l'on peut dire que l'âme reçoit des changements fort considérables lorsqu'elle change ses modifications et qu'elle, souffre de la douleur après avoir senti du plaisir. D'où il faut conclure que les perceptions pures sont à l'âme à peu près ce que les figures sont à la matière , et que les configurations sont à la matière à peu près ce que les sensations sont à l'âme. Mais il ne faut pas s'imaginer que la comparaison soit exacte ; je ne la fais que pour rendre sensi-