‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 3 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ble ia notion de ce mot entendement , j'expliquerai dans le troisième livre le nature des idées.

II. L'autre faculté de la matière , c'est qu'elle est capable derecevoii' plusieurs mouvements; et l'autre faculté de l'âme, c'est qu'elle est capable de recevoir plusieurs inclinations. Comparons ensemble ces facultés.

De même que l'auteur de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans la matière, c'est aussi lui qui est la cause générale de toutes les inclinations naturelles qui sft trouvent dans les esprits ; et de même que tous les mouvements se font en ligne droite, s'ils ne trouvent quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et qui les changent en des lignes courbes par leurs oppositions , ainsi toutes les inclinations que nous avons de Dieu sont dfoites , et elles ne pourraient avoir d'autre fin que la possession du bien et de la vérité s'il n'y avait une cause étrangère qui déterminât l'impression de la nature vers de mauvaises fins. Or, c'est cette cause étrangère qui est la cause de tous nos maux et qui corrompt toutes nos inclinations.

Pour la bien comprendre, il faut savoir qu'il y a une différence fort considérable entre l'impression ou le mouvement que l'auteur de la nature produit dans la matière, et l'impression ou le mouvement vers le bien en général que le môme auteur de la natui e imprime sans cesse dans Fesprit. Car la matière est toute sans action ; elle n'a aucune force pour arrêter son mouvement, ni pour le déterminer et le détourner d'un côté plutôt que d'un autre. Son mouvement, comme l'on vient de dire , se fait toujours en ligne droite , et lorsqu'il est empêché de se continuer en cette manière, il décrit une ligne circulaire la plus grande qu'il est possible, et par conséquent la plus approchante de la ligne droite, parce que c'est Dieu qui hii imprime son mouvement et qui règle sa détermination. Mais il n'en est pas de même de la volonté * ; on peut dire en un sens qu'elle est agissante et qu'elle a en elle-même la force de déterminer diversement l'inclination ou l'impression que Dieu lui donne; car, quoiqu'elle ne puisse pas arrêter cette impression, elle peut en un sens la détourner du côté qu'il lui plaît, et causer ainsi tout le dérèglement qui se rencontre dans ses inclinations, et

' Voy. les Éclaircissements.

DES SENS

toutes les misères qui sont des suites nécessaires et certaines du péché.

De sorte que^ par ce mot de volonté^ je prétends ici désigner Yimpression ou le mouvement iiaturel qui nous porte vers îe bien indéterminé et en général ; et par celui de liberté , je n'entends autre chose que la force qu'a Vesprit de détourner cette impression vers les objets qui nous plaisent^ et faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet particulier . lesquelles étaient auparavant vagues et indéterminées vers le hien en général ou universel^ c'est-à-dire vers Dieu qui est seul le bien général, parce qu'il est le seul qui i-enferme en soi tous les biens.

D'où il est facile de reconnaître que, quoique les inclinations naturelles soient volontaires , elles ne sont toutefois pas libres de la liberté d'indifférence dont je parle , qui renferme la puissance de vouloir ou de ne pas vouloir, ou bien de vouloir le contraire de ce à quoi nos inclinations naturelles nous portent. Car quoique ce soit volontairement et librement que Ton aime le bien en général , puisqu'on ne peut aimer que par sa volonté et qu'il y a contradiction que la volonté puisse jamais être contrainte , on ne l'aime pourtant pas librement, dans le sens que je viens d'expliquer, puisqu'il n'est pas au pouvoir de notre volonté de ne pas souhaiter d'être heureux.

Mais il faut bien remarquer que l'esprit , considéré comme poussé vers le bien en général, ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier, si le même esprit , considéré comme capable d'idées, n'a la connaissance de ce bien particulier. Je veux dire, poui' me servir des termes ordinaires, que la volonté est une puissance aveugle, qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente. De sorte que la volonté ne peut déterminer diversement l'impression qu'elle a pour le bien, et toutes ses inclinations naturelles, qu'en commandant à Tentendement de lui représenter quelque objet particuher^ La force qu'a la volonté de déterminer ses i^iclinations renferme donc nécessairement celle de pouvoir porter l'entendement vers les objets qui lui plaisent.

Je rends sensible par un exemple ce que je viens de dire de la volonté et de la liberté. Une personne se représente une dignité comme un bien qu'elle peut espérer ; aussitôt sa vo- ,

' Voy. les Éclaircissements.

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