‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 200 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

que confusément les raisons que je pourrais en apporter.

Je ne n/arrêterai point aussi à résoudre un très-grand nombre de difficultés que je prévois pouvoir être faites contre ce que je viens d'établir^ parce que y si ceux qui les font n'ont point de connaissance de la véritable physique^ je ne ferais que les ennuyer et les fâcher au lien de les satisfaire; mais si ce sont des personnes éclairées, leurs objections étant très-fortes, je ne pourrais y répondre qu^avec un grand nombre de figures et de longs discours. De sorte que je crois devoir prier ceux qui trouveront quelque difficulté dans les choses que je viens de dire, de relire avec plus de soin ce chapitre; car j'espère que s'ils le lisent et s'ils le méditent comme il faut, toutes leurs objections s'évanouiront; mais enfin, s'ils trouvent que ma prière soit incommode, qu'ils se reposent , car il n'y a pas grand danger d'ignorer la cause de la dureté des corps.

Je ne parle point ici de la contiguïté, car il est visible que les choses contiguës se touchent si peu , qu'il y a toujours beaucoup de matière subtile qui passe entre elles , et qui , faisant effort pour continuer son mouvement en hgne droite, les empêche de s'unir.

Pour \ union qui se trouve entre deux marbres qui ont été polis l'un sur l'autre, je l'ai expliquée ; et il est facile de voir que, quoique la matière subtile passe toujours entre ces deux parties , si unies qu'elles soient , l'air n'y peut passer, et qu'ainsi c'est son poids qui comprime et qui presse ces deux parties de marbre l'une sur l'autre, et qui fait qu'on a quelque peine à les désunir, si l'on ne les fait glisser de travers.

11 est visible de tout ceci que la continuité, la contiguïté et l'union des deux marbres ne seraient que la même chose dans le vide, car nous n'en avons point aussi d'idées différentes ; de sorte que c'est dire ce qu'on n'entend point que de les faire différer absolument, et non par rapport aux corps qui les environnent.

Voici présentement quelques réflexions sur le sentiment de M. Descartes, et sur l'origine de son erreur. J'appelle son sentiment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen de défendre ce qu'il dit des l'ègles du mouvement et de la cause de la dureté des corps, vers la fin de la seconde partie de ses Principes en plusieui s endroits , et qu'il me semble avoir asse^ prouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire.

DE Lk METHODE.—- Il* PAliTIE. 681

Ce grand homme concevant Irès-distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même, et que la force mouvante naturelle de tous les corps n'est autre chose que la volonté générale de l'auteur de la nature, et qu'ainsi la communication des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté, il s'est laissé aller à cette pensée qu'on ne pouvait donner les règles de la diftë rente communication des mouvements que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent , puisqu'il n'est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu : et parce qu'il a jugé que chaque chose avait de la force pour demeurer dans l'état où elle était, soit qu'elle fût en mouvement, soit qu'elle fût en repos, à cause que Dieu, dont la volonté fait cette force, agit toujours de la même manière, il a conclu que le repos avait autant de force que le mouvement; ainsi il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos, comme ceux de la force du mouvement, ce qui lui a fait donner les règles de la communication du mouvement qui sont dans ses Principes, et la cause de la dureté des corps que j'ai tâché de réfuter.

Il est assez difficile de ne se point rendre à l'opinion de M. Descartes, quand on Ten visage du même côté que lui; car, encore une fois , puisque la communication des mouvements ne vient que de la volonté de l'auteur de la nature, et que nous voyons que tous les corps demeurent dans l'état où ils ont été une fois mis, soit en mouvement, soit en repos, il semble que nous devions chercher les règles de la différente communication des mouvements à la rencontre des corps, non dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue, maisdan's la proportion qui se trouve entre les grandeurs de ces cori»s.

Je ne m'étonne donc pas de ce que M. Descartes a eu cette pensée, mais je m'étonne seulement de ce qu'il ne l'a pas corrigée, lorsqu'ayant poussé plus avant ses connaissances, il a reconnu l'existence et quelques eflets de la matière subtile qui environne les corps.

Je suis surpris de ce que, dans l'article 132 de la quatrième partie, il attribue la force qu'ont cei tains corps poui' se redresser à cette matière subtile, et que dans les articles 55 et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté, eu la résistance qu'ils font lorsqu'on tAchc de len

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ployer et de les rompre^ mais seulement au repos de leui s parties. Il me paraît évident que la cause qui redresse et qui i-endroides certains corps est la même que celle qui leur donne la force de résister lorsqu'on les veut rompre^ car enfin la force qu'on emploie pour rompre de Tacier ne diffère qu'insensiblement de celle par laquelle on le ploie.

Je ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que l'on peut dire pour prouver ces choses, ni répondre à quelques difficultés qu'on pourrait former sur ce qu'il y a des corps durs qui ne font point sensiblement ressort, et que Ton a cependant quelque difficulté à ployer; car il suffit, pour faire évanouir ces difficultés, de considérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire des chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu'on les ploie, comme dans le verre et dans l'acier trempé, et qu'elle le peut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties branchues et qui ne sont point cassants, comme dans For et dans le plomb, et qu'enfin il n'y a aucun corps dur qui ne fasse quelque peu de ressort.

Il est assez difficile de se persuader que M. Descartes ait cru positivement que la cause de la dureté fui différente de celle qui fait le ressort; et ce qui paraît plus vraisemblable, c'est qu'il n'a pas fait assez de réflexion sur cette matière. Quand on a médité longtemps sur quelque sujet et que l'on s'est satisfait sur les choses que Ton voulait savoir, souvent on n'y pense plus. On croit que les pensées que l'on en a eues sont des vérités incontestables qu'il est inutile d'examiner davantage. Mais il y a dans l'homme tant de choses qui le dégoûtent de l'application, qui le portent à des consentements trop précipités et qui le rendent sujet à l'erreur, qu'encore que l'esprit demeure apparemment satisfait, il n'est pas toujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme nous; on ne vit jamais plus de solidité, plus de justesse, plus d'étendue et plus de pénétration d'esprit que celle qui paraît dans ses ouvrages; je l'avoue, mais il n'était pas infaillible. Ainsi il y a apparence qu'il est demeuré si fort persuadé de son sentiment, qu'il n'a pas fait réflexion qu'il assurait quelque chose dans la suite de ses Principes qui y était contraire. 11 l'avait appuyé sur des raisons très-spécieuses et très-viaisemblables, mais telles cependant qu'il n'était point comme forcé par elle» de s'y rendre. 11 pouvait encore suspendre son

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jugement, ot par conséquent il le devait. 11 ne suffisait pas d'examiner dans un corps dur ce qui peut y être qui le rende tel, il devait aussi penser aux corps invisibles qui peuvent le rendi-e dur, comme il y a pensé à la fm de ses Prîmipes de philosophie Aorsqu'il leur attribue la cause du ressort; il devait faire une division exacte et qui comprît tout ce qui pouvait contribuer à la dureté des corps. Il ne suffisait pas encore d'en chercher la cause dans la volonté de Dieu, il fallait aussi penser à la matière subtile qui les environne. Car, quoi(jue l'existence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore prouvée dans l'endroit de ses Principes où il parle de la dureté, elle n'était pas aussi rejetée : il devait donc suspendre son jugement, et se bien ressouvenir que ce qu'il écrivait de la cause de la dureté des règles du mouvement devait être revu tout de nouveau, ce que je crois qu'il n'a pas fait avec assez de soin. Ou bien il n'a pas assez considéré la véritable raisï)n d'une chose qu'il est très-facile de reconnaître, et qui cependant est de la dernièi e conséquence dans la physique; je l'explique.

M. Descartes savait bien que pour soutenir son système de la vérité, duquel il ne pouvait peut-être pas douter, il était absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvement aux petits qu'ils rencontreraient, et que les petits rejailUssent à la rencontre des plus grands, sans une perte pareille du leur. Car sans cela le premier élément n^aurait pas tout le mouvement qu'il est nécessaire qu'il ait par-dessus le second, ni le second par-dessus le troisième; et tout son système serait absolument faux, comme le savent assez ceux qui l'ont un peu médité. Mais en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement, et qu'un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui, quoiqu'il le heurte avec une agitation furieuse, il est visible que les grands corps doivent avoir beaucoup moins de mouvement qu'un pareil volume de phis petits, puisqu'ils peuvent toujours, selon cette supposition, communiquer celui qu'ils ont, et qu'ils n'en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi, cette supposition n'étant point contraire à tout ce que M. Descartes avait dit dans ses principes depuis le commencement jusqu'à l'établissement de ses règles du mouvement, et s'accommodaiit foi t bien avec la suite de ces mêmes principes, il croyait (jue les règles du

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