LIVRE SISIÈMEo
mouTement qu'il pensait avoir démontrées dans leur cause étaient encore sufiisamment confirmées par leurs effets.
Je tombe d'accord avec M. Descartes du fond de la chose, que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leurs mouvements que les petits^ et qu'ainsi son premier élément est plus agité que le second^ et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les petits corps et les corps fluides, Teau, Fair, etc., ne peuvent communiquer à de grands corps que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties ; l'eau d'une rivière ne peut Cf>mmuniquer à un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petites parties dont l'eau est composée, et chacune de ces petites parties, outre ce mouNement commun, en a encore une infinité d'autres particuliers. Ainsi il est visible par cette raison qu'un bateau, par exemple, ne peut jamais avoir autant de mouvement qu'un égal volume d'eau, puisque le bateau ne peut recevoir de l'eau que le mouvement direct et commun à toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d'un corps fluide poussent quelque corps d'un côté, il y en a autant qui le poussent de l'autre : il demeure donc immobfle, et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi les corps grossiers et dont les parties sont unies les unes avec les autres ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniforme du tourbillon de la matière subtile qui les environne.
11 me semble que cette raison suffit pour faire comprendre que les corps grossiers ne sont point si agités que les petits, et qu'il n'est point nécessaire pour expliquer ces choses de supposer que le repos ait quelque force pour résistei au mouvement. La certitude des pjîncipes de la philosophie de M. Descartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles du mouvement ; et il y a lieu de croire que si M. Descartes lui-même avait examiné de nouveau ses Principes sans préoccupation et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n'aurait pas cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles, et ne serait pas tombé dans la contradiction, en attribuant la dureté des corps durs seulement au repos de leurs parties^ et leur ressort à l'effort de la matière subtile.
II*" PARTfE.
rO?<CLUSlON DES TROIS DERMERS LIVRES.
J'ai, ce me semble, assez fait voir, dans le quatrième et cinquième livre, que les inclinations naturelles et les passions des hommes les font souvent tomber dans leireur, parce qu'elles ne les portent pas tant à examiner les choses avec soin qu'à en juger avec précipitation.
Dans le quatrième livre, j'ai montré que Tinclination pour le bien en général est cause de l'inquiétude de la volonté, que l'inquiétude de la volonté met Tesprit dans une agitation continuelle, et qu'un esprit incessemment agité est entièrement incapable de découvrir les vérités un peu cachées ; que l'amour des choses nouvelles et extraordinaires nous préoccupe souvent en leur faveur, et que tout ce qui porte le caractère de l'infini est capable d'éblouir notre imagination et de nous séduire. J'ai expliqué comment l'inclination que nous avons pour la grandeur^ l'élévation et l'indépendance , nous engage insensiblement dans la fausse érudition, ou dans rétude de toutes ces sciences vaines et inutiles qui flattent notre orgueil secret, parce qu'elles nous font admirer du commun des hommes. J'ai montré que l'inclination pour les plaisirs détourne sans cesse la vue de l'esprit de la contemplation des vérités abstraites, qui sont les plus simples et les plus fécondes, et qu'elle ne lui permet pas de considérer aucune chose avec assez d'attention et de désintéressement pour en bien juger; que les plaisirs étant des manièies d'être de notre âme, ils partagent nécessairement la capacité de l'esprit, et qu'un esprit partagé ne peut pleinement comprendre ce qui a quelque étendue. Enfin j'ai fait voir que le rapport et l'union naturelle que nous avons avec tous ceux avec qui nous vivons est l'occasion de beaucoup d'erreurs dans lesquelles nous tombons, et que nous communiquons aux autres, comme les autres nous communiquent celles dans lesquelles ils sont tombés.
Dans le cinquième, en tâchant de donner quelque idée de nos passions, j'ai, ce me semble, assez fait voir qu elles sont établies pour nous unir à toutes les choses sensibles, et pour nous faire prendre parmi elles la disposition que nous devons avoir pour leur conservation et pour la nôtre ; que de même que nos sens nous unissent à notre corps et répandent pour ainsi dire notre âme dans toutes les parties qui le composent, ainsi nos émotions nous font comme sortir hors de II. 58
LÎVRE SIXIÈME.
nous-mêmes^ pour nous répandre dans toul ce qui nous environne; qu'enfin elles nous représentent sans cesse les choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes pour former des jugements de vérité, mais selon le rapport qu'elles ont avec nous, pour former des jugements utiles à la conservation de notre être et de ceux avec lesquels nous sommes unis ou par la nature ou par notre volonté.
Après avoir essayé de découvrir les erreurs dans leurs causes, et de délivrer Tesprit des préjugés auxquels il est sujet, j'ai cru qu'enfin il était temps de le préparer à la recherche de la vérité. Ainsi j'ai expliqué dans le sixième livre les moyens qui me semblent les plus naturels pour augmenter Tattention et Tétendue de Tesprit, en montrant l'usage que l'on peut faire de ses sens, de ses passions et de son imagination, pour lui donner toute la force et toute la pénétration dont il est capable. Ensuite j'ai étabh certaines règles qu'il faut nécessairement observer pour découvrir quelque vérité que ce soit ; je les ai expliquées par plusieurs exemples pour les rendre plus sensibles, et j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus utiles ou qui renfermaient des vérités plus fécondes et plus générales, afin qu'on les lût avec plus d'application et qu'on se les rendît plus sensibles et plus familières.
Peut-être qu'on reconnaîtra par cet essai de méthode la nécessité qu'il y a de ne raisonner que sur des idées claires et évidentes, et dont on est intérieurement convaincu que toutes les nations en conviennent, et de ne passer jamais aux choses composées avant que d'avoir suffisamment examiné les simples dont elles dépendent.
Que si Ton considère qu'Aristote et ses sectateurs n'ont point observé les règles que j'ai expliquées, comme l'on en doit être convaincu tant par les preuves que j'en ai apportées que par la connaissance des opinions des plus zélés défenseurs de ce philosophe, peut-être qu'on méprisera sa doctrine, malgré toutes les impressions avantageuses que nous en donnent ceux qui se laissent étourdir par des mots qu'ils n'entendent point.
Mais si l'on prend garde à la manière de philosopher de M. Descartes, on ne pourra douter de sa solidité ; car j'ai suffisamment montré qu'il ne raisonne que sur des idées claires et évidentes, et qu'il commence par les choses les plus simples avant que de passer aux plus composées qui en dépen-
dent. Ceux qui liront les ouvrages de ae savant honnne se convaincront pleinement de ce que je dis de lui, pourvu qu'ils les lisent avec toute l'application nécessaire pour les comprendre, et ils sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pa^s assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller chercher dans les siècles passés parmi les païens, et dans les extrémités de la terre parmi les bai bares ou les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité, ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nous disposer à en être instruits.
Néanmoins, comme on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir les opinions des hommes, quand même on serait convaincu d'ailleurs qu'ils auraient découvert la vérité, je serais bien fâché que l'estime que je parais avoir ici pour M. Descartes préoccupât personne en sa faveur, et que l'on se contentât de lire et de retenir ses opinions, sans se soucier d'être éclairé de la lumière de la vérité. Ce serait alors préférer l'homme à Dieu, le consulter à la place de Dieu, et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point, pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation celui qui nous répond et qui nous éclaire Umi erisemble.
C'est une chose indigne que de se rendre partisan de quelque secte que ce soit, et que d'en regarder les auteurs comme s'ils étaient infaillibles. Aussi M. Descartes, voulant plutôt rendre les hommes disciples de la vérité que sectateurs entêtés de ses sentiments, avertit expressément : Qu'on n'ajoiUe point du tout foi à ce qu'il a écrit, et qu'on n'en reçoive que ce que la force et l'évidence de la raison pourra contraindre d'en croire^. Il ne veut pas, comme quelques philosophes, qu\)n le croie sur sa parole; il se souvient toujours qu'il est homme, et que, ne répandant la lumière que par réflexion, il doit tourner les esprits de ceux qui veulent être éclairés comme lui vers la raison souveraine, qui seule peut les rendre phis parfaits par le don de l'intelligence.
La principale utihté que l'on peut tirer de l'application à l'étude est de se rendre l'esprit plus juste, plus éclairé, plus pénétrant et plus propre à découvrir toutes les vérités que Ton souhaite de savoir. Mais ceux qui lisent les philosophes pour en retenir les opinions et pour les débiter aux auticsi,
' A la fiQ de se& Principes.