‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 21 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

maintenant corriger celles où cette même vue nous engage touchant le mouvement de la matière. Et cela ne sera guère difficile après ce que nous avons dit de Tétendue ; car il y a tant de rapport entre ces deux choses , que si nous nous trompons dans la grandeur des corps , il est absolument nécessaire que nous nous trompions aussi dans leur mouvement.

Mais , afin de ne rien dire que de net et de distinct, il faut d'abord ôter l'équivoque du mot de mouvement ; car ce terme signifie ordinairement deux choses : la première est une certaine force qu'on imagine dans le corps mû qui est la cause de son mouvement ; la seconde est le transport continuel d'un corps qui s'éloigne ou qui s'approche d'un autre que Ton considère comme en repos.

Quand on dit par exemple qu'une boule a communiqué de son mouvement à un autre, le mot de mouvement se prend dans la première signification ; mais si on dit simplement qu^on voit une boule dans un grand mouvement , il se prend dans la seconde. En un mot , ce terme mouvement signifie la cause et l'effet tout ensemble , qui sont cependant deux choses toutes différentes.

On est, ce me semble, dans des erreurs très-grossières et même très-dangereuses touchant la force qui donne le mouvement et qui transporte les corps. Ces beaux termes de nature et de qualités impresses ne semblent être propres qu'à mettre à couvert Fignorance des faux savants et l'impiété des hbertins, comme il serait facile de le prouver. Mais ce n'est pas ici' le lieu de parler de cette force qui meut les corps ; elle n'est rien de visible, et je ne parle ici que des erreurs de nos yeux. Je remets à le faire quand il sera temps ^

Le mouvement pris dans le second sens, et pour ce transport d'un corps qui s'éloigne d'un autre , est quelque .chose de visible et le sujet de ce chapitre.

I. J'ai, ce me semble, démontré dans le sixième chapitre que notre vue ne nous faisait pas connaître la grandeur des corps en eux-mêmes , mais seulement le rapport qu'ils ont les uns avec les autres, et principalement avec le nôtre. D'où je conclus que nous ne pouvons aussi connaître la grandeur véritable ou absolue de leurs mouvements, c'e-^t-à-dire de leur vitesse et de leur lenteur, mais seulement le rapport que ces

' Voy. le chap. 3 de la deuxième partie du sixième livre.

DES SENS

mouvements ont les uns avec les autres , et principalement avec celui qui arrive ordinairement à notre corps ; ce que je prouve ainsi :

11 est constant que nous ne saunons juger de la grandeur du mouvement d'un corps que par la longueur de Tespace que ce même corps a parcouru. Ainsi ^ puisque nos yeux ne nous font pas voir la véritable longueur de Tespace parcouru^ il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas nous faire connaître la véritable grandeur du mouvement.

Cette preuve n'est qu'une suite de ce que j'ai dit de l'étendue^ et elle n'a sa force que parce qu'elle est une suite nécessaire de ce que j'en ai démontré. En voici une qui ne suppose rien. Je dis donc que quand même nous pourrions connaître clairement la véritable grandeur de l'espace parcouru^ il ne s'ensuivrait pas que nous pussions de même connaître celle du mouvement.

II. La grandeur ou la vitesse du mouvement renferme deux choses : la première est le transport d'un corps d'un lieu à un autre, comme de Paris à Saint-Germain ; la seconde est le temps qu'il a fallu pour faire ce transport. Or, il ne suffit pas de savoir exactement combien il y a d'espace entre Paris et Saint-Germain pour savoir si un homme y est allé d'un mouvement vite ou d'un mouvement lent; il faut outre cela savoir combien il a employé de temps pour en faire le chemin. J'accorde donc que l'on sache au vrai la longueur de ce chemin ; mais je nie absolument qu'on puisse connaître exactement par la vue, ni même de quelque autre manière que ce soit, le temps qu'on a mis à le faire et la véritable grandeur de la durée.

Cela paraît assez de ce qu'en certains temps une seule heure nous paraît aussi longue que quatre ; et au contraire en d'autres temps quatre heures s'écoulent insensiblement. Quand, par exemple, on est comblé de joie, les heures ne durent qu'un moment , parce qu'alors le temps passe sans qu'on y pense. Mais quand on est abattu de tristesse ou que l'on souffre quelque douleur, les jours durent beaucoup plus longtemps. La raison de ceci est qu'alors l'esprit s'ennuie de sa durée, parce qu'elle lui est pénible. Comme il s'y apphque davantage, il la reconnaît mieux ; et ainsi il la trouve plus longue que durant la joie ou quelque occupation agréable qui le fait sortir comme hors de lui pour l'attacher à l'objet de sa joie ou de u. 6

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