‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 22 sur 214 · LIVRE PllEMlER · texte numérisé non relu

LIVRE PllEMlER

son occupation. Car de même qu'une personne trouve un tableau d'autant plus grand qu'elle s'arrête à considérer avec plus d'attention les moindres choses qui y sont représentées ; ou de môme qu'on trouve la tête d'une mouche fort grande quand on en distingue toutes les parties avec un microscope, ainsi Tesprit trouve sa durée d'autant plus grande qu'il la considère avec plus d'attention et qu'il en sent toutes les parties.

De sorte que je ne doute point que Dieu ne puisse appliquer de telle sorte notre esprit aux parties de la durée , en nous faisant avoir un très-grand nombre de sensations dans trèspeu de temps, qu'une seule heure nous paraisse phisieurs siècles. Car enfin il n'y a point d'instants dans la durée, comme il n'y a point d'atomes dans les corps ; et de même que la plus petite partie de la matière se peut diviser à l'infini, on peut aussi donner des parties de durée plus petites et plus petites à l'infini , comme il est facile de le démontrer. Si donc l'esprit était attentif à ces petites parties de sa durée par des sensations qui laissassent quelques traces dans le cerveau, desquelles il se pût ressouvenir, il la trouverait sans doute beaucoup plus longue qu'elle ne lui paraît.

Mais enfin l'usage des montres prouve assez qu'on ne connaît point exactement la durée , et cela me suffit. Car puisque Ton ne peut connaître la grandeur du mouvement en luimême qu'on ne connaisse auparavant celle de la durée, comme nous l'avons montré, il s'ensuit que si l'on ne peut exactement connaître la grandeur absolue de la durée , on ne peut aussi connaître exactement la grandeur absolue du mouvement.

Mais parce que l'on peut connaître quelques rapports des durées ou des temps les uns avec les autres , on peut aussi connaître quelques rapports des mouvements les uns avec les autres. Car de même qu'on peut savoir que l'année du soleil est plus longue que celle de la lune, on peut aussi savoir qu'un boulet de canon a plus de mouvement qu'une tortue. De sorte que si nos yeux ne nous font point voir la grandeur absolue du mouvement, ils ne laissent pas de nous aider à en connaître à peu près la grandeur relative, c'est-à-dire le rapport qu'un mouvement a avec un autre ; et c'est cela seul qu'il est nécessaire de savoir pour la conservation de notre corps.

111. Il y a bien des rencontres dans lesquelles on reconnaît clairement que notre vue nous trompe touchant le mouve-

DES SENS

ment des corps. Il arrive même assez souvent que les choses qui nous paraissent se mouvoir ne sont point mues^ et qu'au contraire celles qui nous paraissent comme en repos ne laissent pas d'être en mouvement. Lors^, par exemple, qu'on est assis sur le bord d un vaisseau qui va fort vite et d'un mouvement fort égal , on voit que les terres et les villes s'éloignent ; elles paraissent en mouvement , et le vaisseau paraît en repos.

De même, si un homme était placé sur la planète de Mars, il jugerait à la vue que le soleil, la terre et les autres planètes avec toutes les étoiles fixes feraient leur circonvolution environ en 24 ou 25 heures, qui est le temps que Mars emploie à faire son tour sur son axe. Cependant la terre, le soleil et les étoiles ne tournent point autour de cette planète ; de sorte que cet homme verrait des choses en mouvement qui sont en repos, et se croirait en repos quoiqu'il fût en mouvement.

Je ne m'arrête point à exphquer d'où vient que celui qui serait sur le bord d'un vaisseau corrigerait facilement l'erreur de ses yeux , et que celui qui serait sur la planète de Mars demeurerait obstinément attaché à son erreur. 11 est trop facile d'en connaître la raison : et on la trouvera encore avec plus de facilité si l'on fait réflexion sur ce qui arriverait à un homme dormant dans un vaisseau qui se réveillerait en sursaut et ne verrait à son réveil que le haut du mât de quelque autre vaisseau qui s'approcherait de lui. Car, supposé qu'il ne vît point de voiles enflées de vent, ni de matelots en besogne , et qu'il ne sentît point l'agitation et les secousses de son vaisseau ni autres choses semblables, il demeurerait absolument dans le doute, sans savoir lequel des deux vaisseaux serait en mouvement ; ni ses yeux , ni même sa propre raison ne lui en pourraient rien découvrir.

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