LIVRE PREMIER
Qu'il soit donc vrai que les mêmes mouvements des libres qui aboutissent dans le cerveau soient accompagnés des mêmes sensations dans tous les hommes; s'il arrive que les mêmes objets ne produisent pas les mêmes mouvements dans leur cerveau , ils n'exciteront pas par conséquent les mêmes sensations dans leur âme. Or il me parait indubitable que les organes des sens de tous les hommes n'étant pas disposés de la même manière^ ils ne peuvent pas recevoir les mêmes impressions des mêmes objets.
Les coups de poing ^ par exemple , que les portefaix se donnent pour se flatter^ seraient capables d'estropier des personnes délicates. Le même coup produit des mouvements bien différents , et excite par conséquent des sensations bien différentes dans un homme d'une constitutinn robuste et dans un enfant ou une femme de faible complexion. Ainsi, n'y ayant pas deux personnes au monde de qui on puisse assurer qu'ils aient les organes des sens dans une parfaite conformité, on ne peut pas ^assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde qui aient tout à fait les mêmes sentiments des mêmes objets.
C'est là l'origine de cette étrange variété qui se rencontre dans les inclinations des hommes. 11 y en a qui aiment extrêmement la musique, d'autres qui y sont insensibles; et même entre ceux qui s'y plaisent, les uns aiment un genre de musique, les autres un autre, selon la diversité presque infinie qui se trouve dans les fibres du nerf de l'ouïe, dans le sang et dans les esprits. Combien, par exemple, y a-t-il de différence entre la musique de France, celle d'Italie, celle des Chinois et les autres , et par conséquent entre le goût que les différents peuples ont des différents genres de musique ! Il arrive même qu'en différents temps on reçoit des impressions fort différentes par les mêmes concerts ; car, si l'on a l'imagination échauffée par une grande abondance d'esprits agités, on se plaît beaucoup plus à entendre une musique hardie et où il entre beaucoup de dissonances, que dans une musique plus douce et plus selon les règles et l'exactitude mathématique. L'expérience le prouve, et il n'est pas fort difficile d'en donner la raison.
11 en est de même des odeurs. Celui qui aime la fleur d'orange ne pourra peut-être souffi'ir la rose, et d'autres au contraire.
DES SENS
Pour les saveurs il y a autant de diversité que dans les autres sensations. Les sauces doivent être toutes différentes pour plaire également à différentes personnes^ ou pour plaire égalenrient à une même personne en différents temps. L'un aime le doux , Tautre aime Taigre. L'un trouve le vin agréable , et l'autre en a de Thorreur ; et la même personne qui le trouve agréable quand elle se porte bien^ le trouve amer quand elle a la fièvre^ et ainsi des autres sens. Cependant tous les hommes aiment le plaisir ; ils aiment toutes les sensations agréables ; ils ont tous en cela la même inclination. Ils ne l'eçoivent donc pas les mêmes sensations des mêmes objets , puisqu'ils ne les aiment pas également.
Ainsi, ce qui fait dire à un homme qu'il aime le doux, c'est que la sensation qu'il en a est agréable ; et ce qui fait qu'un autre dit qu'il n'aime pas le doux, c'est que selon la vérité il n'a pas la même sensation que celui qui l'aime. Et alors quand il dit qu'il n'aime pas le doux , cela ne veut pas dire qu'il n'aime pas à avoir la même sensation que l'autre, mais seulement qu'il ne l'a pas. De sorte que l'on parle improprement quand on dit qu'on n'aime pas le doux ; on devrait dire qu'on n'aime pas le sucre, le miel, etc., que tous les autres trouvent doux et agréables, et qu'on ne trouve pas de même goût que les autres parce qu'on a les fibres de la langue autrement disposées.
Voici un exemple plus sensible : supposé que de vingt personnes il y en ait quelqu'une qui ait froid aux mains, et qui ne sache pas les noms dont on se sert en France pour expliquer les sensations de froideur et de chaleur, et que tous les autres au contraire aient les mains extrêmement chaudes. Si en hiver on leur apportait à tous de l'eau un peu tiède pour se laver, ceux qui auraient les mains fort chaudes, se lavant d'abord les uns après les autres, pourraient bien dire : Voilà de l'eau bien froide, je n'aime point cela. Mais quand ce dei^ nier qui a les mains extrêmement froides viendrait à la fin pour se laver, il dirait au contraire : Je ne sais pas pourquoi vous n'aimez pas l'eau froide, pour moi je prends plaisir de sentir l'eau froide et de me laver.
Il est bien clair, dans cet exemple , que quand ce dernier dirait : J'aime le froid, cela ne signifierait autre chose sinon qu'il aime la chaleur et qu'il la sent où les autres sentent le contraire.