‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 39 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Ainsi, quand un homme dit: J'aime ce qui est amer, et je ne puis souffrir les douceurs, cela ne signiiie autre chose sinon qu'il n'a pas les mêmes sensations que ceux qui disent qu'ils aiment les douceurs et qu'ils ont de l'aversion pour tout ce qui est amer.

11 est donc certain qu'une sensation qui est agréable à une personne l'est aussi à tous ceux qui la serîtent ; mais que les mêmes objets ne la font pas sentir à tout le monde , à cause de la différente disposition des organes des sens : ce qu'il est de la dernière conséquence de remarquer pour la physique et pour la morale.

VI. On peut seulement ici faire une objection fort facile à résoudre , savoir : qu'il arrive quelquefois que des personnes qui aiment extrêmement de certaines viandes viennent enfin à en avoir horreur, ou parce qu'en les mangeant ils y ont trouvé quelque saleté mêlée qui les a surpris, ou parce qu'ils ont été fort malades à cause qu'ils en avaient pris avec excès, ou enfin pour d'autres raisons. Ces sortes de personnes, dira-t-on, n'aiment plus les mêmes sensations qu'ils aimaient autrefois, car ils les ont encore quand ils mangent les mêmes viandes, et cependant elles ne leur sont plus agréables.

Pour répondre à cette objection, il faut prendre garde que quand ces personnes goûtent des viandes dont ils ont tant d'horreur et de dégoût , ils ont deux sensations bien différentes en même temps. Ils ont celle de la viande qu'ils mangent, l'objection le suppose, et ils ont encore une autre sensation de dégoût, qui vient par exemple de ce qulls imaginent fortement la saleté qu'ils ont vue mêlée avec ce qu'ils mangent. La raison de ceci est que, lorsque deux mouvements se sont faits dans le cerveau en même temps , l'un ne s'excite plus sans l'autre, si ce n'est après un temps considérable. Ainsi, parce que la sensation agréable ne vient jamais sans cette autre dégoûtante , et que nous confondons les choses qui se font en même temps, nous nous imaginons que cette sensation qui était autrefois agréable ne Test plus. Cependant, si elle est toujours la même, il est nécessaire qu^elle soit toujours agréable. De sorte que si l'on s'imagine qu'elle n'est pas agréable, c'est parce qu'elle est jointe et confondue avec une autre qui cause plus de dégoût que celle-ci n'a d'agrément.

Il y a plus de difficulté à prouver que les couleurs et quel-

DES SENS

qiies autres sensations ^ que j'ai appelées faibles et languissantes, ne sont pas les mêmes dans tous les hommes, parce que toutes ces sensations touchent si peu Tâme , qu'on ne peut pas distinguer, comme dans les sa^^eurs ou d'autres sensations plus fortes et plus vives , que Tune est pkis agréable que l'autre, et reconnaître ainsi, par la variété du plaisir ou du dégoût qui se trouverait dans différentes personnes, la diversité de leurs sensations. Toutefois la raison, qui montre que les autres sensations ne sont pas semblables en différentes personnes, montre aussi qu'il doit y avoir de la variété dans les sensations que Ton a des coulem^s. En effet, on ne peut pas douter qu'il n'y ait beaucoup de diversité dans les organes de la vue de différentes personnes , aussi bien que dans ceux de l'ouïe ou du goût, car il n'y a aucune raison de supposer une parfaite ressemblance dans la disposition du nerf optique de tous les hommes, puisqu'il y a une variété infinie dans toutes les choses de la nature, et principalement dans celles qui sont matérielles. Il y a donc quelque apparence que tous les hommes ne voient pas les mêmes couleurs dans les mêmes objets.

Cependant je crois qu'il n'arrive jamais, ou presque jamais, que des personnes voient le blanc et le noir d'une autre couleur que nous, quoiqu'ils ne le voient pas également blanc ou noir. Mais pour les couleurs moyennes, comme le rouge, le jaune et le bleu, et principalement celles qui sont composées de ces trois-ci, je croîs qu'il y a très-peu de personnes qui en aient tout à fait la même sensation. Car il se trouve quelquefois des personnes qui voient certains corps d'une couleur jaune, par exemple, lorsqulls les regardent d'un œil, et d'une couleur verte ou bleue lorsqu'ils les regardent de l'autre. Cependant , si l'on supposait que ces personnes fussent nées borgnes, ou avec des yeux disposés à voir bleu ce qu'on appelle vert, ils croiraient voir les objets de la même couleur que nous les voyons, parce qu'ils auraient toujours entendu nommer vert ce qu'ils verraient bleu.

On pourrait encore prouver que tous les hommes ne voient pas les mêmes objets de même couleur, à cause que, selon les remarques de quelques-uns , les mêmes couleurs ne plaisent pas également à toutes sortes de personnes ; puisque si ces sensations étaient les mêmes elles seraient également agréables à tous les hommes. Mais parce qu'on peut faire

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