‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

de fausses conséquences^ et qu'ensuite nous regardons ces dernières conséquences comme d'autres principes sur lesquels nous continuons d'appuyer nos raisonnements. En un mot^ il faut exposer ici les démarches que fait l'esprit humain dans la recherche de quelques vérités particulières lorsque ce faux principe, que nos sensations sont dans les objets^ lui paraît incontestable.

Mais y afin de rendre ceci plus sensible , prenons quelque corps en particulier dont on rechercherait la nature, et voyons ce que ferait un homme qui voudrait , par exemple , connaître ce que c'est que du miel et du sel. La première chose que ferâit cet homme serait d'en examiner la couleur, Fodeur,. la saveur, et les autres qualités sensibles ; quelles sont celles du miel et celles du sel , en quoi elles conviennent , en quoi elles difTèrent, et le rapport qu'elles peuvent encore avoir avec celles des autres corps. Cela fait , voici à peu près la manière dont il raisonnerait , supposé qu'il crût comme un principe incontestable que les sensations fussent dans les objets des sens.

II. Toutes les choses que je sens en goûtant, en voyant et en maniant ce miel et ce sel, sont dans ce miel et dans ce sel. Or il est indubitable que ce que je sens dans le miel diffère essentiellement de ce que je sens dans le sel. La blancheur du sel diffère sans doute bien davantage que du plus et du moins de la couleur du miel , et la douceur du miel de la saveur piquante du sel : et , pai' conséquent , il faut qu'il y ait une différence essentielle entre le miel et le sel, puisque tout ce que je sens dans l'un et dans l'autre ne diffère pas seulement du plus et du moins, mais qu'il diffère essentiellement-.

Voilà la première démarche que cette personne ferait ; car sans doute il ne peut juger que le miel et le sel diffèrent essentiellement que parce qu'il trouve que les apparences de i'un diffèrent essentiellement de celles de l'autre, c'est-à-dire que les sensations qu'il a du miel diffèrent essentiellement de celles qu'il a du sel , puisqu'il n'en juge que par l'impression qu'ils font sur les sens. îl regarde donc ensuite sa conclusion comme un nouveau principe duquel il tire d'autres conclusions en cette sorte.

III. Puis d')nc que le miel et le sel et les autres corps naturels diffèrent essentiellement les uns des autres, il s'ensuit que ceux-là se trompent lourdement qui nous \eulent faire

DES SENS

croire que toute la difïerence qui se trouve entre ces corps ne consiste que dans la différente configuration des petites parties qui les composent. Car, puisque la figure n'est point essentielle aux différents corps , que la figure de ces petites parties qu'ils imaginent dans le miel change , le miel demeurera toujours miel, quand même ces parties auraient la figure des petites parties du sel. Ainsi il faut de nécessité qu'il se trouve quelque substance qui, étant jointe à la matière première commune à tous les différents corps , fasse qu'ils diffèrent essentiellement les uns des autres.

Voilà la seconde démarche que ferait cet homme , et Fheureuse découverte des formes substantielles: ces substances fécondes qui font tout ce que nous voyons dans la nature , quoiqu'elles ne subsistent que dans F imagination de notre philosophe. Mais voyons les propriétés qu'il va libéralement donner à cet être de son invention, car il ôtera sans doute à toutes les autres substances les propriétés qui leur sont les plus essentielles pour fen revêtir.

IV. Puis donc qu'il se trouve dans chaque corps naturel deux substances qui le composent , fune qui est commune au miel et au sel et à tous les autres corps, et Fautre qui fait que le miel est miel, que le sel est sel, et que tous les autres corps sont ce qu ils sont , il s'ensuit que la première, qui est la matière, n'ayant point de contraire et étant indifférente à toutes les formes , doit demeurer sans force et sans action , puisqu'elle n'a pas besoin de se défendre. Mais pour les autres, qui sont les formes substantielles, elles ont besoin d'être toujours accompagnées de qualités et de facultés pour les défendre. 11 faut qu'elles soient toujours sur leurs gardes , de peur d'être surprises ; qu'elles travaillent continuellement à leur conservation, à étendre leur domination sur les matières A oisines , et à pousser leurs conquêtes le plus avant qu'elles pourront, parce que si elles étaient sans force, ou si elles manquaient d'agir, d'autres formes les viendraient surprendre et les anéantiraient aussitôt. 11 faut donc qu'elles combattent toujours, et qu'elles nourrissent ces antipathies et ces haines irréconciliables contre ces formes ennemies qui ne cherchent qu'à les détruire.

Que s'il arrive qu'une forme s'empare de la matièie d'une autre , que la forme de cadavre , par exemple , s'empare du corps d'un chien, il ne faut pas que cette forme se contente

Page 1