‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

évidentes que lorsque l'entendement en a examiné tous les côtés et tous les rapports nécessaires pour en juger; d'où il arrive que la volonté ne pouvant rien vouloir sans connaissance, elle ne peut plus agir dans Tentendement, c'est-à-dire qu'elle ne peut plus désirer qu'il représente quelque chose de nouveau dans son objet , parce qu'il en a déjà considéré tous les cùtés qui ont rapport à la question que l'on a eut décider. Elle est donc obligée de se reposer dans ce qu'il a déjà représenté , et de cesser de l'agiter et de l'appliquer à des considérations inutiles ; et c'est ce repos qui est proprement ce qu'on appelle jugement et raisonnement. Ainsi ce repos ou ce jugement n'étant pas libre, quand les choses sont dans la dernière évidence, il nous semble aussi qu'il n'est pas volontaire.

Mais tant qu'il y a quelque chose d'obscur dans le sujet que nous considérons , ou que nous ne sommes pas entièrement assurés que nous ayons découvert tout ce qui est nécessaire pour résoudre la question, comme il arrive presque toujours dans celles qui sont difficiles et qui renferment plusieurs rapports, il nous est libre de ne pas consentir, et la volonté peut encore commander à l'entendement de s'appliquer à quelque chose de nouveau ; ce qui fait que nous ne sommes pas si éloignés de croire que les jugements que nous formons sur ces sujets soient volontaires.

Cependant la phipart des philosophes prétendent que ces jugements mêmes que nous formons sur des choses obscures ne sont pas volontaires , et ils veulent généralement que le consentement à la vérité soit une action de l'entendement, ce qu'ils appellent acquiescement, assensus, à la différence du consentement au bien qu'ils attribuent à la volonté , et qu'ils appellent consentement, consensus. Mais voici la cause de leur distinction et de leur erreur.

C'est que dans l'état où nous sommes souvent nous voyons évidemment des vérités sans aucune raison d'en douter, et ainsi la volonté n'est point indifféi-ente dans le consentement qu'elle donne à ces vérités évidentes, comme nous venons d'expliquer ; mais il n'en est pas de même des biens, et nous n'ea connaissons aucun sans quelque raison de douter que nous le devions aimer. Nos passions et les inclinations que nous avons naturellement pour les plaisirs sensibles sont des raisons confuses, mais très-fortes à cause de la corruption de notre nature, lesquelles nous rendent froids et indilîérents

DES SENS

dans l'amour même de Dieu ; et ainsi nous sentons manifestement notre indiflerence , et nous sommes intérieurement convaincus que nous faisons usage de notre libei'té quand nous aimons Dieu.

Mais nous n'apercevons pas de même que nous fassions usage de notre liberté quand nous consentons à la vérité^ principalement lorsqu'elle nous paraît entièrement évidente; et cela nous fait croire que le consentement à la vérité n'est pas volontaire. Comme s'il fallait que nos actions fussent indifïérentes pour être volontaires , et comme si les bienheureux n'aimaient pas Dieu très- volontairement sans en être détournés par quoi que ce soit^ de même que nous consentons à cette proposition évidente que deux fois 2 sont 4^ sans être détournés de la croire par quelque apparence de raison contraire.

Mais afin que l'on reconnaisse distinctement la différence qu'il y a entre le consentement de la volonté à la vérité et son consentement à la bonté , il faut savoir la différence qui se trouve entre la vérité et la bonté prise dans le sens ordinaire et par rapport à nous. Cette différence consiste en ce que la bonté nous regarde et nous touche , et que la vérité ne nous touche pas ; car la vérité ne consiste que dans le rapport que deux ou plusieurs choses ont entre elles , mais la bonté consiste dans le rapport de convenance que les choses ont avec nous *. Ce qui fait qu'il n'y a qu'une seule action de la volonté au l'cgard de la vérité , qui est son acquiescement ou son consentement à la représentation du l'apport qui est entre les choses , et qu'il y en a deux au regard de la bonté , qui sont son acquiescement ou son consentement au rapport de convenance de la chose avec nous , et son amour ou son mouvement vers cette chose^ lesquelles actions sont bien différentes^ quoiqu'on les confonde ordinairement. Car il y a bien de la différence entre acquiescer simplement et se porter par amour à ce que l'esprit représente^ puisqu'on acquiesce souvent à des choses que l'on voudrait bien qui ne fussent pas et que l'on fuit.

Or^ si on considère bien ces choses^ on reconnaîtra visiblement que c'est toujours la volonté qui acquiesce^ non pas aux choses si elles ne lui sont agréables , mais à la représentation des choses ; et que la raison pour laquelle la volonté acquiesce toujours à la représentation des choses qui sont dans

' Les géomètres n'aiment pas la vérité , mais la connaissance de la \érité ^ fiuoiqii'on le dise autrement.

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