‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

la dernière évidence est, comme nous l'avons àé]h dit, qu'il n'y a plus dans ces choses aucim rapport qu'il ait fallu considérer que Tentendement ne l'ait aperçu. De sorte qu'il est comme nécessaire que la volonté cesse de s'agiter et de se fatiguer inutilement, et qu'elle acquiesce avec une pleine assurance qu'elle ne s'est pas trompée, puisqu'il n'y a plus rien vers quoi elle puisse tourner son entendement.

11 faut principalement remarquer que, dans l'état où nous sommes , nous ne connaissons les choses qu'imparfaitement , et que par conséquent il est absolument nécessaire que nous ayons cette liberté d'indifférence par laquelle nous pouvons nous empêcher de consentir.

Pour en reconnaître la nécessité, il faut considérer que nous sommes portés par nos inclinations naturelles vers la vérité et vers la bonté ; de sorte que la volonté ne se portant qu'aux choses dont l'esprit a quelque connaissance , il faut qu'elle se porte à ce qui a l'apparence de la vérité et de la bonté. Mais parce que tout ce qui a l'appai^ence de la vérité et de la bonté n'est pas toujours tel qu'il paraît , il est visible que si la volonté n'était pas hbre , et si elle se portait infaiUiblement et nécessairement à tout ce qui a ces apparences de bonté et de vérité, elle se tromperait presque toujours. D'où on pourrait conclure que l'auteur de son être serait aussi l'auteur de ses égarements et de ses erreurs.

ni. La liberté nous est donc donnée de Dieu afin que nous nous empêchions de tomber dans l'erreur et dans tous les maux qui suivent de nos erreurs, en ne nous reposant jamais pleinement dans les vraisemblances, mais seulement dans la vérité , c'est-à-dire en ne cessant jamais d'appliquer l'esprit , et de lui commander qu'il examine jusqu'à ce qu'il ait éclairci et développé tout ce qu'il y a à examiner. Car la vérité ne se trouve presque jamais qu'avec l'évidence, et l'évidence ne consiste que dans la vue claire et distincte de toutes les parties et de tous les rapports de l'objet, qui sont nécessaires pour porter un jugement assuré.

L'usage donc que nous devons faire de notre liberté, c'est de nous en servir autant que nous le pouvons ; c'est-à-dire de ne consentir jamais à quoi que ce soii, jusqu'à ce que nous y soyons comme forcés par des reproches intérieurs de notre raison.

C'est se faire esclave contre la volonté de Dieu que de se

DES SENS

soumettre aux fausses apparences de la vérité ; mais c'est obéir à la voix de la vérité éternelle ^ qui nous parle intérieurement, que de nous soumettre de bonne foi à ces reproches secrets de notre raison qui accompagnent le refus que l'on ftiit de se rendre à Févidence. Voici donc deux règles établies sur ce que je viens de dire, lesquelles sont les plus nécessaires de toutes pour les sciences spéculatives et pour la morale , et que Ton peut regarder comme le fondement de toutes les sciences humaines.

IV. Voici la première qui regarde les sciences : On ne doit jamais donner de consentement entier qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies^ qu'on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison; c'est-à-dire sans que l'on connaisse clairement qu'on ferait mauvais usage de sa liberté, si l'on ne voulait pas consi3ntir, ou si Ton voulait étendre son pouvoir sur des choses sur lesquelles elle n'en a plus.

La seconde pour la morale est telle : On ne doit jamais aimer absolument un bien si Y on peut sans remords ne le point aimer. D'où il s'ensuit qu'on ne doit rien aimer que Dieu absolument et sans rapport, car il n'y a que lui seul qu'on ne puisse s'abstenir d'aimer de cette sorte sans reinords ; c'est-àdn^e sans qu'on sache évidemment qu'on fait mal, supposé qu'on le connaisse par la raison ou par la foi.

V. Mais il faut remarquer ici que quand les choses que nous apercevons nous paraissent fort vraisemblables , nous nous trouvons extrêmement portés à les croire ; nous sentons môme de la peine quand nous ne nous en laissons pas persuader; de sorte que, si nous n'y prenons bien garde, nous sommes fort en danger d'y consentir, et par conséquent de nous tromper; car c'est un grand hasard que la vérité se trouve entièrement conforme à la vraisemblance. Et c'est pour cela que j'ai mis expressément dans ces deux règles, qu'il ne faut consentir à rien jusqu'à ce que l'on voie évidemment qu'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne consentait pas.

Oi", quoique l'on se sente extrêmement porté à consentir à la vraisemblance, si toutefois on prend le soin de faire réflexion si Ton voit évidemment qu'on est obhgé d'y consentir, on trouvera sans doute que non. Car si la vraisemblance est appuyée suj* les impressions de nos sens, vraisemblance

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