‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 86 sur 214 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. La pensée seule est essentielle à l'esprit. Sentir et imaginer ne sont que des modifications. — IL Nous ne connaissons pas toutes les modifications dont notre âme est capable. — IIL Elles sont différentes de notre connaissance et de notre amour , et même elles n'en sont pas toujours des suites.

Le sujet de ce troisième traité est un peu sec et stérile. On y examine Tesprit considéré en lui-même et sans aucun rapport au cf)rps^ afin de reconnaître les faiblesses qui lui sont propres et les erreurs qu'il ne tient que de lui-même. Les sens et l'imagination sont des sources fécondes et inépuisables d'égarements et d'illusions; mais l'esprit^ agissant par luimême^ n'est pas si sujet à Terreur. On avait de la peine à finir les deux traités précédents ; on a eu de la peine à commencer celui-ci. Ce n'est pas qu'on ne puisse dire assez de choses sur les propriétés de l'esprit^ mais c'est qu'on ne cherche pas tant ici ses propriétés que ses faiblesses. ïl ne faut donc pas s'étonner si ce traité n'est pas si ample ^ et s'il ne découvre pas tant d'erreurs que ceux qui l'ont précédé. 11 ne faut pas aussi se plaindre s'il est un peu sec^ abstrait et apphquant. On ne peut pas toujours^ en parlant^ remuer les sens et l'imagination des autres, et même on ne le doit pas toujours faire. Quand un sujet est abstrait, on ne peut guère le rendre sensible sans l'obscurcir; il suffit de le rendre intelligible. 11 n'y a rien de si injuste que les plaintes ordinaires de ceux qui veulent tout savoir et qui ne veulent s'appliquer à rien. Ils se fâchent lorsqu'on les prie de se rendre attentifs; ils veulent qu'on les touche toujours, et qu'on flatte incessamment leurs sens et leurs passions. Mais quoi? nous reconnaissons notre impuissance à les satisfaire. Ceux qui font des romans et des comédies sont obhgés de plaire et de rendre attentifs; pour nous, c'est assez si nous pouvons instruire ceux même qui font effort pour se rendre attentifs. Les erreurs des sens et de l'imagination viennent de la na-

DE l'esprit pur. — l'^* PAETIE. 2.>5

ture et de la constitution du corps ^ et se découvrent eu considérant rindépendance où Tâme est de lui; mais les erreurs de l'entendement pur ne se peuvent découvrir qu'en considérant la nature de l'esprit même et des idées qui lui sont nécessaires pour connaître les objets. Ainsi ^ pour pénétrer les causes des erreurs d'un entendement pur^ il sera nécessaire de nous arrêter dans ce livre à la considération de la nature de l'esprit et des idées intellectuelles.

Nous parlerons premièrement de Tesprit, selon ce qu'il est en lui-même et sans aucun rapport au corps auquel il est uni ; de sorte que ce que nous en dii'ons se pourrait dire des pures intelligences , et à plus forte raison de ce que nous appelons ici entendement pur : car^ par ce mot ^ mtendement pur. nous ne prétendons désigner que la faculté qu'a l'esprit de connaître les Objets de dehors, sans en former d'images corporelles dans le cerveau^ pour se les représenter. Nous traiterons ensuite des idées intellectuelles par le moyen desquelles l'entendement pur aperçoit les objets de dehors.

I. Je ne crois pas qu'après y avoir pensé sérieusement ou puisse douter que ^ l'essence de l'esprit ne consiste que dans la pensée, de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue, et que, selon les différentes mf>difîcations de la pensée, l'esprit tantôt veut et tantôt imagine, ou enfin qu'il a plusieurs autres formes particulières; de même que^ selon les différentes modifications de l'étendue, la matière est tantôt de l'eau, tantôt du bois, tantôt du feu, ou qu'elle a une infinité d'autres formes particulières.

J'a\ertis seulement que par ce mot, pensée, je n'entends point ici les modifications particuhères de l'âme, c'est-à-dire teUe ou telle pensée, mais la pensée capable de toutes sortes de modifications ou de pensées ; de même que par l'étendue l'on n'entend pas une telle ou telle étendue , comme la ronde ou la carrée , mais l'étendue capable de toutes sortes de modifications ou de figures. Et cette comparaison ne peut faire de peine que parce que l'on n'a pas une idée claire de la pensée comme l'on en a de l'étendue ; car on ne connaît la pensée que par sentiment intérieur ou par conscience, ainsi que je l'expliquerai plus bas 2.

• Par Tcssence d'une chose j'entends ce que l'on conçoit de premier dans cette chose, duquel dépendent toutes les modiUcationj que l'on y remarque. - Seconde partie de V Esprit pur, c. 7.

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