‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 87 sur 214 · LIVRE ÏROISÏÈMË · texte numérisé non relu

LIVRE ÏROISÏÈMË

Je ne crois pas aussi qu'il soit possible de concevoir un esprit qui ne- pense points quoiqu'il soit fort facile d'en concevoir un qui ne sente point, qui n'imagine point, et môme qui ne veuille point ; de même qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qui ne soit pas étendue quoiqu'il soit assez facile d'en concevoir une qui ne soit ni terre ni métal, ni caiTée ni ronde, et qui même ne soit point en mouvement. Il faut conclure de là que comme il se peut faire qu'il y ait de la matière qui ne soit ni terre ni métal, ni carrée ni ronde, ni même en mouvement, il se peut faire aussi qu'un esprit ne sente ni chaud ni froid, ni joie ni tristesse, n'imagine rien, et même ne veuille rien ; de sorte que toutes ces modifications ne lui sont point essentielles. La pensée toute seule est donc l'essence de l'esprit, ainsi que l'étendue toute seule est l'essence de la matière.

Mais de même que si la matière ou l'étendue était sans moii- * vement , elle serait entièrement inutile et incapable de cette Aariété de formes pour laquelle elle est faite, et qu'il n'est pas possible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire de la sorte; ainsi, si un esprit ou la pensée était sans volonté, il est clair qu'elle serait tout à fait inutile, puisque cet esprit ne se porterait jamais vers les objets de ses perceptions, et qu'il n'aimerait point le bien , pour lequel il est fait : de sorte qu'il n'est pas possible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire en cet état. Néanmoins, comme le mouvement n'est pas de l'essence de la matière , puisqu'il suppose de l'étendue; ainsi vouloir n'est pas de l'essence de l'esprit, puisque vouloir suppose la perception.

La pensée toute seule est donc proprement ce qui constitue l'essence de l'esprit, et les difféj'entes manières de penser; comme sentir et imaginer ne sont que les modifications dont il est capable, et dont il n'est pas toujours modifié : mais vouloir est une propriété qui l'accompagne toujours, soit qu'il soit imi à un corps ou qu'il en soit sépai^é ; laquelle cependant ne lui est pas essentielle, puisqu'elle suppose la pensée, et qu'on peut concevoir un esprit sans volonté comme un corps sans mouvement.

Toutefois la puissance de vouloir est inséparable de l'esprit, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle ; comme la capacité d'être mû est inséparable de la matière, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle. Car de même qu'il n'est pas possible de concevoir

DE l'ESPBIT pur. — 1''^ PARTIE. *Jo7

une matière qu'on ne puisse mouvoir^ aussi n'esl-il pas possible de concevoir un esprit qui ne puisse vouloir, ou qui ne soit capable de quelque inclination naturelle. Mais aussi, comme l'on conçoit que la matière peut exister sans aucun mouvement, on conçoit de même que Tesprit peut être sans aucune impression de l'auteuF de la nature vers le bien, et par conséquent sans volonté ; car la volonté n'est autre chose que l'impression de Tauteur de la nature qui nous porte vers le bien en général, ainsi que nous avons expliqué plus au long dans le premier chapitre du traité des sens.

IL Ce que nous avons dit dans ce traité des sens, et ce que nous venons de dii-e de la nature de l'esprit, ne suppose pas que nous connaissions toutes les modifications dont il est capable; nous ne faisons point de pareilles suppositions. Nous croyons , au contraire , qu'il y a dans l'esprit une capacité pour recevoir successivement une infinité de diverses modifications que le même esprit ne connaît pas.

La moindre partie de la matière est capable de recevoir une figure de trois, de six, de dix, de mille côtés, enfin la figure circulaire et l'elliptique , que Ton peut considérer comme des figures d'un nombre infini d'angles et de côtés. 11 y a un nombre infini de différentes espèces de chacune de ces figures, im nombre infini de triangles de différentes espèces, encore ï)lus de figures de quatre, de six, de dix, de dix mille côtés, et de polygones infinis ; car le cercle, l'eUipse, et généralement toute figure réguhère ou irrégulière curviligne, se peut considérer comme un polygone infini; l'ellipse, par exemple, comme un polygone infini, mais dont les angles que font les côtés sont inégaux , étant plus grands vers le petit diamètre que vers le grand, et ainsi des autres polygones infinis plus composés et plus irréguliers.

Un simple morceau de cire est donc capable d'un nombre infini, ou plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications que nul esprit ne peut comprendre. Quelle raison donc de s'imaginer que l'àme, qui est beaucoup plus noble que le corps, ne soit capable que des seules modifications qu^elle a déjà reçues ?

Si nous n'avions jamais senti ni plaisir ni douleur, si nous n'avions jamais vu ni couleur ni lumière, enfin si nous étions, à l'égard de toutes choses, comme des aveugles et comme des sourds à l'égard des couleurs et des sons, aurions-nous rai-

son de conclure que nous ne serions pas capable? de toutes les sensations que nous avons des objets ? Cependant ces sensations ne sont que des modifications de noti-e àrne, comme nous avons prouvé dans le traité des sens.

!1 faut donc demeurer d'accord que la capacité qu'a Tàme de recevoir différentes modifications est aussi grande que la capacité qu'elle a de concevoir ; je veux dire que comme l'esprit ne peut épuiser ni comprendre toutes les figures dont la matière est capable, il ne peut aussi comprendre toutes les différentes modifications que la puissante main de Dieu peut produire dans Tâme, quand même il connaîtrait aussi distinctement la capacité de 1 ame qu'il connaît celle de la matière : ce qui n'est pas vrai, pour les raisons que je dirai dans le chapitre YIl de la seconde partie de ce livre.

Si notre âme ici-bas ne reçoit que très-peu de modifications, c'est qu'elle est unie à un corps et qu'elle en dépend. Toutes ses sensations se rappoi'tent à son corps ; et comme elle ne jouit point de Dieu, elle n'a aucune des modifications que cette jouissance doit produire. La matière dont notre corps est composé n'est capable que de très-peu de modifications dans le temps de notre vie. Cette matière ne peut se résoudre en terre et en vapeur qu'après notre mort. Maintenant elle ne peut devenir air, feu, diamant, métal; elle ne peut devenir ronde , carrée , triangulaire : il faut qu'elle soit chair et qu'elle ait la figure d'un homme, afin que l'âme y soit unie. Il en est de même de notre âme ; il est nécessaire qu'elle ait les sensations de chaleur, de froideur, de couleur, de lumière, des sons, des odeurs, des saveurs, et plusieurs autres modifications , afin qu'elle demeure unie à son corps. Toutes ces sensations l'appliquent à la conservation de sa machine. Elles Tagitent et l'effrayent dès que le moindre ressort se débande et se rompt , et ainsi il faut que l'âme y soit sujette tant que son corps sera sujet à la corruption ; mais lorsqu'il sera revêtu de l'immortalité et que nous ne craindrons plus la dissolution de ses parties, il est raisonnable de croire qu'elle ne sera plus touchée de ces sensations incommodes que nous sentons malgré nous, mais d'une infinité d'autres toutes différentes dont nous n'avons maintenant aucune idée, lesquelles passeront tout sentiment et seront dignes de la grandeur et de la bonté du Dieu que nous posséderons.

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