DÉ L*ESPRIT PUB. — 1'^ PARTIE
Nous avons déjà dit que de même qu'un morceau de cire n'est pas capable de recevoir en même temps plusieurs figures parfaites et bien distinctes, ainsi Fesprit n'était pas capable de recevoir plusieurs idées distinctes , c'est-à-dire , d'apercevoir plusieurs choses bien distinctement dans le môme temps. Di3 là il est facile de conclure qu'il ne faut pas s'appliquer d'abord à la recherche des vérités cachées , dont la connaissance dépend de trop de choses , et dont il y en a quelquesunes qui ne nous sont pas connues ou qui ne nous sont pas assez familières ; car il faut étudier avec ordre , et se servir de ce qu'on sait distinctement pour apprendre ce qu'on ne sait pas ou ce qu'on ne sait que confusément. Cependant la plupart de ceux qui se mettent à l'étude n'y font point de façon ; ils ne font point essai de leurs forces ; ils ne consultent point avec eux-mêmes jusqu'où peut aller la portée de leurs esprits. C'est une secrète vanité et un désir déréglé de savoir, et non pas la raison, qui règle leurs études. Ils entreprennent sans la consulter de pénétrer les vérités les plus cachées et les plus impénétrables, et de résoudre des questions qui dépendent d'un si grand nombre de rapports, que Fesprit le plus vif et le plus pénétrant ne pourrait en découvrir la vérité avec une entière certitude qu'après plusieurs siècles et un nombre presque infini d'expériences.
11 y a dans la médecine et dans la morale un très-grand nombre de questions de cette nature. Toutes les sciences qui regardent le détail des corps et de leurs qualités particulières, comme des animaux, des plantes, des métaux et de leurs qualités propres , sont de ces sciences qui ne peuvent jamais être assez évidentes ni assez certaines, principalement si on ne les cultive d'une autre manière qu'on a fait , et si on ne commence par les sciences les plus simples et les moins composées dont ejles dépendent. Mais les personnes d'étude ne veulent pas se donner la peine de philosopher par ordre; ils ne conviennent point de la certitode des principes de physique; ils ne connaissent point la nature des corps en général ni de leurs qualités ; ils en tombent d'accord eux-mêmes. Cependant ils s'imaginent pouvoir lendre raison pourquoi , par exemple, les cheveux des vieillards blanchissent et que leurs dents devienneut noires, et de semblables questions qui dépendent de tant de causes qu'il n'est pas possible d'en donner jamais de raison assurée ; car il est nécessaiie pour cela