‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 92 sur 214 · LIVRE TBOISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TBOISIÈME

de savoir au vrai en quoi consiste la blancheur des cheveux en particulier, les humeurs dont ils sont nourris^ les filtres qui sont dans le corps pour laisser passer ces humeurs, la conformation de la racine des cheveux ou de la peau où elles passent, et la différence de toutes ces choses dans un jeune homme et dans un vieillard , ce qui est absolument impossible ou du moins très-difficile à connaître.

II. Aristote, par exemple, a prétendu ne pas ignorer la cause de cette blancheur qui arrive aux cheveux des vieillards; il en a donné plusieurs raisons en différents endroits de ses livres. Mais parce que c'est le génie de la nature , il n'en est pas demeuré là; il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause qui rendait blancs les cheveux des vieillards était celle-là même qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et Fautre d'une autre

couleur. Voici ses paroles : *ET£p07Xau>coi aàXiaTa -^ivovrai xal cl àvôpwTTCi x.cd cl ïrcKOi ^là tyiv aÙTr.v aixtav, TjVTTsp 6 ^.h àvôpwTcoç

TTcXiourai [j.ovGv Cela est assez surprenant, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme , et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces temps-ci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a été donné de Dieu afin que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu. Aristotelis doctrina est summa veritas , quoniam ejus intellectus fuit finis humani intellectus, Quare bene dicitur de illo quod ipse fuit creatus et datus nobis divina providentia, ut non ignoremus possibilia sciri. Averroès devait même dire que la divine Providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible de savoir. Car il est vrai que ce philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l'on peut savoir; mais, puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la souveraine vérité^ summa VERITAS , il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir.

Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi Aristote lorsqu'il ne nous donne que des raisons de logique et qu'il n'explique les effets de la nature que par les notions confuses des sens ; principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux

' Liv. 5, De gêner, anim.y ch. i.

DB l'esprit pur. — l'^ PARTIE. 2C9

hommes de pouvoir jamais résoudre. Aussi Aristotc prend-il un soin particulier d'avertir qu'il faut le croire sur sa parole ; car c'est un axiome incontestable à cet auteur qu'il faut que

le disciple croie ^ (^zl tuktteusiv tov f^.avôàvovra.

Il est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire leur maître^ mais leur foi ne doit s'étendre qu'aux expériences et aux faits; car, s'ils veulent devenir véritablement philosophes , ils doivent examiner les taisons de leurs maîtres et ne les recevoir qu'après qu'ils en ont reconnu l'évidence par leur propre lumière. Mais , pour être philosophe péripatéticien , il est seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la même disposition d'esprit à la lecture de cette philosophie qu'à la lecture de quelque histoire ; car, si on prend la liberté de faire usage de son esprit et de sa raison , il ne faut pas espérer de devenir grand philosophe; ^£1 "^àp TTiaTEUEiv TOV p.avôàvGVTa. ^

Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre d'autres philosophes ont prétendu savoir ce qui ne se peut jamais savoir, c'est qu'ils n'ont pas bien connu la différence qu'il y a entre savoir et savoir, entre avoir une connaissance certaine et évidente et n'en avoir qu'une vraisemblable; et la raison pourquoi ils n'ont pas bien fait ce discernement , c^est que les sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours eu plus d'étendue que leur esprit, ils n'en ont ordinairement vu que quelques parties sans pouvoir les embrasser toutes ensemble , ce qui suffit bien pour découvrir plusieurs vraisemblances , mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne cherchant la science que par vanité , et les vraisemblances étant plus propres pour gagner l'estime des hommes que la vérité même, à cause qu'elles sont plus proportionnées à la portée ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moy ens nécessaires pour augmenter la capacité de l'esprit et lui donner plus d'étendue qu'il n'en a , de sorte qu'ils n'ont pu pénétrer le , fond des vérités un peu cachées.

JII-IV. Les seul? géomètres ont bien reconnu le peu d'étendue de l'espiit; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d'une manière qui mai'que qu'ils la connaissent pajfaitement, surtout ceux qui se sont servis de l'algèbre et de l'analyse que Viète et Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela paraît en ce (pie ces^ personnes ne

se sont point avisées de résoudre des difficultés fort composées qu'après avoir connu très-clairement les plus simples dont elles dépendent: ils pe se sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des sections coniques qu'après qu'ils ont bien possédé la géométrie ordinaire. Mais ce qui est de particulier aux analystes^ c'est que, voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même temps appliqué à plusieurs ligures , et qu'il ne pouvait pas même imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions , quoiqu'il soit souvent nécessaire d'en concevoir qui en aient davantage y ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont fort familières , afin d'exprimer et d'abréger leurs idées. Ainsi Tesprit, n'étant point embarrassé ni occupé dans la représentation qu'il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d'un nombre infini de lignes, il peut apercevoir tout d'une vue ce qu'il ne lui serait pas possible de voir autrement, parce que l'esprit peut pénétrer bien plus avant et s'étendre à beaucoup plus de choses lorsque sa capacité est bien ménagée.

De sorte que toute l'adresse qu'il y a pour le rendre plus pénétrant et plus étendu consiste, comme nous l'expliquerons ailleurs à bien ménager ses forces et sa capacité, ne l'employant pas mal à propos à des choses qui ne lui sont point nécessaires pour découvrir la vérité qu'il cherche, et c'est ce qu'il faut bien remarquer. Car cela seul fait bien voir que les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de Tesprit que pour l'augmenter ; parce qu'il est visible que si on veut se servir, dans la recherche de quelque vérité, des règles qu'elles nous donnent, la capacité de l'esprit en sera partagée, de sorte qu'il en aura moins pour être attentif et pour comprendre toute l'étendue du sujet qu'il examine.

Il paraît donc assez , par ce que l'on vient de dire , que la plupart des hommes n'ont guère fait de réflexion sur la nature de l'esprit quand ils ont voulu l'employer à la recherche de la vérité ; qu'ils n'ont jamais été bien convaincus de son peu d'étendue et de la nécessité qu'il y a de la bien ménager et même de Faugmenter, et que cela est une des causes les plus considérables de leurs erreurs et de ce qu'ils ont si mai réussi dans leurs études.

Ce n'est pas pourtant qu'on prétende qu'il y ait eu quel-

♦ liv. 6, dans la première partie de la Méthode.

DE l'esprit PLR. — l''' PARTIE.

ques personnes qui n'aient pas sa que leur esprit fût borné et qu'il eût peu de capacité et d'étendue. Tout le monde l'a su sans doute et tout le inonde Tavoue^ mais la plupart ne le savent que confusément et ne le confessent que de bouche. La conduite qu'ils tiennent dans leurs études dément leur propre confession , puisqu'ils agissent comme s'ils croyaient véritablement que leur esprit n'eût point de bornes^ et qu'ils veulent pénétrer des choses qui dépendent d'un très-grand nombre de causes dont il n'y en a d'ordinaire pas une qui leur soit connue.

V. Il y a encore un autre défaut assez ordinaire aux personnes d'étude : c'est qu'ils s'appliquent à trop de sciences à la fois^ et que^ s'ils étudient six heures le jour, ils étudient quelquefois six choses différentes. 11 est visible que ce défaut procède de la môme cause que les autres dont on vient de parler; car il y a grande apparence que si ceux qui étudient de cette manière connaissaient évidemment qu'elle n'est pas proportionnée avec la capacité de leur esprit et qu'elle est plus propre pour le rempHr de confusion et d'erreur que d'une véritable science, ils ne se laisseraient pas emporter aux mouvements déréglés de leur passion et de lem* vanité : car en effet ce n'est pas le moyen de la satisfaire , puisque c'est justement le moyen de ne rien savoir.

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