‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 94 sur 214 · LIVRE TBOÎSIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TBOÎSIÈME

Cependant il est constant que toutes les connaissances ne consistent que dans une vue claire des rapports que les choses ont les unes avec les autres. Quand donc il arrive , comme dans les questions difficiles^ que l'esprit doit voir tout d'une vue un fort grand nombre de rapports que deux ou plusieurs choses ont entre elles ^ il est clair que s'il n'a pas considéré ces choses-là avec beaucoup d'attention^ et s'il ne les connaît que confusément^ il ne lui sera pas possible d'apercevoir distinctement leurs rapports^ et par conséquent d'en former un jugement solide.

ni. Une des principales causes du défaut d'application de notre esprit aux vérités abstraites est que nous les voyons comme de loin^ et qu'il se présente incessamment à notre esprit des choses qui en sont bien plus proches. La grande attention de l'esprit approche pour ainsi dire les idées des objets auxquels on s'applique. Mais il arrive souvent que lorsqu'on est fort attentif à des spéculations métaphysiques, on en est détourné parce qu'il survient à l'âme quelque sentiment qui est encore plus proche d'elle que ces idées, car il ne faut pour cela qu'un peu de douleur ou de plaisir : la raison en est que la douleur et le plaisir, et généralement toutes les sensations, sont au dedans de l'âme même ; elles la modifient, et elles la touchent de bien plus près que les idées simples des objets de la pure intellection , lesquelles, bien que présentes à l'esprit, ne le touchent ni ne le modifient pas sensiblement ^ Ainsi l'âme étant d'un côté très-limitée, et de l'autre ne pouvant s'empêcher de sentir sa douleur et toutes ses autres sensations, sa capacité s'en trouve rempHe, et elle ne peut dans un même temps sentir quelque chose et penser librement à d'autres objets qui ne se peuvent sentir. Le bourdonnement d'une mouche , ou quelque autre petit bruit, supposé qu'il se communique jusqu'à la partie principale du cerveau, en sorte que l'âme l'aperçoive , est capable, malgré tous nos efforts, de nous empêcher de considérer des vérités abstraites et fort relevées , parce que toutes les idées abstraites ne modifient point l'âme de la manière dont toutes les sensations la modifient.

IV. C'est ce qui fait la stupidité et l'assoupissement de l''esprit à l'égard des plus grandes vérités de la morale chré-

1 Voy. le ch. 7 de la seconde partie de ce

DE L'ESPIUT Plia. ~ l'*" PARTIE.

tienne, et que les hommes ne les connaissejit que d'une manière spéculative et infructueuse sans la grâce de Jésus- Christ. Tout le monde connaît qu'il y a un Dieu , qu'il faut Tadorer et le servir; mais qui le sert et qui l'adore sans la gi-âce, laquelle seule nous fait goûter de la douceur et du plaisir dans ces devoirs? Il y a très-peu de gens qui ne s'aperçoivent du vide et de l'instabihté des biens de la terre , et même qui ne soient convaincus d'une conviction abstraite, mais toutefois très-certaine et très-évidente, qu'ils ne méritent pas notre application et nos soins. Mais où sont ceux qui méprisent ces biens dans la pratique, et qui refusent leurs soins et leur application pour les acquérir? Il n'y a que ceux qui sentent quelque amertume et quelque dégoût dans leur jouissance, ou que la grâce a rendus sensibles pour des biens spirituels par une délectation intérieure que Dieu y a attachée, qui vainquent les impressions des sens et les efforts de la concupiscence. La vue de l'esprit toute seule ne nous fait donc jamais résister, comme nous le devons, aux efforts de la concupiscence: il faut, outre cette vue, un certain sentiment du cœur. Cette lumière de l'esprit toute seule est, si on le veut, une grâce suffisante qui ne fait que nous condamner, qui nous fait connaître notre faiblesse , et que nous devons i-ecourir par la prière à celui qui est notre force. Mais ce sentiment du cœur est une grâce vive qui opère. C'est elle qui nous touche, qui nous remplit et qui nous persuade le cœur, et sans elle il n''y a personne qui pense du cœur : JVemo est qui recogitet corde. Toutes les vérités plus constantes de la morale demeurent cachées dans les replis et dans les recoins de l'esprit , et tant qu'elles y demeurent elles y sont stériles et sans aucune force, puisque l'âme ne les goûte pas. Mais les plaisirs des sens sont plus proches de l'âme, et n'étant pas possible de ne pas sentir et même de ne pas aimer son plaisir i, il n'est pas possible de se détacher de la terre et de se défaire des charmes et des illusions de ses sens par ses propres forces ^.

Je ne nie pas toutefois que les justes, dont le cœur a déjà été vivement tourné vers Dieu par une délectation préve-

' Savoir, d'un amour naturel : car on peut haïr le plaisir d'une haine élective ou de choix.

2 Parce que l'amour électif ne peut être longtemps sans se conformer à l'amour naturel.

LIVBE TROISIÈME.

nante , ne puissent sans cette grâce particulière faire quelques actions méritoires et résister aux mouvements de la concupiscence. 11 y en a qui sont courageux et constants dans la loi de Dieu par la force de leur foi , par le soin qu'ils ont de se privei' des choses sensibles, et par le mépris et le dégoût de tout ce qui les peut tenter. 11 y en a qui agissent presque toujours sans goûter ce plaisir indélibéré ou prévenant dont je parle. La seule joie qu'ils trouvent en agissant selon Dieu est le seul plaisir qu'ils goûtent, et ce plaisir suffit pour les arrêter dans leur état et pour confirmer la disposition de leur cœur. Comme ils aiment Dieu et sa sainte loi , ils y pensent avec joie , car on pense toujours avec plaisir à ce qu'on aime ; ou , ce qui revient au même, on ne peut s'en séparer sans quelque horreur, et cela suffit afin que les justes puissent vaincre du moins les tentations légères. Mais ceux qui commencent leur conversion ont besoin d'un plaisir indélibéré et prévenant pour les détacher des biens sensibles, auxquels ils sont attachés par d'autres plaisirs prévenants et indélibérés ; la tristesse et les remords de leur conscience ne suffisent pas , et ils ne goûtent point encore de joie. Mais les justes peuvent vivre par la foi et dans la disette : et c'est même en cet état qu'ils méritent davantage, parce que les hommes étant raisonnables. Dieu veut en êti e aimé d'un amour de choix , plutôt que d'un amour distinct et d'un amour indélibéré , semblable à celui par lequel on aime les choses sensibles , sans connaître qu'elles sont bonnes autrement que par le plaisir qu'on en reçoit. Cependant la phipart des hommes ayant peu de foi et se trouvant sans cesse dans les occasions de goûter les plaisirs , ils ne peuvent conserver longtemps leur amour électif pour Dieu contre l'amour naturel pour les biens sensibles, si la délectation de la grâce ne les soutieut contre les efforts de la volupté y car la délectation de la grâce produit , conserve , augmente la charité, comme les plaisirs sensibles la cupidité. / Y. Il paraît assez par les choses que l'on a dites ci-dessus que les hommes n'étant jamais sans quelque passion ou sans quelques sensations agréables ou fâcheuses, la capacité et l'étendue de leur esprit en est beaucoup occupée , et que lorsqu'ils veulent employer le reste de cette capacité à examiner quelque vérité , ils en sont souvent détournés par quelques sensatif)ns nouvelles, par le dégoût que Von trouve dans cet

DE l'esprit pur. — T*^ PARTIE. 277

exercice^ et par rinconslancc de la volonté qui agite et qui piomène l'esprit d'objets en objets sans l'arrêter. De sorte que si l'on n'a pas pris dès la jeunesse l'habitude de vaincre toutes ces oppositions^ comme on a expliqué dans la seconde partie^ on se trouvé enfin incapable de pénétrer rien qui soit un peu difficile et qui demande quelque peu d'application.

11 faut conclure de là que toutes les sciences, et principal* lement celles qui renferment des questions très-difficiles à éclaircir, sont remplies d'un nombre infini d'erreurs, et que nous devons avoir pour suspects tous ces gros volumes que l'on compose tous les jours sur la médecine, sur la physique, sur la morale , et principalement sur des questions particulières de ces sciences, qui sont beaucoup pbis composées que les générales. On doit même juger que ces livres sont d'autant plus méprisables qu'ils sont mieux reçus du commun des hommes ; j'entends de ceux qui sont peu capables d'application, et qui ne savent pas faire usage de leur esprit; parce que l'applaudissement du peuple à quelque opinion sur une matière difficile est une marque infaillible qu'elle est fausse et qu'elle n'est appuyée que sur les notions trompeuse^ des sens ou sur quelques fausses lueurs de l'imagination.

Néanmoins il n'est pas impossible qu'un homme seul puisse découvrir un très-grand nombre de vérités cachées aux siècles passés , supposé que cette personne ne manque pas d'esprit, et qu'étant dans la solitude, éloigné autant qu'il se peut de tout ce qui pourrait le distraire, il s'applique sérieusement à la recherche de la vérité. C'est pourquoi ceuxlà sont peu raisonnables qui méprisent la philosophie de M. Descartes sans la savoir, et par cette unique raison qu'il paraît comme impossible qu'un homme seul ait trouvé la vérité dans des choses aussi cachées que sont celles de la nature. Mais s'ils savaient la manière dont ce philosophe a vécu, les moyens dont il s'est servi dans ses études pour empêcher que la capacité de son esprit ne fût partagée par d'autres objets que ceux dont il voulait découvrir la vérité , la netteté des idées sur lesquelles il a établi sa philosophie, et généralement tous les avantages qu'il a eus sur les anciens par les nouvelles découvertes, ils en recevraient sans doute un préjugé plus fort et plus raisonnable que celui de l'antiquité, qui autorise Aristotc, Platon et plusieurs autres.

Cependant je ne leur conseillerais pas de s'arrêter à ce pré- II. 24

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