‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 99 sur 214 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que ràmc n'a point la puissance d<; produire les idées. Cause de l'erreur où l'on tombe sut* ce sujet.

La seconde opinion est de ceux qui croient que nos àines ont la puissance de produire les idées des choses auxquelles elles veulent penser^ et qu'elles sont excitées à les produire par les impressions que les objets font sur le corps , quoique ces impressions ne soient pas des images semblables aux objets qui les causent. Ils prétendent que c'est en cela que l'homme est fait à Timage de Dieu , et qu'il participe à sa puissance; que de même que Dieu a créé toutes choses de rien , et qu'il peut les anéantir et en créer d'autres toutes nouvelles , qu'ainsi l'homme peut créer et anéantir les idées de toutes les choses qu'il lui plaît. Mais on a grand sujet de se défier de toutes ces opinions qui élèvent l'homme; ce sont d'ordinaire des pensées qui viennent de son fonds vain et superbe, et que le Père des lumières n'a point données.

Cette participation à la puissance de Dieu que les hommes se vantent d'avoir pour se représenter les objets et pour faire plusieurs autres actions particulières, est une participation qui semble tenir quelque chose de l'indépendance, comme on l'explique ordinah'ement ; mais c'est aussi une participatioîi chimérique que l'ignorance et la vanité des hommes leur a fait imaginer. Ils sont dans une dépendance bien plus grande qu'ils ne pensent de la bonté et de la miséricorde de Dieu; mais ce n'est pas ici le lieu de l'expliquer. Tachons seulement de faire voir que les hommes n'ont pas la puissance de former les idées des choses qu'ils aperçoivent.

Personne ne peut douter que les idées ne soient des êtres i-éels, puisqu'elles ont des propriétés réelles ; que les unes ne diffèrent des autres, et qu'elles ne représentent des choses toutes différentes. On ne peut aussi raisoiniablement douter qu'elles ne soient spirituelles et fort différentes des corps qu'elles représentent, et cela semble assez fort pour faire douter si les idées par le moyen des([uelles on voit les corps ne sont pas plus nobles que les corps mêmes. En effet le monde intelligible doit être plus parfait que le monde matériel et terrestre, comme nous le venons dans la suite. Ainsi, quand on assure que les hdmmes ont la \)uissance de se former des idées telles qu'il leur plaît, on se met fort eu

LIVBE TROISIÈME.

danger d^assurer que les hommes ont la puissance de faire des êtres plus nobles et plus parfaits que le monde que Dieu a créé. On ne fait pas cependant réflexion à cela^, parce qu'on s'imagine qu'une idée n'est rien à'cause qu'elle ne se fait point sentir; ou bien si on la regarde comme un être , c'est comme un être bien mince et bien méprisable^ parce qu'on s'imagine qu'elle est anéantie dès qu^elle n'est plus présente à l'esprit.

Mais quand même il serait vrai que les idées ne seraient que des êtres bien petits et bien méprisables * ce sont pourtant des êtres^ et des êtres spirituels ; et les hommes n'ayant pas la puissance de créer^ il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas les produire; car la production des idées de la manière qu'on l'explique est une véritable création; et quoiqu'on tâche de pallier et d'adoucir la hardiesse et la dureté de cette opinion, en disant que la production des idées suppose quelque chose, et que la création ne suppose rien, on ne rend pas néanmoins raison du fond de la difficulté.

Car il faut prendre garde qu'il n'est pas plus difflcile de produire quelque chose de rien que de la produire en supposant une autre chose de laquelle elle ne se peut pas faire et qui ne puisse contribuer de rien à sa production. Par exemple, il n'est pas plus difficile de créer un ange que de le produire d'une pierre, parce qu'une pierre étant d'un genre d'être tout opposé, elle ne peut servir de rien à la production d'un ange; mais elle peut contribuer à la production du pain, de l'or, etc., parce que la pierre, l'or et le pain ne sont qu'une même étendue diversement configurée et que toutes ces choses sont matérielles.

Il est même plus difficile de produire un ange d\me pierre que de le produire de rien, parce que pour faire un ange d^une pierre, autant que cela se peut faire, il faut anéantir la pierre, et ensuite créer l'ange; et, pour créer simplement un ange, il ne faut rien anéantir. Si donc Tesprit produit ses idées des impressions matérielles que le cerveau reçoit des objets, il fait toujours la même chose, ou une chose aussi difficile, ou même plus difficile que s'il les créait, puisque les idées étant spirituelles, elles ne peuvent pas être produites des images matérielles qui sont dans le cerveau et qui n'ont point de proportion avec elles.

Que si on dit qu'une idée n'est pas une substance, je le veux ; mais c'est toujours une chose spirituelle : et comme il

DE l'esprit PflR. — 11* PARTIE.

n'est pas possible de faire un carré d'un esprit, quoiqu'un carj"é ne soit pas une substance , il n'est pas possible aussi de former d'une substance matérielle une idée spirituelle, quand même une idée ne serait pas une substance.

Mais quand on accorderait à l'esprit de l'homme une souveraine puissance pour anéantir et pour créer les idées des choses , avec tout cela il ne s'en servirait jamais pour les produire : car de même qu'un peintre, quelque habile qu'il soit dans son art, ne peut pas représenter un animal qu'il n'aura jamais vu et duquel il n'aura aucune idée, de sorte que le taî)leau qu'on l'obligerait d'en faire ne peut pas être semblable à cet animal inconnu; ainsi un homme ne peut pas former l'idée d'un objet s'il ne le connaît auparavant, c'est-àdire s'il n'en a déjà l'idée, laquelle ne dépend point de sa volonté. Que s'il en a déjà une idée, il connaît cet objet, et il lui est inutile d'en former une nouvelle. Il est donc inutile d'attribuer à l'esprit de l'homme la puissance de produire ses idées.

On pourrait peut-être dire que l'esprit a des idées générales et confuses qu'il ne produit pas, et que celles qu'il produit sont particulières, plus nettes et plus distinctes ; mais c'est toujours la même chose. Car de même qu'un peintre ne peut pas tirer le portrait d'un homme particulier, de sorte qu'il soit assuré d'y avoir réussi, s'il n'en a une idée distincte et même si la personne n'est présente ; ainsi l'esprit qui n'aura, par exemple, que l'idée de l'être ou de l'animal en général, ne pourra pas se représenter un cheval , ni en former une idée bien distincte, et être assuré qu'elle est parfaitement semblable à un cheval, s'il n'a déjà une première idée avec laquelle il confère cette seconde : or, s'il en a une première, il est inutile d'en former une seconde, et la question regarde cette première. Donc, etc.

11 est vrai, 1^ que quand nous concevons un carré par pure intellection , nous pouvons encore l'imaginer, c'est-à-dire l'apercevoir en nous en traçant une image dans le cerveau. Mais il faut remarquer premièrement que nous ne sommes point la véritable ni la principale cause de cette image, mais il serait trop long de l'expliquer. 2^ Que tant s'en faut que la seconde idée qui accompagne cette image soit plus distincte et plus juste que l'autre, qu'au contraire elle n'est juste que parce qu'elkLressemble à la première, qui sert de règle pour la se-

condc. Car . enfin il ne faut pas croire que l'imagination et les sens mômes nous représentent les objets plus distinctement que l'entendement pur, mais seulement qu'ils touchent et (ju'ils appliquent davantage Fesprit. Car les idées des sens et de l'imagination ne sont distinctes que par la conformité qu'elles ont avec les idées de la pure intellection *. L'image d'un carré, par exemple, que l'imagination trace dans le cerveau, n'est juste et bien faite que par la conformité qu'elle a avec l'idée d'un carré que nous concevons par pure*intelleclion^. C'est cette idée qui règle cette image. C'est l'esprit qui conduit l'imagination, et qui l'oblige pour ainsi dire de regarder de temps en temps si l'image qu'elle peint est une ligure de quatre lignes droites et égales dont les angles sont exactement droits, en un mot si ce qu'on imagine est semblable à ce qu'on conçoit.

Après ce que l'on a dit, je ne crois pas que Ton puisse douter que ceux qui assurent que l'esfîrit peut se former les idées des objets ne se trompent ; puisqu'ils attribuent à l'esprit la puissance de créer et même de créer avec sagesse et avec ordre, quoiqu'il n'ait aucune connaissance de ce qu'il fait : car cela n'est pas concevable. Mais la cause de leur erreur est que les hommes ne manquent jamais déjuger qu'une chose est cause de quelque effet quand l'un et l'autre sont joints ensemble, supposé que la véritable cause de cet effet leur soit inconnue. C'est pour cela que tout le monde conclut qu'une boule agitée qui en rencontre une autre est la véritable et la principale cause de l'agitation qu'elle lui communique, que la volonté de l'àme est la véritable et la principale cause du mouvement du bras , et d'autres préjugés semblables ; parce qu'il arrive toujours qu'une boule est agitée quand elle est rencontrée par une autre qui la choque, que nos bras sont remués presque toutes les fois que nous le voulons, et que nous ne voyons point sensiblement quelle autre chose pourrait être la cause de ces mouvements.

Mais lorsqu'un effet ne suit pas si souvent de quelque chose qui n'en est pas la cause, il ne laisse pas d'y avoir toujours un

' Taato meliora esse judico quœ cmîuIïs ceroo , quanto pro sui natura \iciniora suntiis quse animo iutelligo. Aug.

2 Quis bene se inspiciens non expertus est tanto se aliquid intellexisse sîncerius, quanto removere atque subducere intentionem mentis a corporis sensibus poluit? Aug De immort, animœ , c. 10.

DE l'esprit PUtt.— Il' PARTIE.

fort grand nombre de pei'sonnes qui croient que cette chose est la cause de TefTel qui arrive \ mais tout le monde ne tombe pas dans cette erreur. 11 paraît^ par exemple^ une comète^ et après cette comète un prince meurt ; des pierres sont exposées à la lune^ et elles sont mangées des vers; le soleil est joint avec mars dans la nativité d'un enfant^ et il arrive que cet enfant a quelque chose d'extraordinaire ; cela suffit à beaucoup de gens pour se persuader que la comète, la lune, la conjonction du soleil avec mars sont les causes des effets que Fon vient de marquer et d'autres même qui leur res semblent, et la raison pour laquelle tout le monde ne le croit pas, c'est qu'on ne voit pas à tous moments que ces effets suivent ces choses.

Mais tous les hommes ayant d'ordinaire les idées des objets présentes à l'esprit dès qu'ils le souhaitent, et cela leur arrivant plusieurs fois le join-, presque tous concluent que la volonté qui accompagne la production ou plutôt la présence des idées en est la véritable cause, parce qu'ils ne voient rien dans le même temps à quoi ils la puissent attribuer, et qu'ils s'imaginent que les idées ne sont plus dès que l'esprit ne les voit plus , et qu'elles recommencent à exister lorsqu'elles se représentent à l'esprit .

C'est aussi pour ces raisons-là que quelques-uns jugent que les objets de dehors envoient des images qui leur ressemblent, ainsi que nous venons de le dire dans le chapitre précédent. Car n'étant pas possible de voir les objets par euxmêmes, mais seulement par leurs idées, ils jugent que l'esprit produit l'idée parce dès qu'il est présent ils le voient, dès qu'il est absent ils ne le voient plus, et que la présence de l'objet accompagne presque toujours l'idée qui nous le repi'ésente.

Toutefois , si les hommes ne se précipitaient point dans leurs jugements, de ce que les idées des choses sont présentes à leur espi-it dès qu'ils le veulent, ils devraient seulement conchn e que selon l'ordre de la natme leur volonté est ordinairement nécessaire atin qu'ils aient ces idées, mais non pas que la volonté est la véi itable et la pi incipale cause qui les rende présentes à leur espi it, et encore moins que la volonté les produise de rien ou de la manière qu'ils l'expliquent. Ils ne doivent pas non plus conclure que les objets envoient des espèces qui leur ressemblent à cause (fue l'amc ne les il. 25

LÏVHE TROISIÈME.

aperçoit d'ordinaire que lorsqu'ils sont présents^ mais seulement que l'objet est ordinairement nécessaire afin que Fidëe soit présente à Fesprit. Enfin ils ne doivent pas juger qu'une boule agitée soit la principale et la yëritable cause du mouvement de la boule qu'elle trouve dans son chemin^ puisque la première n'a point elle-même la puissance de se mouvoir. Ils peuvent seulement juger que cette rencontre de deux boules est occasion à Fauteur du mouvement de la matière d'exécuter le décret de sa volonté^ qui est la cause universelle de toutes choses^ en communiquant à l'autre boule une partie du mouvement de la première; c'est-à-dire % pour parler plus clairement;, en voulant que la dernière acquière autant d'agitation que la première perd de la sienne : car la forcé mouvante des corps ne peut être que la volonté de celui qui les conserve^ comme nous ferons voir ailleurs.

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