NEUVIÈME ENTRETIEN
Que Dieu agit toujours selon ce qu'il est ; qu'il a tout fait pour sa gloire en Jésus-Christ, et qu'il n'a point formé ses desseins sans avoir égard aux voies de les exécuter.
L Théodore. — Que pensez-vous aujourd'hui, Ariste, de ce que nous dîmes hier? Avez-vous bien contemplé la notion de l'Infini, de l'Etre sans restriction, de l'Etre infiniment parfait; et pouvez-vous maintenant l'envisager toute pure, sans la revêtir des idées des créatures, sans l'incarner, pour ainsi dire, sans la limiter, sans la corrompre, pour l'accommoder à la faiblesse de l'esprit humain?
Ariste. — Ah! Théodore, qu'il est difficile de séparer de la notion de l'être les idées de tels et tels êtres ! Qu'il est difficile de ne rien attribuer à Dieu de ce qu'on sent en soi-même ! Nous humanisons à tous moments la Divinité; noirs limitons naturellement l'infini. C'est que l'esprit veut comprendre ce qui est incompréhensible; il veut voir le Dieu invisible. Il le cherche dans les idées des créatures; il s'arrête à ses propres sentiments qui le touchent et qui le pénètrent. Mais que tout cela est éloigné de représenter la Divinité! et que ceux qui
jugent des perfections divines par le sentiment intérieur de ce qui se passe en eux portent des jugements étranges des attributs de Dieu et de sa providence adorable ! J'entrevois ce que je vous dis ; mais je ne le vois pas encore assez bien pour m'en expliquer.
Théodore. — Vous avez médité , Ariste. Je le sens bien par votre réponse. Vous comprenez que pour juger solidement des attributs divins et des règles de la Providence, il faut écarter sans cesse de la notion de- l'être les idées de tels et tels êtres , et ne consulter jamais ses propres sentiments intérieurs. Cela suffit. Continuons notre route et prenons garde tous trois que nous ne donnions dans ce dangereux écueil de juger del'intini par quelque chose de fini.
Ariste. — Nous y donnerons assurément, Théodore, cartous les courants nous y portent. Je Fai bien éprouvé depuis hier.
Théodore. — Je le crois. Ariste. Mais peut-être n'y feronsnous pas naufrage. Du moins n'y donnons pas inconsidérément comme le commun des hommes. J'espère que nous éviterons par notre vigilance mutuelle un bon nombre d'erreurs dangereuses, dans lesquelles on se précipite aveuglément. Ne flattons point, Ariste, notre paresse mutuelle. Courage ! notre maître commun , qui est l'auteur de notre foi, nous en donnera quelque intelligence, si nous savons l'interroger avec une attention sérieuse , et avec le respect et la soumission qui est due à sa parole et à l'autorité infaillible de son Église. Commençons donc.
II. Hier, Ariste, vous demeurâtes d'accord que Dieu connaissait et qu'il voulait, non parce que nous connaissons et nous voulons , mais parce que connaître et vouloir sont de véritables perfections. Qu'en pensez-vous maintenant? Je prétends aujourd'hui considérer la Divinité dans ses voies, et comme sortant, pour ainsi dire, hors d'elle-même , comme prenant le dessein de se répandre au dehors dans la production de ses créatures. Ainsi il faut bien s'assurer que Dieu connaît et qu'il veut, puisque sans cela il est impossible de comprendre qu'il puisse rien produire au dehors. Car comment agirait-il sagement sans connaissance? Comment formerait-il l'univers sans le vouloir? Croyez-vous donc, Ariste, que celui qui se suffit à lui-même soit capable de former quelque désir?
ENTRETIENS
Ariste. — Vous m'interrogez de manière que vous faites toujours naître en moi de nouveaux doutes. Je vois bien que c'est que vous ne voulez pas me surprendre, ni laisser derrière nous quelque retraite aux préjugés. Eh bien donc, Théodore, je ne doute nullement que Dieu ne connaisse; mais je doute qu'il puisse jamais rien vouloir et qu'il ait jamais rien voulu ; car que pourrait-il vouloir , lui qui se suffit pleinement à lui-même? Nous voulons, nous autres, mais c'est une marque certaine de notre indigence. N'ayant pas ce qu'il nous faut, nous le désirons. Mais l'Être infiniment parfait ne peut rien vouloir, rien désirer, puisqu'il voit bien que rien ne lui manque.
Théodore. — Oh ! oh ! Ariste , vous me surprenez. Bien ne peut rien vouloir. Mais quoi! l'Etre infiniment parfait peut-il nous avoir créés malgré lui , ou sans l'avoir bien voulu? Nous sommes, Ariste ; ce fait est constant.
Ariste. — Oui , nous sommes ; mais nous ne sommes point faits. Notre nature est éternelle. Nous sommes une émanation nécessaire de la Divinité. Nous en faisons partie. L'Être infiniment parfait, c'est l'univers, c'est l'assemblage de tout ce qui est.
Théodore. — Encore !
Ariste. — Ne pensez pas, Théodore, que je sois assez inr* pie et assez insensé pour donner dans ces rêveries. Mais je suis bien aise que vous m'appreniez à les réfuter; car j'ai ouï dire qu'il y a des esprits assez corrompus pour s'en laisser charmer.
Théodore. — Je ne sais, Ariste, si tout ce qu'on dit maintenant de certaines gens est bien sûr, et si même ces anciens philosophes qui ont imaginé l'opinion que vous proposez l'ont jamais crue véritable : car, quoiqu'il y ait peu d'extravagances dont les hommes ne soient capables , je croirais volontiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en sont guère persuadés ; car enfin l'auteur qui a renouvelé cette impiété convient que Dieu est l'être infiniment parfait. Et cela étant, comment aurait-il pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divinité ? Est-ce une perfection que d'être injuste dans ses parties, malheureux dans ses modifications , ignorant, insensé, impie ? 11 y a plus de pécheurs que de gens de bien , plus d'idolâtres que de fidèles : quel désordre , quel combat entre la
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
Divinité et ses parties! Quel monstre, Ariste, quelle épouvantable et ridicule chimère ! Un Dieu nécessairement haï , blasphémé , méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il est : car combien peu de gens s'avisent de reconnaître une telle Divinité ? un Dieu nécessairement ou malheureux, ou insensible dans le plus grand nombre de ses parties ou de ses modifications; un Dieu se punissante ou se vengeant de soi-même ; en un mot , un Etre infiniment parfait, composé néanmoins de tous les désordres de l'univers: quelle notion plus remplie de contradictions visibles! Assurément , s'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point voir., ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les propriétés des triangles. Croyez-moi. Ariste, jamais homme de bon sens n'a été bien persuadé de cette folie, quoique plusieurs personnes l'aient soutenue, comme en étant bien persuadés; car l'amour-propre est si bizarre , qu'il peut bien nous donner des motifs d'en faire confidence' à nos compagnons de débauche et de vouloir en paraître bien convaincus. Mais il est impossible de la croire véritable, pour peu qu'on soit capable de raisonner et de craindre de se tromper. Ceux qui la soutiennent n'en peuvent être intérieurement persuadés, si la corruption de leur cœur ne les a tellement aveuglés, que ce serait perdre le temps que de prétendre les éclairer. Revenons donc, Ariste.
III. Nous sommes; ce fait est constant. Dieu est infiniment parfait. Donc nous dépendons de lui. Nous ne sommes point malgré lui; nous ne sommes que parce qu'il veut que nous soyons. Mais comment Dieu peut-il vouloir que nous soyons , lui qui n'a nul besoin de nous? Comment un être à qui rien ne manque , qui se suffit pleinement à lui-même , peut-il vouloir quelque chose? Voilà ce qui fait la difficulté.
Ariste. — 11 me semble qu'il est facile de la lever; car il n'y a qu'à dire que Dieu n'a pas créé le monde pour lui , mais pour nous.
Théodore. — Mais nous, pour qui nous a-t-il créés? Ariste. — Pour lui-même.
Théodore. — La difficulté revient; car Dieu n'a nul besoin de nous.
Ariste. — Disons donc, Théodore, que Dieu ne nous a faits que par pure bonté, par pure charité pour nous-mêmes.
ENTRETIENS
Théodore. — JNe disons pas cela, Ariste, du moins sans l'expliquer : car il me paraît évident que l'Etre infiniment parfait s'aime infiniment , s'aime nécessairement ; que sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections ; que le mouvement de son amour ne peut, comme en nous, lui venir d'ailleurs, ni par conséquent le porter ailleurs ; qu'étant uniquement le principe de son action, il faut qu'il en soit la tin ; qu'en Dieu , en un mot , tout autre amour que l'amour-propre serait déréglé , ou contraire à l'ordre immuable qu'il renferme et qui est la loi inviolable des volontés divines. Nous pouvons dire que Dieu nous a faits par pure bonté , en ce sens qu'il nous a faits sans avoir besoin de nous. Mais il nous a faits pour lui , car Dieu ne peut vouloir que par sa volonté , et sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même. La raison, le motif, la lin de ses décrets ne peut se trouver qu'en lui.
Ariste. — Je sens de la peine à me rendre à vos raisons » quoiqu'elles me paraissent évidentes.
Thèotime. — Ne voyez-vous pas, Ariste, que c'est humaniser la Divinité que de chercher hors d'elle le motif et la fin de son action? Mais si cette pensée , de faire agir Dieu uniquement par pure bonté pour les hommes , vous charme si fort, d'où vient qu'il y aura vingt fois , cent fois plus de réprouvés que d'élus ?
Ariste. — C'est le péché du premier homme.
Théotime.— -Oui; mais que Dieu n'empêchait-il ce péché si funeste à des créatures qu'il fait et qu'il a faites par pure bonté ?
Ariste. — 11 y a eu ses raisons.
Théotime. — Dieu a donc en lui-même de bonnes raisons de tout ce qu'il fait , lesquelles ne s'accordent pas toujours avec une certaine idée de bonté et de charité fort agréable à notre amour-propre, mais qui est contraire à la loi divine, à cet ordre immuable qui renferme toutes les bonnes raisons que Dieu peut avoir.
Ariste. — Mais, Théotime, puisque Dieu se suffit à luimême, pourquoi prendre le dessein de créer ce monde?
Théotime. — Dieu a ses raisons, sa fin, son motif, tout cela en lui-même ; car , avant ses décrets , que pouvait-il y avoir qui le déterminât à les former? Gomme Dieu se suffit à lui-même, c'est avec une liberté entière qu'il s'est déterminé
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à créer le inonde ; car, si Dieu avait besoin de ses créatures 9 comme il s'aime invinciblement , il les produirait nécessairement. Oui , Ariste, tout ce qu'on peut légitimement conclure de ce que Dieu se suffit à lui-même , c'est que le monde n'est pas une émanation nécessaire de la Divinité; ce que la foi nous enseigne. Mais de s'imaginer que l'abondance divine puisse rendre Dieu impuissant, c'est aller contre un fait constant, et priver le Créateur de la gloire qu'il tirera éternellement de ses créatures.
IV. Ariste. — Gomment cela, Théotime? Est-ce que Dieu a créé le monde à cause de la gloire qu'il en devait retirer? Si cette gloire a été le motif qui a déterminé le Créateur, voilà donc quelque chose d'étranger à Dieu qui le détermine à agir. D'où vient que Dieu s'est privé de cette gloire pendant une éternité ? Mais gloire ! Que voulez-vous dire par ce mot ? Assurément , Théotime , vous vous engagez là dans un pas dont vous aurez de la peine à vous tirer.
Théotime. — Ce pas est difficile. Mais Théodore , qui le franchit heureusement, ne m'y laissera pas engagé.
Ariste. — Quoi , Théodore , Dieu a fait l'univers pour sa gloire! Vous approuvez cette pensée si humaine, et si indigne de l'Etre infiniment parfait! Prenez , je vous prie, la parole au lieu de Théotime : expliquez- vous.
Théodore. — C'est ici, Ariste , qu'il faut bien de l'attention et de la vigilance pour ne pas donner dans l'écueil que vous savez. Prenez garde que je n'y échoue.
Lorsqu'un architecte a fait un édifice commode et d'une excellente architecture, il en a une secrète complaisance, parce que son ouvrage lui rend témoignage de son habileté dans son art. Ainsi on peut dire que la beauté de son ouvrage lui fait honneur , parce qu'elle porte le caractère des qualités qu'il estime et qu'il aime, et qu'il est bien aise de posséder. Que s'il arrive, de plus, que quelqu'un s'arrête pour contempler son édifice , et pour en admirer la conduite et les proportions, l'architecte en tire une seconde gloire, qui est encore principalement fondée sur l'amour et l'estime qu'il a des qualités qu'il possède , et qu'il serait bien aise de posséder dans un degré plus éminent ; car s'il croyait que la qualité d'architecte fût indigne de lui, s'il méprisait cet art ou cette science, son ouvrage cesserait de lui faire honneur, et ceux qui le loue-
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raient de l'avoir construit lui donneraient de la confusion.
Ariste.1- Prenez garde , Théodore : vous allez droit donner dans l'écueil.
Théodore. — Tout ceci, Ariste, n'est qu'une comparaison : suivez-moi. 11 est certain que Dieu s'aime nécessairement et toutes ses qualités. Or il est évident qu'il ne peut agir que selon ce qu'il est. Donc son ouvrage portant le caractère des attributs dont il se glorifie , il lui fait honneur. Dieu s'estimant et s'aimant invinciblement, il trouve sa gloire , il a de la complaisance dans un ouvrage qui exprime en quelque manière ses excellentes qualités. Voilà donc un des sens selon lequel Dieu agit pour sa gloire. Et, comme vous voyez, cette gloire ne lui est point étrangère ; car elle n'est fondée que sur l'estime et l'amour qu'il a pour ses propres qualités. Qu'il n'y ait point d'intelligences qui admirent son ouvrage , qu'il n'y ait que des hommes insensés ou stupides qui n'en découvrent point, les merveilles; qu'ils le méprisent, au contraire, cet ouvrage admirable, qu'ils le blasphèment, qu'ils le regardent, à cause des monstres qui s'y trouvent, comme l'effet nécessaire d'une nature aveugle; qu'ils se scandalisent de voir l'innocence opprimée , et l'injustice sur le trône ; Dieu n'en tire pas moins de cette gloire pour laquelle il agit, de cette gloire qui a pour principe l'amour et l'estime qu'il a de ses qualités, de cette gloire qui le détermine toujours à agir selon ce qu'il est, ou d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Ainsi, supposé que Dieu veuille agir, il ne peut qu'il n'agisse pour sa gloire selon ce premier sens, puisqu'il ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est et par l'amour qu'il se porte à luimême et à ses divines perfections. Mais comme il se suffit à lui-même , cette gloire ne peut le déterminer invinciblement à vouloir agir; et je crois même que cette seule gloire ne peut être un motif suffisant de le faire agir, s'il ne trouve le secret de rendre divin son ouvrage, et de le propor tionner à son action qui est divine : car enfin l'univers, quelque grand, quelque parfait qu'il puisse être, tant qu'il sera fini, il sera indigne de l'action d'un Dieu dont le prix est infini. Dieu ne prendra donc pas le dessein de le produire. C'est à mon sens ce qui fait la plus grande difficulté.
V. Ariste. — Pourquoi cela, Théodore? Il est facile de la lever, cette difficulté. Faisons le monde infini. Composons-le
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d'un nombre infini de tourbillons; car pourquoi s'imaginer un grand ciel qui environne tous les autres, et au delà duquel il n'y ait plus rien?
Théodore. — Non , Ariste ; laissons à la créature le caractère qui lui convient, ne lui donnons rien qui approche des attributs divins. Mais tâchons néanmoins de tirer l'univers de son état profane, et de le rendre, par quelque chose de divin , digne de la complaisance divine , digne de l'action d'un Dieu dont le prix est infini.
Ariste. — Comment cela?
Théodore. — Par l'union d'une personne divine.
Ariste. — Ah ! Théodore, vous avez toujours recours aux vérités de la foi pour vous tirer d'affaire. Ce n'est pas là philosopher.
Théodore. — Que voulez-vous , Ariste ; c'est que j'y trouve mon compte, et que sans cela je ne puis trouver le dénoûment de mille et une difficultés. Quoi donc ! est-ce que l'univers sanctifié par Jésus-Christ , et subsistant en lui, pour ainsi dire, n'est pas plus divin T plus digne de l'action de Dieu, que tous vos tourbillons infinis?
Ariste. — Oui sans doute. Mais, si l'homme n'eût point péché, le Verbe ne se serait point incarné.
Théodore. — Je ne sais, Ariste. Mais quoique l'homme n'eût point péché, une personne divine n'aurait pas laissé de s'unir à l'univers pour le sanctifier , pour le tirer de son état profane, pour le rendre divin, pour lui donner une dignité infinie , afin que Dieu , qui ne peut agir que pour sa gloire , en reçût une qui répondît parfaitement à son action. Est-ce que le Verbe ne peut s'unir à l'ouvrage de Dieu sans s'incarner? Il s'est fait homme ; mais ne pouvait-il pas se faire ange? Il est vrai qu'en se faisant homme il s'unit en même temps aux deux substances, esprit et corps, dont l'univers est composé , et que par cette union il sanctifie toute la nature. C'est pour cela que je ne sais point si le péché a été la seule cause de l'incarnation du fils de Dieu. Mais Dieu a pu faire à l'ange la grâce qu'il a faite à l'homme. Au reste , Dieu a prévu et permis le péché. Cela suffit; car c'est une preuve certaine que l'univers réparé par Jésus- Christ vaut mieux que le même univers dans sa première construction : autrement Dieu n'aurait jamais laissé corrompre son ouvrage. C'est une marque assurée que le principal des desseins de Dieu c'est l'incarna-
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tion de son fils. Voyons donc , Ariste, comment Dieu agit pour sa gloire. Justifions cette proposition qui vous a paru si commune, et peut-être si vide de sens et si insoutenable.
VI. Premièrement, Dieu pense à un ouvrage qui , par son excellence et par sa beauté, exprime des qualités qu'il aime invinciblement, et qu'il est bien aise de posséder. Mais cela néanmoins ne lui suffit pas pour prendre le dessein de le produire, parce qu'un monde fini, un monde profane n'ayant encore rien de divin, il ne peut avoir de rapport à son action qui est divine. Que fait-il? Il le rend divin par l'union d'une personne divine. Et parla il le relève infiniment, et reçoit de lui, 5 cause principalement de la divinité qu'il lui communique, cette première gloire qui se rapporte avec celle de cet architecte qui a construit une maison qui lui fait honneur, parce qu'elle exprime des qualités qu'il se glorifie de posséder. Dieu reçoit, dis-je, cette première gloire réchauffée, pour ainsi dire, d'un éclat infini. Néanmoins Dieu ne tire que de lui-même la gloire qu'il reçoit de la sanctification de son Eglise, ou de cette maison spirituelle dont nous sommes les pierres vivantes sanctifiées par Jésus-Christ.
Cet architecte reçoit encore une seconde gloire des spectateurs et des admirateurs de son édifice : et c'est peut-être dans la vue de cette espèce de gloire qu'il s'est efforcé de le faire le plus magnifique et le plus superbe qu'il a pu. Aussi est-ce dans la vue du culte que notre souverain prêtre devait établir en l'honneur de la Divinité , que Dieu s'est résolu de se faire un temple dans lequel il fût éternellement glorifié. Oui, Ariste, viles et méprisables créatures que nous sommes , nous rendons par notre divin chef, et nous rendrons éternellement à Dieu des honneurs divins, des honneurs dignes de la majesté divine, des honneurs que Dieu reçoit et qu'il recevra toujours avec plaisir. Nos adorations et nos louanges sont en Jésus-Christ des sacrifices de bonne odeur. Dieu se plaît dans ces sacrifices spirituels et divins ; et s'il s'est repenti d'avoir établi un culte charnel et même d'avoir fait l'homme l, il en a juré par lui-même, jamais il ne se repentira de l'avoir réparé, de lavoir sanctifié , de nous avoir faits ses prêtres sous notre souverain pontife le vrai Melehisédech 2. Dieu nous regarde en Jésus-Christ comme des
« Hebr. 7, 20, 21, 6, 17.
2 1 Pet. 2, 9.
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dieux, comme ses enfants , comme ses héritiers et comme les cohéritiers de son fils bien-aimé *. 11 nous a adoptés en ce cher fils : c'est par lui qu'il nous donne accès auprès de sa majesté suprême; c'est par lui qu'il se complaît dans son ouvrage; c'est par ce secret qu'il a trouvé dans sa sagesse, qu'il sort hors de lui-même, s'il est permis de parler ainsi, hors de sa sainteté qui le sépare infiniment de toutes les créatures; qu'il sort, dis-je, avec une magnificence dont il tire une gloire capable de le contenter. L'homme-Dieu le précède partout dans ses voies, il justifie tous ses desseins, et lui fait rendre par ses créatures des honneurs dont il doit être content. Jésus-Christ ne paraît que dans la plénitude des temps; mais il est avant tous les siècles dans les desseins du Créateur : et lorsqu'il naît en Bethléem , c'est alors que voilà Dieu glorifié; c'est alors que le voilà satisfait de son ouvrage. Tous les esprits bienheureux reconnaissent cette vérité, lorsque l'ange annonce aux pasteurs la naissance du Sauveur. Gloire à Dieu, disent-Us tous d'un commun accord, paix en terre; Dieu se complaît dans les hommes*. Oui, assurément, l'incarnation du Verbe est le premier et le principal des desseins de Dieu : c'est ce qui justifie sa conduite; c'est, si je ne me trompe, le seul dénoûment de mille et mille difficultés, de mille et mille contradictions apparentes 3.
L'homme, Ariste, est pécheur; il n'est point tel que Dieu l'a fait. Dieu a donc laissé corrompre son ouvrage. Accordez cela avec sa sagesse et avec sa puissance; tirez-vous seulement de ce méchant pas sans le secours de Fhomme-Dieu, sans admettre de médiateur, sans concevoir que Dieu a eu principalement en vue l'incarnation de son fils. Je vous en défie avec tous les principes de la meilleure philosophie. Pour moL je l'avoue, je me trouve court à tous moments^ lorsque je prétends philosopher sans le secours de la foi : c'est elle qui me conduit et qui me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la métaphysique; car, pour les vérités mathématiques, celles qui mesurent les grandeurs, les nombres, les temps, les mouvements, tout ce qui ne diffère que parle plus et par le moins,
1 1 Joan. 5, i, 22, Rom. 8, 16, 17.
2 Luc. 2.
3 Traité de la Nature et de la Crâce , premier discours, deuxième et troiiiè me Éclaircissements.
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je demeure d'accord que la foi ne sert de rien pour les découvrir, et que l'expérience suffit avec la raison pour se rendre savant dans toutes les parties de la physique.
VII. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, ce que vous me dites là, et je le trouve assez conforme à la raison; je sens même une secrète joie de voir qu'en suivant la foi on s'élève à l'intelligence des vérités que saint Paul nous apprend en plusieurs endroits de ses admirables Epîtres. Mais il se présente à mon esprit deux petites difficultés : la première, c'est qu'il semble que Dieu n'a pas été parfaitement libre dans la production de son ouvrage, puisqu'il en tireune gloire infinie et qui le contente si fort; la seconde, c'est que du moins il ne devait pas se priver une éternité de la satisfaction qu'il a de se voir si divinement honoré par ses créatures.
Théodore.— Je vous réponds, Ariste, que l'Etre infiniment parfait se suffit pleinement à lui-même, et qu'ainsi il n'aime nécessairement que sa propre substance, que ses divines perfections. Cela est évident et suffit pour votre première difficulté; mais, pour la seconde, prenez garde que Dieu ne doit jamais rien faire qui démente ses qualités, et qu'il doit laisser aux créatures essentiellement dépendantes toutes les marques de leur dépendance. Or le caractère essentiel de la dépendance, c'est de n'avoir point été. Un monde éternel paraît être une émanation nécessaire de la Divinité. 11 faut que Dieu marque qu'il se suffit tellement à lui-même, qu'il a pu se passer durant une éternité de son ouvrage. 11 en tire par Jésus-Christ une gloire qui le contente; mais il ne la recevrait pas, cette gloire, si l'incarnation était éternelle, parce que cette incarnation blesserait ses attributs, qu'elle doit honorer autant que cela est possible.
Ariste.— Je vous l'avoue, Théodore, il n'y a que l'Etre nécessaire et indépendant qui doive être éternel ; tout ce qui n'est pas Dieu doit porter la marque essentielle de sa dépendance : cela me parait évident. Mais Dieu, sans faire le monde éternel, pouvait le créer plus tôt qu'il n'a fait de mille millions de siècles. Pourquoi tant retarder un ouvrage dont il tire tant de gloire?
Théodore. — Il ne l'a point retardé, Ariste. Le tôt et le tard sont des propriétés du temps qui n'ont nul rapport avec l'éternité. Si le monde avait été créé mille millions de siècles pins tôt qu'il ne l'a été, on pourrait vous faire la même in-
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slance, et la recommencer sans cesse à l'infini. Ainsi Dieu n'a point créé trop tard son ouvrage, puisqu'il a fallu qu'une éternité le précédât, et que le tôt et le tard de mille millions de siècles n'avancent et ne reculent point par rapport à l'éternité.
Ariste. — Je ne sais que vous répondre, Théodore. Je penserai à ce que vous venez de me dire, que Dieu n'agit que pour sa gloire, que pour l'amour qu'il se porte à lui-même; car je conçois que ce principe renferme bien des conséquences. Mais, Théotime, qu'en pensez-vous?
Y11I. Théottme.— Ce principe me paraît incontestable; car il est évident que l'Etre infiniment parfait ne peut trouver qu'en lui-même le motif de ses volontés et les raisons de sa conduite. Mais je ne sais, je voudrais bien, ce me semble, que Dieu nous aimât un peu davantage, ou qu'il fît quelque chose uniquement pour l'amour de nous; car enfin l'Ecriture nous apprend que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son fils unique. Voilà un grand don, Ariste, et qui semble marquer un amour un peu plus désintéressé que celui que Théodore lui attribue.
Ariste. — Hé bien , Théodore, que dites-vous à cela?
Théodore. — Que Théotime donne dans recueil, ou plutôt qu'il se sent dans le courant qui l'y porte, si ce n'est peutêtre qu'il veut voir dans quelles dispositions vous êtes.
Ariste. — - Vous ne répondez pas.
Théodore. — C'est que je voudrais bien que vous le fissiez vous-même; mais, puisque vous voulez vous taire, donnezvous du moins la peine de bien prendre ma pensée. Je crois, Ariste, que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son fils, ainsi que le dit l'Ecriture !; mais je crois aussi ce que m'apprend la même Ecriture, qu'il a tant aimé son fils, qu'il nous a donnés à lui, et toutes les nations de la terre 2. Enfin je crois encore, à cause de l'Ecriture, que, s'il nous a prédestinés en son fils, et s'il a choisi son fils pour le premier des prédestinés, c'est parce qu'il en voulait faire son pontife, pour recevoir de lui, et de nous par lui, les adorations qui lui sont dues 3; car voici en deux mots l'ordre des choses : Tout est à nous n'His sommes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu.
1 Joann. 3. 16.
2 Ps. 2, 8.
3 Matth. 28, 18, Fpk. 1.
ENTRETIENS
OmniOrvestrasunt, dit saint Paul, sive prœsentia, sive futur a; vos autem Christi , Christus autem Dei *. C'est que Dieu est nécessairement la fin de toutes ses œuvres.
Concevez distinctement , Ariste , que Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables; que la loi qu'il suit inviolablement n'est que l'ordre immuable, que je vous ai dit plusieurs fois ne pouvoir consister que dans les rapports nécessaires des perfections divines. En un mot, concevez que Dieu agit selon ce qu'il est, et vous comprendrez sans peine qu'il nous aime si fort, qu'il fait pour nous tout ce qu'il peut faire, agissant comme il doit agir; vous comprendrez que Dieu aime les natures qu'il a faites tant qu'elles sont telles qu'il les a faites; qu'il les aime, dis-je, selon le degré de perfection que renferment leurs archétypes, et qu'il les rendra d'autant plus heureuses qu'elles l'auront mérité en se conformant à sa loi. Vous comprendrez que Dieu d'abord a créé l'homme juste et sans aucun défaut, et que, s'il l'a fait libre, c'est qu'il a voulu le rendre heureux sans manquer à ce qu'il se doit à lui-même. Vous croirez aisément que l'homme devenu pécheur, quoique digne de la colère divine, Dieu peut encore l'aimer avec tant de charité et de bonté que d'envoyer son fils pour le délivrer de ses péchés. Vous ne douterez pas que Dieu chérit tellement l'homme sanctifié par Jésus-Christ, qu'il lui fait part de son héritage et de son éternelle félicité. Mais vous ne comprendrez jamais que Dieu agisse uniquement pour ses créatures, ou par un mouvement de pure bonté dont le motif ne trouve point sa raison dans les attributs divins. Encore un coup, Ariste, Dieu peut ne point agir; mais, s'il agit, il ne le peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa substance. 11 peut aimer les hommes, mais il ne le peut qu'à cause du rapport qu'ils ont avec lui. Il trouve dans la beauté que renferme l'archétype de son ouvrage un motif de l'exécuter; mais c'est que cette beauté lui fait honneur, parce qu'elle exprime des qualités dont il se glorifie et qu'il est bien aise de posséder. Ainsi l'amour que Dieu nous porte n'est point intéressé en ce sens qu'il ait quelque besoin de nous; mais il l'est en ce sens qu'il ne nous aime que par l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections, que nous exprimons par notre nature (c'est la première gloire
» Cor. ///, 22, 23.
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que tous les êtres rendent nécessairement à leur auteur) et que nous adorons par des jugements et des mouvements qui lui sont dus. C'est la seconde gloire que nous donnons à Dieu par notre souverain prêtre Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Théotime. — Tout cela, Théodore, me paraît suffisamment expliqué. L'Etre infiniment parfait se suffit pleinement à luimême ; c'est un des noms que Dieu se donne dans l'Écriture ; et cependant il a tout fait pour lui : Omnia propter semetipsum operatus est Dominus*. 11 a tout fait en Jésus-Christ et par Jésus-Christ : Omnia per ipsum et in ipso creata sunt2; tout pour la gloire qu'il retire de son Eglise en Jésus-Christ : Ipsi gloria in Ecclesia et in Christo Jesu in omnes gêner ationes sœculi sœculorum* . Les épîtres de saint Paul sont toutes remplies de ces vérités. C'est là le fondement de notre religion : et vous nous avez fait voir qu'il n'y a rien de plus conforme à la raison et à la notion la plus exacte de l'Etre infiniment parfait. Passons à quelque autre chose. Quand Ariste aura bien pensé à tout ceci, j'espère qu'il en demeurera convaincu.
Ariste. — J'en suis déjà bien persuadé > Théotime ; et il ne tient pas à moi que Théodore ne descende un peu plus dans le détail qu'il ne fait.
IX. Théodore. — Tâchons, Ariste, de bien comprendre les principes les plus généraux, Car ensuite tout le reste va tout seul : tout se développe à l'esprit avec ordre et avec une merveilleuse clarté. Voyons donc encore, dans la notion de l'Etre infiniment parfait, quels peuvent être les desseins de Dieu. Je ne prétends pas que nous puissions découvrir le détail; mais peut-être en reconnaîtrons-nous ce qu'il y a de plus général, et vous verrez dans la suite que le peu que nous en aurons découvert nous sera d'un grand usage. Pensez-vous donc que Dieu veuille faire l'ouvrage le plus beau, le plus parfait qui se puisse ?
Ariste. — Oui sans doute; car, plus son ouvrage sera parfait, plus il exprimera les qualités et les perfections dont Dieu se glorifie. Cela est évident par tout ce que vous venez de nous dire.
Théodore. — L'univers est donc le plus parfait que Dieu puisse faire? Mais quoi! tant de monstres, tant de désordres,
1 Prov. 16, 4.
2 Colos. t, 16.
a Eph. 3, 21.
ENTRETIENS
ce grand nombre d'impies, tout cela contribue t-il à la perfection de F uni vers?
Ariste. — Vous m'embarrassez, Théodore. Dieu veut faire un ouvrage le plus parfait qui se puisse ; car, plus il sera parfait, plus il Thonorera. Cela me paraît évident; mais je conçois bien qu'il serait plus accompli, s'il était exempt de mille et mille défauts qui le défigurent. Voilà une contradiction qui m'arrête tout court. 11 semble que Dieu n'ait pas exécuté son dessein, ou qu'il n'ait pas pris le dessein le plus digne de ses attributs.
Théodore. — C'est que a ous n'avez pas encore bien compris les principes. Vous n'avez pas assez médité la notion de l'Etre infiniment parfait qui les renferme. Vous ne savez pas encore faire agir Dieu selon ce qu'il est.
Thëotime. — Mais , Arisle , ne serait-ce point que les dérèglements de la nature, les monstres et les impies mêmes, sont comme les ombres d'un tableau qui donnent de la force à l'ouvrage et du relief aux figures ?
Ariste. — Cette pensée a je ne sais quoi qui plaît à l'imagination ; mais l'esprit n'en est point content. Car je comprends fort bien que l'univers serait plus parfait, s'il n'y avait rien de déréglé dans aucune des parties qui le composent ; et il n'y en a presque point, au contraire, où il n'y ait quelque défaut.
Théotime. — C'est donc que Dieu ne veut pas que son ouvrage soit parfait ?
Ariste. — Ce n'est point cela non plus , car Dieu ne peut pas vouloir positivement et directement des irrégularités qui défigurent son ouvrage, et qui n'expriment aucune des perfections qu'il possède et dont il se glorifie. Cela me paraît évident. Dieu permet le désordre, mais il ne le fait pas, il ne le veut pas.
Théotime. — Dieu permet , je n'entends pas bien ce terme. A qui est-ce que Dieu permet de geler les vignes et de renverser les moissons qu'il a fait croître ? Pourquoi permet-il qu'on mette dans son ouvrage des monstres qu'il ne fait et ne veut point? Quoi donc! est-ce que l'univers n'est point tel que Dieu l'a \oulu ?
Ariste. — Non; car l'univers n'est point tel que Dieu l'a fait.
Théotime.— Cela peut être véritable à l'égard des désordres
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
qui s'y sont glissés par le mauvais usage de la liberté ; car Dieu n'a pas fait les impies , il a permis que les hommes le devinssent. Je comprends bien cela, quoique je n'en sache pas les raisons. Mais certainement il n'y a que Dieu qui fasse les monstres.
Ariste. — Voilà d'étranges créatures que les monstres, s'ils ne font point d'honneur à celui qui leur donne l'être. Savezvous bien, Théotime, pourquoi Dieu, qui couvre aujourd'hui de fleurs et de fruits toute la campagne, la ravagera demain par la gelée ou par la grêle ?
Théotime. — C'est que la campagne sera plus belle dans la stérilité que dans la fécondité, quoique cela ne nous accommode pas. Nous jugeons souvent de la beauté des ouvrages de Dieu par Futilité que nous en recevons , et nous nous trompons.
Ariste. — Encore vaut-il mieux en juger par leur utilité que par leur inutilité. La belle chose qu'un pays désolé parla tempête !
Théotime.— Fort belle. Un pays habité par des pécheurs doit être dans la désolation.
Ariste. —Si la tempête épargnait les terres des gens de bien, vous auriez peut-être raison. Encore serait-il plus à propos de refuser la pluie au champ d'un brutal que de faire germer et croître son blé pour le moissonner par la grêle. Ce serait assurément le plus court; mais de plus c'est souvent le moins coupable qui est le plus maltraité. Que de contradictions apparentes dans la conduite de Dieu ! Théodore m'a déjà donné des principes qui dissipent ces contradictions ; mais je les ai si mal compris que je ne m'en souviens plus. Si vous ne voulez pas, Théotime, me mettre dans le bon chemin, car je vois bien que vous vous divertissez de l'embarras où je me trouve, laissez parler Théodore.
Théotime.— Cela est juste.
X. Théodore. — Vous voyez bien, Ariste, qu'il ne suffit pas d'avoir entrevu des principes , il faut les avoir bien compris, afin qu'ils se présentent à l'esprit dans le besoin. Ecoutez donc, puisque Théotime ne veut pas vous dire ce qu'il sait parfaitement bien.
Vous ne vous trompez point de croire que plus un ouvrage est parfait, plus il exprime les perfections de l'ouvrier; et qu'il lui fait d'autant plus d'honneur que les perfections qu'il
ENTRETIENS
exprime plaisent davantage à celui qui les possède, et qu'ainsi Dieu veut faire son ouvrage le plus parfait qui se puisse. Mais vous ne tenez que la moitié du principe, et c'est ce qui vous laisse dans Fembarras. Dieu veut que son ouvrage Fhonore : vous le comprenez bien. Mais prenez garde, Dieu ne veut pas que ses voies le déshonorent. C'est l'autre moitié du principe. Dieu veut que sa conduite, aussi bien que son ouvrage, porte Je caractère de ses attributs. Non content que l'univers l'honore par son excellence et sa beauté , il veut que ses voies le glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité, leur uniformité, par tous les caractères qui expriment des qualités qu'il se glorifie de posséder.
Ainsi, ne vous imaginez pas que Dieu ait voulu absolument faire l'ouvrage le plus parfait qui se puisse , mais seulement le plus parfait par rapport aux voies les plus dignes de lui ; car ce que Dieu veut uniquement , directement , absolument dans ses desseins , c'est d'agir toujours le plus divinement qu'il se puisse; c'est de faire porter à sa conduite, aussi bien qu'à son ouvrage, le caractère de ses attributs; c'est d'agir exactement selon ce qu'il est et selon tout ce qu'il est. Dieu a vu de toute éternité tous les ouvrages possibles, et toutes les voies possibles de produire chacun d'eux ; et comme il n'agit que pour sa gloire, que selon ce qu'il est, il s'est déterminé à vouloir l'ouvrage qui pouvait être produit et conservé par des voies qui, jointes à cet ouvrage, doivent l'honorer davantage que tout autre ouvrage produit par toute autre voie. 11 a formé le dessein qui portait davantage le caractère de ses attributs, qui exprimait plus exactement les qualités qu'il possède et qu'il se glorifie de posséder. Embrassez bien ce principe, mon cher Ariste, de peur qu'il ne vous échappe; car, de tous les principes , c'est peut-être le plus fécond.
Encore un coup, ne vous imaginez pas que Dieu forme jamais aveuglément de dessein, je veux dire sans l'avoir comparé avec les voies nécessaires pour son exécution. C'est ainsi qu'agissent les hommes, qui se repentent souvent de. leurs résolutions, à cause des difficultés qu'ils y trouvent. Rien n'est difficile à Dieu; mais prenez garde, tout n'est pas également digne de lui. Ses voies doivent porter le caractère de ses attributs, aussi bien que son ouvrage. 11 faut donc que Dieu ait égard aux voies aussi bien qu'à l'ouvrage. 11 ne suffit pas que son ouvrage l'honore par son excellence, il faut de
S(iR LA MÉTAPHYSIQUE.
plus que ses voies le glorifient par leur divinité. Et si un monde plus parfait que le nôtre ne pouvait être créé et conservé que par des voies réciproquement moins parfaites, de manière que l'expression , pour ainsi dire, que ce nouveau monde et ces voies nouvelles donneraient des qualités divines serait moindre que celle du nôtre, je ne crains point de Je dire, Dieu est trop sage, il aime trop sa gloire, il agit trop exactement selon ce qu'il est, pour pouvoir le préférer à l'univers qu'il â*créé; car Dieu n'est indifférent dans ses desseins que lorsqu'ils sont également sages, également divins, également glorieux pour lui, également dignes de ses attributs, que lorsque le rapport composé de la beauté de l'ouvrage et de la simplicité des voies est exactement égal. Lorsque ce rapport est inégal , quoique Dieu puisse ne rien faire, à cause qu'il se suffit à lui-même, il ne peut choisir et prendre le pire. 11 peut ne point agir; mais il ne peut agir inutilement, ni multiplier ses voies sans augmenter sa gloire. Sa sagesse lui défend de prendre de tous les desseins possibles celui qui n'est pas le plus sage. L'amour qu'il se porte à lui-même ne lui permet pas de choisir celui qui ne l'honore pas le plus.
XL Ariste. — Je tiens bien,, Théodore, votre principe. Dieu n'agit que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs, que pour la gloire qu'il trouve dans le rapport que son ouvrage et ses voies jointes ensemble ont avec les perfections qu'il possède, et qu'il se glorifie de posséder. C'est la grandeur de ce rapport que Dieu considère dans la formation de ses desseins ; car voilà le principe : Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, ni vouloir absolument et directement que sa gloire. Si les défauts de l'univers que nous habitons diminuent ce rapport , la simplicité, la fécondité, la sagesse des voies ou des lois que Dieu suit l'augmentent avec avantage. Un monde plus parfait, mais produit par des voies moins fécondes et moins simples, ne porterait pas tant que le nôtre le caractère des attributs divins. Voilà pourquoi le monde est rempli d'impies, de monstres, de désordres de toutes façons. Dieu pourrait convertir tous les hommes , empêcher tous les désordres : mais il ne doit pas pour cela troubler la simplicité et l'uniformité de sa conduite, car il doit l'honorer par la sagesse de ses voies, aussi bien que par la perfection de ses créatures. 11 ne permet point les monstres ; c'est lui qui les fait. Mais il ne les fait
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que pour ne rien changer dans sa conduite , que par respect pour la généralité de ses voies , que pour suivre exactement les lois naturelles qu'il a établies , et qu'il n'a pas néanmoins établies à cause des effets monstrueux qu'elles devaient produire , mais pour des effets plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Voilà pourquoi on peut dire qu'il les permet , quoiqu'il n'y ait que lui qui les fasse. C'est qu'il ne les veut qu'indirectement, qu'à cause qu'ils sont une suite naturelle de ses lois. 0
Théodore. — Que vous tirez prompternent vos conséquences !
Ariste. — C'est que le principe est clair, c'est qu'il est fécond.
Théodore. — D'abord , Ariste , il semble que ce principe , à cause de sa généralité, n'ait aucune solidité. Mais, quand on le suit de près, il frappe tellement et si prompternent par un détail de vérités étounantes qu'il découvre, qu'on en est charmé. Apprenez de là que les principes les plus généraux sont les plus féconds. Ils paraissent d'abord comme de pures chimères. C'est leur généralité qui en est cause ; car l'esprit compte pour rien ce qui ne le touche point. Mais tenez-les bien, ces principes, si vous pouvez, et suivez-les; ils vous feront bien voir du pays en très-peu de temps.
Ariste. — Je l'éprouve bien, Théodore, lorsque je médite un peu ce que vous me dites ; et maintenant même, sans aucun effort d'esprit, je vois, ce me semble, tout d'une vue, dans votre principe, l'éclaircissement de quantité de difficultés que j'ai toujours eues sur la conduite de Dieu. Je conçois que tous ces effets qui se contredisent , ces ouvrages qui se combattent et qui se détruisent , ces désordres qui défigurent l'univers, que tout cela ne marque nulle contradiction dans la cause qui le gouverne, nul défaut d'intelligence, nulle impuissance , mais une prodigieuse fécondité et une parfaite uniformité dans les lois de la nature.
Théodore. — Doucement, Ariste , car nous expliquerons tout cela plus exactement dans la suite.
XII. Ariste. — Je comprends même que la raison de la prédestination des hommes se doit nécessairement trouver dans votre principe. Je croyais que Dieu avait choisi de toute éternité tels et tels , précisément parce qu'il le voulait ainsi, sans raison de son choix, ni de sa part ni de la nôtre; et qu'en-
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suite il avait consulté sa sagesse sur les moyens de les sanctifier et de les conduire sûrement au ciel. Mais je comprends bien que je me trompais. Dieu ne forme point aveuglément ses desseins sans les comparer avec les moyens. 11 est sage dans la formation de ses décrets, aussi bien que dans leur exécution. ïl y a en lui des raisons de la prédestination des élus. C'est que l'Église future, formée par les voies que Dieu y emploie, lui fait plus d'honneur que toute autre Eglise formée par toute autre voie. Car Dieu ne peut agir que pour sa gloire, que de la manière qui porte le plus le caractère de ses attributs. Dieu ne nous a point prédestinés, ni nous, ni même notre divin chef, à cause de nos mérites naturels ; mais à cause des raisons que sa loi inviolable, l'ordre immuable, le rapport nécessaire des perfections qu'il renferme dans sa substance, lui fournit. Il a voulu unir son Verbe à telle nature, et prédestiner en son fils tels et tels, parce que sa sagesse lui a marqué d'en user ainsi envers eux pour sa propre gloire. Suis-je bien , Théodore , votre grand principe ?
Théodore. — Fort bien. Mais n 'appréhendez-vous point d'entrer trop avant dans la théologie ? Vous voilà au milieu des plus grands mystères.
Ariste. — Revenons ; car il ne m'appartient pas de les pénétrer.
Thèotime. — Vous faites bien, Ariste, de revenir promptement ; car saint Augustin, le grand docteur de la grâce, ne veut pas qu'on cherche des raisons du choix que Dieu fait des hommes. La prédestination est purement gratuite; et la raison pourquoi Dieu prend tel et laisse tel, c'est qu'il fait miséricorde à qui lui plaît de la faire.
Ariste. — Quoi, Théodore ! est-ce que saint Augustin prétend que Dieu ne consulte point sa sagesse dans la formation de ses desseins, mais seulement pour leur exécution ?
Théodore. — Non, Ariste. Mais apparemment Théotime explique saint Augustin selon la pensée de certaines gens. Ce saint docteur, écrivant contre les hérétiques de son temps, rejette la méchante raison qu'ils donnaient du choix de Dieu et de la distribution de sa grâce. Mais il a toujours été prêt de recevoir celles qui sont dans l'analogie de la foi et qui ne détruisent pas la gratuité de la grâce. Voici en deux mots le raisonnement de ces hérétiques : il est bon que vous le sachiez et que vouji puissiez y répondre. Dieu veut que tous les
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hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Donc ils peuvent tous être sauvés par leurs forces naturelles. Mais si cela n'est pas possible sans le secours de la grâce intérieure, disaient les plus modérés, voyons un peu à qui Dieu le donnera. Dieu fait choix des uns plutôt que des autres. Hé bien, d'accord ; mais du moins que son choix soit raisonnable. Or c'est une notion commune que, qui prend le pire choisit mal. Donc, si Dieu ne donne pas sa grâce également à tous, s'il choisit, il faut bien qu'il préfère les meilleurs ou les moins méchants aux plus méchants ; car on ne peut pas douter que le choix qu'il fait des uns plutôt que des autres ne soit sage et raisonnable. 11 n'y a point en lai acception de personnes. 11 faut donc nécessairement que la raison de son choix dans la distribution de sa grâce se trouve dans le bon usage que nous pouvons encore faire de nos forces naturelles. C'est à nous à vouloir, à désirer notre guérison , à croire au Médiateur, à implorer sa miséricorde, en un mot, à commencer, et Dieu viendra au secours ; nous mériterons par le bon usage de notre libre arbitre que Dieu nous donne sa grâce.
Ariste. — Ces gens-là raisonnaient juste.
Théodore. — Parfaitement bien, mais sur de fausses idées ; ils ne consultaient pas la notion de l'Être infiniment parfait. Ils faisaient agir Dieu comme agissent les hommes. Car , prenez garde, pourquoi pensez-vous que Dieu répande les pluies ?
Ariste.— C'est pour rendre fécondes les terres que nous cultivons.
Théodore. — 11 n'y a donc qu'à semer ou qu'à planter dans un champ , afin qu'il y pleuve; car, puisque Dieu ne fait pas pleuvoir également sur les terres, puisqu'il fait choix, il doit choisir raisonnablement et faire pleuvoir sur les terres ensemencées plutôt que sur les autres, plutôt que sur les sablons et dans la mer. Trouvez par cette comparaison le défaut du raisonnement des ennemis de la grâce ; mais ne chicanez point, je vous prie.
Ariste. — Je vous entends, Théodore. Qu'on cultive les terres ou qu'on les laisse stériles, il n'y pleut ni plus ni moins. C'est qu'il ne pleut ordinairement qu'en conséquence des lois générales de la nature , selon lesquelles Dieu conserve Fanivers. De même , la raison de la distribution de la grâce
ne se tire point de nos mérites naturels. Dieu ne donne les premières grâces, j'entends celles qui nous discernent, qu'en conséquence de certaines lois générales *. Car Dieu n'agit pas comme les hommes, comme les causes particulières et les intelligences bornées. La raison de son choix vient de la sagesse de ses lois., et la sagesse de ses lois du rapport qu'elles ont avec ses attributs , de leur simplicité , de leur fécondité , en un mot de leur divinité. Le choix que Dieu fait des hommes dans la distribution de ses grâces est donc raisonnable et parfaitement digne de la sagesse de Dieu , quoiqu'il ne soit fondé ni sur la différence des natures , ni sur l'inégalité des mérites.
Théodore. — Vous y voilà, Ariste. Vous avez renversé en deux mots l'appui le plus ferme du pélagianisme. Un homme qui arroserait des sablons, ou qui porterait à la mer les eaux nécessaires à son champ, ne serait pas sage. C'est néanmoins ce que Dieu fait en conséquence de ses lois; et en cela il agit très-sagement , divinement. Cela suffit pour faire taire ces orgueilleux hérétiques, qui veulent apprendre à Dieu à faire parmi les hommes un choix sage et raisonnable.
Hé bien, Théotime, appréhendez vous encore qu'Ariste ne tombe dans le précipice dont saint Augustin fait peur, et avec raison, à ceux qui cherchent dans leurs mérites la cause de leur élection? Ariste veut que la distribution de la grâce soit purement gratuite. Soyons en repos pour lui. Plaignons plutôt certaines gens que vous connaissez, qui prétendent que Dieu choisit ses élus par sa bonté pour eux, sans sagesse et sans raison de sa part ; car c'est une horrible impiété que de croire que Dieu n'est pas sage dans la formation de ses desseins, au:>si bien que dans leur exécution. La prédestination est gratuite de notre part. La grâce n'est point distribuée selon nos mérites, ainsi que le soutient saint Augustin, après saint Paul et avec toute l'Eglise ; mais elle est réglée sur une loi dont Dieu ne se dispense jamais. Car Dieu a formé le dessein qui renferme la prédestination de tels et tels, plutôt que quantité d'autres , parce qu'il n'y a point de dessein plus sage que celui-là, plus digne de ses attributs. Voilà ce que vos amis ne sauraient comprendre.
Xlll. Théotime. — Que voulez-vous, Théodore! c'est qu'on
1 Voy. Y Entretien XII, le second discours du Traité de la Nature et de la Grâce. Réponse à la Dissertation de M, Arnauld, ch. 7, 8, 9, 10, H, elc.
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donne naturellement dans cet écueil , de juger Dieu par soimême. Nous aimons tous l'indépendance , et ce nous est à nous une espèce de servitude que de nous soumettre à la raison, une espèce d'impuissance de ne pouvoir faire ce qu'elle défend. Ainsi nous craignons de rendre Dieu impuissant à force de le faire sage; mais Dieu est à lui-même sa sagesse. La raison souveraine lui est coéternelle et con substantielle. Il l'aime nécessairement; et quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant. Tout ce que Dieu veut est sage et raisonnable : non que Dieu soit au-dessus de la raison , non que ce qu'il veut soit juste précisément et uniquement parce qu'il le veut; mais parce qu'il ne peut se démentir soi-même, rien vouloir qui ne soit conforme à la loi , à l'ordre immuable et nécessaire des perfections divines.
Théodore. — Assurément, Tbéotime , c'est tout renverser que de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. Saint Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : donc il n'est point innocent. L'esprit dépend du corps : donc l'homme est corrompu, il n'est point tel que Dieu l'a fait; Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble, car l'ordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions î Ils n'ont qu'à répondre que Dieu l'a ainsi voulu ; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus , c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque la volonté de Dieu ne la reconnaît point pour la règle de sa conduite. Selon ce principe, l'univers est parfait, parce que Dieu l'a voulu. Les monstres sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les desseins de Dieu. Il est bon d'avoir les yeux au haut de la tête, mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en fasse un chaos : il sera toujours également admirable, puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la vo*
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lonté divine , qui n'est point obligée de se conformer à l'ordre. Mais quoi! cette volonté nous est inconnue. 11 faut donc que toute la beauté de l'univers disparaisse à la vue de ce grand principe , que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous les esprits et que sa volonté toute pure est Tunique règle de ses actions.
Artste — Ah! Théodore, que lous vos principes sont bien liés! Je comprends encore, par ce que vous me dites là, que c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons la beauté, la vérité, la justice, puisque nous ne craignons point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et de conclure môme de là qu'il est corrompu. Il faut bien que Tordre immuable que nous voyons en partie soit la loi de Dieu même, écrite dans sa substance en caractères éternels et divins, puisque nous ne craignons point de juger de sa con. duite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous assurons hardiment que l'homme n'est point tel que Dieu Ta fait ; que sa nature est corrompue ; que Dieu n'a pu en le créant assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne faire pas? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des aveugles , si nous suspendions sur cela notre jugement. C'est, Théodore, que nous ne jugeons point de Dieu par notre autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine.
Théodore, — Voilà, mon cher Ariste , une réflexion digne de vous. N'oubliez donc pas d'étudier cette loi, puisque c'est dans ce code sacré de Tordre immuable qu'on trouve de si importantes décisions.