‹ ŒuvresChapitre 19 sur 56 · QUATORZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME ENTRETIEN

Continuation du même sujet. L'incompréhensibilité de nos mystères est une preuve démonstrative de leur vérité. Manière d'éclaircir les dogmes de la foi. De l'incarnation de Jésus-Christ. Preuve de sa divinité contre les sociniens. Nulle créature, les anges mêmes, ne peuvent adorer Dieu que par lui. Comment la foi en Jésus-Christ nous rend agréables à Dieu.

I. Ariste.— Ah ! Théodore, comment pourrai-je vous ouvrir mon cœur? Comment vous exprimer ma joie? Comment vous faire sentir l'état heureux où vous m'avez mis ? Je ressemble maintenant à un homme échappé du naufrage, ou qui trouve tout calme après la tempête. Je me suis senti souvent agité par des mouvements dangereux à la vue de nos incompréhensibles mystères. Leur profondeur m'effrayait, leur obscurité me saisissait ; et quoique mon cœur se rendît à la force de l'autorité, ce n'était pas sans peine de la part de l'esprit; car, comme vous savez, l'esprit appréhende naturellement dans les ténèbres. Mais maintenant je trouve qu'en moi tout est d'accord : l'esprit suit le cœur. Que dis-je ! l'esprit conduit, l'esprit transporte le cœur; car plus nos mystères sont obscurs , quel paradoxe ! ils me paraissent aujourd'hui d'autant plus croyables. Oui, Théodore, je trouve dans l'obscurité même de nos mystères, reçus comme ils sont aujourd'hui de tant de nations différentes, une preuve invincible de leur vérité.

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Comment, par exemple, accorder l'unité avec la Trinité, une société de trois personnes différentes dans la simplicité parfaite de la nature divine? Gela est incompréhensible : assurément, mais cela n'est pas incroyable. Cela nous passe, il est vrai j mais un peu de bon sens, et nous le croirons, du moins si nous voulons être de la religion des apôtres : car enfin , supposé qu'ils n'aient point connu cet ineffable mystère, ou qu'ils ne l'aient point enseigné à leurs successeurs, je soutiens qu'il n'est pas possible qu'un sentiment si extraordinaire ait pu trouver dans les esprits cette créance universelle qu'on lui donne dans toute l'Eglise et parmi tant de diverses nations. Plus cet adorable mystère paraît monstrueux , souffrez cette expression des ennemis de la foi , plus il choque la raison humaine , plus il soulève l'imagination , plus il est obscur, incompréhensible, impénétrable, moins est-il croyable qu'il se soit insinué naturellement dans l'esprit et dans le cœur de tous les catholiques de tant de pays si éloignés. Je le comprends, Théodore, jamais les mêmes erreurs ne se répandent universellement partout, principalement ces sortes d'erreurs qui révoltent étrangement l'imagination, qui n'ont rien de sensible, et qui semblent contredire les notions les plus simples et les plus communes.

Si Jésus-Christ ne veillait point sur son Eglise, le nombre des unitaires surpasserait bientôt celui des vrais catholiques. Je comprends cela ; car il n'y a rien dans les sentiments de ces hérétiques qui n'entre naturellement dans l'esprit. Je conçois bien que des opinions proportionnées à notre intelligence peuvent s'établir avec le temps. Je conçois même que les sentiments les plus bizarres peuvent dominer parmi certains peuples d'un tour d'imagination tout singulier. Mais qu'une vérité aussi sublime, aussi éloignée des sens, aussi opposée à la raison humaine, aussi contraire en un mot à toute la nature qu'est ce grand mystère de notre foi; qu'une vérité^ dis-je, de ce caractère se puisse répandre universellement et triompher dans toutes les nations où les apôtres ont prêché l'Evangile, surtout dans la supposition que ces premiers prédicateurs de notre foi n'eussent rien su et rien dit de ce mystère, c'est assurément ce qui ne se peut concevoir, pour peu de connaissance qu'on ait de l'esprit humain.

Qu'il y ait eu des hérétiques qui se soient opposés à un dogme si relevé, je n'en suis nullement surpris. Je le serais

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étrangement si jamais personne ne l'eût combattu. Peu s'en est fallu que cette vérité n'ait été opprimée. Cela peut être. On se fera toujours un mérite d'attaquer ce qui semble blesser la raison. Mais qu'enfin le mystère de la Trinité ait prévalu, qu'il se soit établi partout où la religion de Jésus-Christ est reçue, sans qu'il ait été connu et enseigné par les apôtres, sans une autorité et une force divine, il ne faut, ce me semble, qu'un peu de bon sens pour reconnaître que rien n'est moins vraisemblable; car il n'est pas même vraisemblable qu'un dogme si divin, si au-dessus de la raison , si éloigné de tout ce qui peut frapper l'imagination et les sens, puisse venir naturellement dans l'esprit de qui que ce soit.

II. Théodore. — Assurément, Ariste, vous devez avoir l'esprit fort en repos, puisque vous savez maintenant tirer la lumière des ténèbres mêmes, et tourner en preuve évidente de nos mystères l'obscurité impénétrable qui les environne. Que les sociniens blasphèment contre notre sainte religion, qu'ils la tournent en ridicule : leurs blasphèmes et ce ridicule dont ils prétendent la couvrir vous en inspirent du respect. Ce qui ébranle les autres ne peut que vous affermir. Comment ne jouiriez-vous pas d'une paix profonde? Car enfin ce qui peut faire naître en nous quelque frayeur et quelque trouble, ce ne sont pas ces vérités plausibles que tout le monde croit sans peine ; c'est la profondeur et l'impénétrabilité de nos mystères. Je comprends donc que vous voilà dans un grand calme. Jouissez-en, mon cher Ariste. Mais, je vous prie, ne jugeons pas de l'Eglise de Jésus-Christ comme des sociétés purement humaines : elle a un chef qui ne permettra jamais qu'elle devienne la maîtresse de l'erreur; son infaillibilité est appuyée sur la divinité de celui qui la conduit. Il ne faut pas juger uniquement par les règles du bon sens que tels et tels de nos mystères ne peuvent être des inventions de l'esprit humain; nous avons une autorité décisive , une voie encore et plus courte et plus sûre que cette espèce d'examen. Suivons humblement cette voie, pour houorer par notre confiance et notre soumission la puissance, la vigilance, la bonté et les autres qualités du souverain pasteur de nos âmes; car c'est en quelque manière blasphémer contre la divinité de Jésus-Christ, ou du moins contre sa charité pour son épouse , que de vouloir absolument d'autres preuves des vérités nécessaires à notre salut que celles qui se tirent de l'autorité de l'Eglise.

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Si vous croyez , Ariste , tel article de notre foi , parce que vous reconnaissez clairement par l'examen que vous en faites qu'il est de tradition apostolique, vous honorez par votre foi la mission et l'apostolat de Jésus-Christ ; car votre foi exprime ce jugement que vous faites que Dieu a envoyé Jésus-Christ au monde pour l'instruire de la vérité. Mais si vous ne croyez que par cette raison , sans égard à l'autorité infaillible de l'Eglise, vous n'honorez pas la sagesse et la généralité de la Providence , qui fournit aux simples et aux ignorants un moyen fort sûr et fort naturel de s'instruire des vérités nécessaires au salut. Vous n'honorez pas la puissance ou du moins la vigilance de Jésus-Christ sur son Eglise ; il semble que vous le soupçonniez de vouloir l'abandonner à l'esprit d'erreur ; de sorte que la foi de ceux qui se soumettent humblement à l'autorité de l'Eglise rend beaucoup plus d'honneur à Dieu et à Jésus-Christ que la vôtre , puisqu'elle exprime plus exactement les attributs divins et les qualités de notre médiateur: ajoutez à cela qu'elle se rapporte parfaitement avec le jugement que nous devons former de la faiblesse et de la limitation de notre esprit, et que si d'un côté elle exprime notre confiance en Dieu et en la charité de Jésus-Christ, elle marque clairement, de l'autre, que nous avons de nous-mêmes une juste et salutaire défiance. Ainsi vous voyez bien que la foi de celui qui se soumet à l'autorité de l'Eglise est fort agréable à Dieu, puisque, de quelque côté qu'on la considère, elle exprime les jugements que Dieu veut que nous portions de ses propres attributs , des qualités de Jésus-Christ et delà limitation de l'esprit humain.

III. Souvenez-vous néanmoins, Ariste, que la foi humble et soumise de ceux qui se rendent à l'autorité n'est ni aveugle ni indiscrète ; elle est fondée en raison . Assurément l'infaillibilité est renfermée dans l'idée d'une religion divine, d'une société qui a pour chef une nature subsistante dans la sagesse éternelle, d'une société établie pour le salut des simples et des ignorants. Le bon sens veut qu'on croie l'Eglise infaillible : cela me paraît ainsi. 11 faut donc se rendre aveuglément à son autorité. Mais c'est que la raison fait voir qu'il n'y a nul danger de s'y soumettre, et que le chrétien qui refuse de le faire dénient par son refus le jugement qu'il doit porter des qualités de Jésus-Christ.

Notre foi est parfaitement raisonnable dans son principe :

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elle ne doit point son établissement aux préjugés , mais à la droite raison : car Jésus-Christ a prouvé d'une manière invincible sa mission et ses qualités ; sa résurrection glorieuse est tellement attestée , qu'il faut renoncer au sens commun pour la révoquer en doute. Maintenant la vérité ne se fait presque plus respecter par l'éclat et la majesté des miracles : c'est qu'elle est soutenue de l'autorité de Jésus-Christ, qu'on reconnaît pour infaillible, et qui a promis son assistance toute-puissante et sa vigilance pleine de tendresse à la divine société dont il est le chef. Que la foi de l'Eglise soit combattue par les diverses hérésies des sectes particulières, il faut que cela arrive pour manifester la fidélité des gens de bien. Le vaisseau où repose Jésus-Christ peut être battu de la tempête , mais il ne court aucun danger. C'est manquer de foi que d'appréhender l'orage: il faut que les vents grondent et que la mer enfle ses flots avant que de rendre le calme. On ne peut sans cela faire sentir le pouvoir qu'on a de leur commander. Mais si le Seigneur permet que les puissances de l'enfer...

Théotime. — Souffrez , Théodore , que je vous interrompe. Vous savez que nous n'avons plus à passer avec vous que le reste de la journée. N'en voilà que trop sur l'infaillibilité de l'Eglise. Ariste en est convaincu. Donnez-nous, je vous prie, quelques principes qui puissent nous conduire à l'intelligence des vérités que nous croyons, qui puisse augmenter en nous le profond respect que nous devons avoir pour la religion et pour la morale chrétienne, ou bien donnez-nous quelque idée de la méthode dont vous vous servez dans une matière si sublime.

IV. Théodore. — Je n'ai point pour cela de méthode particulière. Je ne juge des choses que sur les idées qui les représentent dépendamment des faits qui me sont connus. Voilà toute ma méthode. Les principes de mes connaissances se trouvent tous dans mes idées , et les règles de ma conduite par rapport à la religion, dans les vérités de la foi. Toute ma méthode se réduit à une attention sérieuse à ce qui m'éclaire et à ce qui me conduit.

Ariste. — Je ne sais si Théotime conçoit ce que vous nous dites; mais, pour moi, je n'y comprends rien. Cela est trop général.

Théodore. — Je crois que Théotime m'entend bien. Mais il

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faut s'explique]' davantage. Je distingue toujours avec soin les dogmes de la foi des preuves et des explications qu'on en peut donner. Pour les dogmes , je les cherche dans la tradition et dans le consentement de l'Église universelle, et je les trouve mieux marqués dans les détinitions des conciles que partout ailleurs. Je pense que vous en demeurez d'accord : puisque l'Eglise est infaillible , il faut s'en tenir à ce qu'elle a décidé.

Ariste. — Mais ne les cherchez-vous pas aussi dans les saintes Ecritures ?

Théodore. — Je crois , Ariste > que le plus sûr et le plus court est de les chercher dans les saintes Ecritures J mais expliquées parla tradition Je veux dire par les conciles généraux, ou reçues généralement partout, expliquées par le même esprit qui les a dictées. Je sais bien que l'Ecriture est un livre divin et la règle de notre foi; mais je ne la sépare pas de la tradition , parce que je ne doute pas que les conciles ne l'interprètent mieux que moi. Prenez équitablcment ce que je vous dis. Les conciles ne rejettent pas l'Ecriture; ils la reçoivent avec respect, et par cela même ils l'autorisent par rapport aux fidèles , qui pourraient bien la confondre avec des livres apocryphes. Mais , outre cela, ils nous apprennent plusieurs vérités que les apôtres ont confiées à l'Eglise, et que l'on a combattues, lesquelles vérités ne se trouvent pas facilement dans les écritures canoniques ; car combien d'hérétiques y trouvent tout le contraire î En un mot , Ariste , je tâche de bien m'assurer des dogmes sur lesquels je veux méditer pour en avoir quelque intelligence; et alors je fais de mon esprit le même usage que font ceux qui étudient la physique. Je consulte, avec toute l'attention dont je suis capable , l'idée que j'ai de mon sujet , telle que la foi me la propose. Je remonte toujours à ce qui me paraît de plus simple et de plus général, afin de trouver quelque lumière : lorsque j'en trouve, je la contemple; mais je ne la suis qu'autant qu'elle m'attire invinciblement par la force de son évidence. La moindre obscurité fait que je me rabats sur le dogme, qui, dans la crainte que j'ai de l'erreur , est et sera toujours inévitablement ma règle dans les questions qui regardent la foi.

Ceux qui étudient la physique ne raisonnent jamais contre l'expérience; mais aussi ne concluent-ils jamais par l'expérience contre la raison : ils hésitent , ne voyant pas le moyen

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de passer de Tune à l'autre ; ils hésitent, dis-je, non sur la certitude de l'expérience > ni sur l'évidence de la raison , mais sur le moyen d'accorder l'une avec l'autre. Les faits de la religion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière de théologie. Jamais je ne les révoque en doute : c'est ce qui me règle et me conduit à l'intelligence. Mais lorsqu'en croyant les suivre je me sens heurter contre la raison, je m'arrête tout court, sachant bien que les dogmes de la foi et les principes de la raison doivent être d'accord dans la vérité., quelque opposition qu'ils aient dans mon esprit. Je demeure donc soumis à l'autorité, plein de respect pour la raison, convaincu seulement de la faiblesse de mon esprit et dans une perpétuelle défiance de moi-même. Enfin, si l'ardeur pour la vérité se rallume, je recommence de nouveau mes recherches; et par une attention alternative aux idées qui m'éclairent et aux dogmes qui me soutiennent et qui me conduisent , je découvre sans autre méthode particulière le moyen de passer de la foi à l'intelligence. Mais pour l'ordinaire , fatigué de mes efforts, je laisse aux personnes plus éclairées ou plus laborieuses que moi une recherche dont je ne me crois pas capable; et toute la récompense que je tire de mon travail, c'est que je sens toujours de mieux en mieux la petitesse de mon esprit, la profondeur de nos mystères, et le besoin extrême que nous avons tous d'une autorité qui nous conduise. Hé bien , Ariste, êtes-vous content?

Ariste. — Pas trop. Tout ce que vous dites là est encore si général, qu'il me semble que vous ne m'apprenez rien. Des exemples, s'il vous plaît ; découvrez-moi quelque vérité : que je voie un peu comment vous vous y prenez.

Théodore. — Quelle vérité ?

Ariste. — La vérité fondamentale de notre religion.

Théodore. — Mais cette vérité vous est déjà connue, et je crois vous l'avoir bien démontrée.

Ariste. — 11 n'importe. Voyons. On ne peut pas trop la prouver. C'est par là qu'il faut commencer.

Théotime. — 11 est vrai : mais ce sera par là que nous finirons; car bientôt il faudra nous séparer.

Ariste. — J'espère aussi que nous ne serons pas longtemps sans nous rejoindre.

V. Théodore. — C'est ce que je ne sais point ; car je le souhaite si fort, que je crains bien que cela n'arrive pas. Mais ne

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raisonnons point sur l'avenir ; profitons du présent : soyez attentifs à ce que je vais vous dire.

Pour découvrir par la raison entre toutes les religions celle que Dieu a établie , il faut consulter attentivement la notion que nous avons de Dieu ou de l'Etre infiniment parfait ; car il est évident que tout ce que font les causes doit nécessairement avoir avec elles quelque rapport. Consultons-la donc, Ariste , cette notion de l'Etre infiniment parfait , et repassons dans notre esprit tout ce que nous savons des attributs divins, puisque c'est de là que nous devons tirer la lumière dont nous avons besoin pour découvrir ce que nous cherchons.

Ariste. — Hé bien, cela supposé?

Théodore. — Doucement, doucement, je vous prie. Dieu connaît parfaitement ces attributs que je suppose que vous avez présents à l'esprit. Il se glorifie de les posséder. Il en a une complaisance infinie. Il ne peut donc agir que selon ce qu'il est, que d'une manière qui îporte le caractère de ces mêmes attributs. Prenez bien garde à cela; car c'est le grand principe que nous devons suivre lorsque nous prétendons connaître ce que Dieu fait ou ne fait pas. Les hommes n'agissent pas toujours selon ce qu'ils sont , mais c'est qu'ils ont honte d'eux-mêmes. Je connais un avaricieux que vous prendriez pour l'homme du monde le plus libéral. Ainsi ne vous y trompez pas : les hommes ne prononcent pas toujours par leurs actions, et encore moins par leurs paroles, le jugement qu'ils portent d'eux-mêmes, parce qu'ils ne sont point ce qu'ils devraient être. Mais il n'en est pas de même de Dieu. L'Etre infiniment parfait ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est. Lorsqu'il agit , il pononce nécessairement au dehors le jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs,, parce qu'il se complaît en eux et qu'il se glorifie de les posséder.

Ariste. — Gela est évident ; mais je ne vois pas où tendent toutes ces généralités.

VI. Théodore. — A cela, Ariste, que Dieu ne prononce parfaitement le jugement qu'il porte de lui-même que par l'incarnation de son fils, que par la consécration de son pontife, que par l'établissement de la religion que nous professons, dans laquelle seule il peut trouver le culte et l'adoration qui expriment ses divines perfections, et qui s'accordent avec le jugement qu'il en porte. Quand Dieu tira du néant le chaos,

il prononça : Je suis le Tout-Puissant. Quand il en forma l'univers-, il se complut dans sa sagesse. Quand il créa l'homme libre et capable du bien et du mal , il exprima le jugement qu'il porte de sa justice et de sa bonté. Mais quand il unit son Verbe à son ouvrage, il prononce qu'il est infini dans tous ses attributs, que ce grand univers n'est rien par rapport à lui, que tout est profane par rapport à sa sainteté, à son excellence, à sa souveraine majesté. En un mol, il parle en Dieu, il agit selon ce qu'il est, et selon tout ce qu'il est. Comparez, Ariste, notre religion avec celle des Juifs, des mahométans, et toutes les autres que vous connaissez, et jugez quelle est celle qui prononce plus distinctement le jugement que Dieu porte et que nous devons porter de ses attributs.

Ariste. - Ah! Théodore, je vous entends.

VII. Théodore. — Je le suppose. Mais prenez garde à ceci. Dieu est esprit, et veut être adoré en esprit et en vérité. Le vrai culte ne consiste pas dans l'extérieur, dans telle ou telle situation de nos corps, mais dans telle et telle situation de nos esprits en présence de la majesté divine , c'est-à-dire dans les jugements et les mouvements de l'âme. Or celui qui offre le Fils au Père, qui adore Dieu par Jésus-Christ, prononce par son action un jugement pareil à celui que Dieu porte de luimême. Il prononce, dis-je, de tous les jugements celui qui exprime plus exactement les perfections divines, et surtout cette excellence ou sainteté infinie qui sépare la Divinité de tout le reste, ou qui ta relève infiniment au-dessus de toutes les créatures. Donc la foi en Jésus-Christ est la véritable religion , l'accès auprès de Dieu par Jésus-Christ le seul vrai culte, la seule voie de mettre nos esprits dans une situation qui adore Dieu, la seule voiepar conséquent qui puisse nous attirer les regards de complaisance et de bienveillance de l'auteur de la félicité que nous espérons.

Celui qui fait part aux pauvres de son bien, ou qui expose sa vie pour le salut de sa patrie; celui-là même qui la perd généreusement pour ne pas commettre une injustice, sachant bien que Dieu est assez puissant pour le récompenser du sacrifice qu'il en fait , celui-là prononce à la vérité par cette action un jugement qui honore la justice divine, et qui la lui rend favorable : mais cette action, toute méritoire qu'elle est, n'adore point Dieu parfaitement, si celui que je suppose ici capable de la faire refuse de croire en Jésus-Christ et pré-

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tend avoir accès auprès de Dieu sans son entremise. Le jugement que cet homme par son refus porte de lui-même, de valoir quelque chose par rapport à Dieu , étant directement opposé à celui que Dieu prononce par là' mission et la consécration de son pontife i ce jugement présomptueux rend inutile à son salut éternel une action d'ailleurs si méritoire. C'est que, pour mériter ajuste titre la possession d'un bien infini, il ne suffit pas d'exprimer par quelques bonnes œuvres d'une bonté morale la justice de Dieu , il faut prononcer divinement par la foi en Jésus- Christ un jugement qui honore Dieu selon tout ce qu'il est , car ce n'est que par le mérite de cette foi que nos bonnes œuvres reçoivent cette excellence surnaturelle qui nous donne droit à l'héritage des enfants de Dieu. Ce n'est même que par le mérite de cette foi que nous pouvons obtenir la force de vaincre notre passion dominante, et de sacrifier notre vie par un pur amour pour la justice. Nos actions tirent bien leur moralité du rapport qu'elles ont avec l'ordre immuable, et leur mérite des jugements que nous prononçons par elles de la puissance et de ia justice divine. Mais elles ne tirent leur dignité surnaturelle, et pour ainsi dire leur infinité et leur divinité, que par Jésus-Christ,, dont l'incarnation, le sacrifice, le sacerdoce prononçant clairement qu'il n'y a point de rapport entre le créateur et la créature, y met par cela même un si grand rapport, que Dieu se complaît et se glorifie parfaitement dans son ouvrage. Comprenez-vous, Ariste, bien distinctement ce que je ne puis vous exprimer que fort imparfaitement?

VIII. Ariste. — Je le comprends, ce me semble. Il n'y a point de rapport entre l'infini et le fini. Cela peut passer pour une notion commune. L'univers comparé à Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien ; mais il n'y a que les chrétiens, que ceux qui croient ia divinité de Jésus-Christ, qui comptent véritablement pour rien leur être propre , et ce wste univers que nous admirons. Peut-être que les philosophes portent ce jugement-là. Mais ils ne le prononcent point, lis démentent, au contraire , ce jugement spéculatif par leurs actions. Ils osent s'approcher de Dieu, comme s'ils ne savaient plus que la distance de lui à nous est infinie. Us s'imaginent que Dieu se complaît dans le cuite profane qu'ils lui rendent. Ils ont l'insolence , ou si vous voulez , la présomption de l'adorer. Qu'ils se taisent ; leur silence respectueux prononcera mieux

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que leurs paroles le jugement spéculatif qu'ils forment de ce qu'ils sont par rapport à Dieu. 11 n'y a que les chrétiens à qui il soit permis d'ouvrir la bouche et de louer divinement le Seigneur. 11 n'y a qu'eux qui aient accès auprès de sa souveraine majesté. C'est qu'ils se comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de l'univers, par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur ■donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et qui plus est, du néant profond où le péché nous a réduits, à la sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae *.» Nous étions en ce monde comme les athées, sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo 2. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscités, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos in Christo, » et conressuscitavit , et consedere fecit in cœlestibus in n Christo Jesu 5. » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ, notre dignité, notre divinité : « Di- » vinœ consortes naturae 4. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : « Scimus quoniam cùm apparuerit, similes ei erimus 5. » « Vita vestra, dit saint Paul, est abscondita cum Christo in » Deo. Cùm Christus apparuerit vita vestra, tune et vos ap- » parebitis cum ipso in gloria6. » 11 n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc » autem in Christo Jesu vos, qui aliquando eratis longé, facti

1 Eph. 2, 3.

2 Fers. 12.

3 Vers. 5 et 6.

« 2 Petr. 4.

» 1 Joan. 3, 2.

« Coll. 3, 3.

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» estis propè in sanguine Christi : ipse enim est pax. nostra Ki C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum habemus accessum ambo in uno » spiritu ad Patrem 2. » « Ergo (écoutez encore cette conclu- » sion de l'apôtre) jam non estis hospites et advenae, sed es- » tis cives sanctorum et domestici Dei, superaedifieati super » fundamentum Apostolorum et Prophetarum, ipso summo » angulari lapide Cbristo Jesu, in quo omnis œdificatio con- )> structa crescit in templum sanctum Domino : in quo et vos » coœdificamini in habitaculum Dei in spiritu 3. » Pesez, Ariste, toutes ces paroles, et principalement celles-ci : « in quo » omnis sedificatio constructa crescit in templum sanctum » Domino. »

Ariste.— 11 n'y a, Théodore, que l'homme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo » mundum reconcilians sibi 4. » C'est une notion commune qu'entre le fini et l'infini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. 11 n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de l'esprit humain qui puisse maintenant l'approuver; car il n'y a que la religion de Jésus-Christ qui prononce le jugement que Dieu porte, et que nous devons former nous-mêmes de la limitation de la créature et de la souveraine majesté du Créateur.

Théodore. — Que dites-vous donc, Ariste, des sociniens et des ariens, de tous ces faux chrétiens qui nient la divinité de Jésus-Christ, et qui néanmoins prétendent par lui avoir accès auprès de Dieu?

Ariste. — Ce sont des gens qui trouvent entre l'infini et le fini quelque rapport, et qui, comparés à Dieu, se comptent pour quelque chose.

Théotime. — Nullement, Ariste, puisqu'ils reconnaissent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils ont accès auprès de Dieu.

Ariste. — Oui, mais leur Jésus n'est qu'une pure créature.

' Eph. 2, 13.

2 Vers. 18.

3 Vers. 19.

4 Cor. 5, 29.

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Ils trouvent donc quelque rapport entre le fini et l'infini, et ils prononcent ce faux jugement, ce jugement injurieux à la Divinité, lorsqu'ils adorent Dieu par Jésus-Christ. Gomment le Jésus de ces hérétiques leur donne ra-t-il accès auprès de la divine majesté, lui qui en est infiniment éloigné? Gomment étahli ra-t-il un culte qui nous fasse prononcer le jugement que Dieu porte de lui-même, qui exprime la sainteté, la divinité, T infinité de son essence? Tout culte fondé sur un tel Jésus suppose, Théotime, entre Tin fini et le fini quelque rapport, et rabaisse infiniment la divine majesté. C'est un culte faux, injurieux à Dieu, incapable de le réconcilier avec les hommes. 11 ne peut y avoir de religion véritable que celle qui est fondée sur le fils unique du Père, sur cet homme-Dieu qui joint le ciel avec la terre, le fini avec Finfini, par Faccord incompréhensible des deux natures, qui le rendent en même temps égal à son père et semblable à nous. Gela me paraît évident.

X. Théotime. — Cela est clair, je vous l'avoue. Mais que dirons-nous des anges? Ont-ils attendu à glorifier Dieu que Jésus-Christ fût à leur tête?

Ariste.— N'abandonnons point, Théotime, ce qui nous paraît évident, quelque difficulté que nous ayons à l'accorder avec certaines choses que nous ne connaissons guère. Répondez pour moi, Théodore, je vous en prie.

Théodore. — Les anges n'ont point attendu après Jésus- Christ, car Jésus-Christ est avant eux. C'est le*premier-né de toutes les créatures : « Primogenitus omnis ereaturse K » 11 n'y a pas deux mille ans qu'il est né à Bethléem, mais il y en a six mille qu'il a été immolé : « Agnus occisus est ab origine « mundi 2.» Comment cela? C'est que le premier des desseins de Dieu, c'est l'incarnation de son fils ; parce que ce n'est qu'en lui que Dieu reçoit l'adoration des anges, qu'il a souffert les sacrifices des Juifs, et qu'il reçoit et recevra éternellement nos louanges. « Jésus Christus heri, ethodie, ipse et in » ssecula 3. » Tout exprime et figure Jésus-Christ. Tout a rapport à lui, à sa manière, depuis la plus noble des intelligences jusqu'aux insectes les plus méprisés. Quand Jésus-Christ naît en Bethléem, alors les anges glorifient le Seigneur. Ils chan-

1 Col. 1, 15.

2 Apoc. 13, 8.

3 Hœbr. 13, 8.

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tent tous d'un commun accord : « Gloria in altissimis Deo Ils déclarent tous que c'est par Jésus Christ que le ciel est plein de gloire. Mais c'est à nous qu'ils le déclarent, à nous à qui le futur n'est point présent. Ils ont toujours protesté devant celui qui est immuable dans ses desseins, et qui voit ses ouvrages avant qu'ils soient exécutés, qu'il leur fallait un pontife pour l'adorer divinement. Ils ont reconnu pour leur chef le sauveur des hommes, avant môme sa naissance temporelle. Ils se sont comptés pour rien par rapport à Dieu : si ce n'est pourtant ces anges superbes qui ont été précipités dans les enfers à cause de leur orgueil.

Ariste. — Vous me faites souvenir, Théodore, de ce que chante l'Eglise, lorsqu'on est près d'offrir à Dieu le sacrifice : » Per quem majestatem tuam laudant angeli, adorant domi- » nationes, tremunt potestates, » et le reste. Le prêtre hausse la voix pour élever nos esprits vers le ciel : « Sursum corda,» pour nous apprendre que c'est par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent la divine majesté, et pour nous porter à nous joindre à eux sous ce divin chef, a6n de ne faire qu'un même chœur de louanges, et de pouvoir dire à Dieu : « Sanctus, » Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth ! Pleni sunt cœli et » terra glorià tuâ.» Le ciel et la terre sont pleins de la gloire de Dieu; mais c'est par Jésus-Christ, le pontife du Très-Haut. Ce n'est que par lui que les créatures, quelque excellentes qu'elles soient, peuvent adorer Dieu, le prier, lui rendre des actions de grâces de ses bienfaits.

Théotime. — Assurément c'est en Jésus-Christ que tout subsiste, puisque sans lui le ciel même n'est pas digne de la majesté du Créateur. Les anges par eux-mêmes ne peuvent avoir de rapport, d'accès, de société avec l'Etre infini. Il faut que Jésus-Christ s'en mêle, qu'il pacifie le ciel aussi bien que la terre; en un mot, qu'il réconcilie avec Dieu généralement toutes choses. 11 est vrai qu'il n'est pas le sauveur des anges, dans le même sens qu'il l'est des hommes. Il ne les a pas délivrés de leurs péchés comme nous, mais il les a délivrés de l'incapacité naturelle à la créature d'avoir avec Dieu quelque rapport, de pouvoir l'honorer divinement. Ainsi il est leur chef aussi bien que le nôtre, leur médiateur, leur sauveur, puisque ce n'est que par lui qu'ils subsistent, et qu'ils s'ap-

1 Luc. 2, 13.

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

piochent de la majesté infinie de Dieu, qu'ils peuvent prononcer d'accord avec Dieu même le jugement qu'ils portent de sa sainteté. Il me semble que saint Paul avait en vue cette vérité, lorsqu'il écrivait aux Golossiens ces paroles toutes divines : a Eripuit nos de potestate tenebrarum, et transtulit » in regnum filii dilectionis suae, in quo habemus redeinp- » tionem per sanguinem ejus, remissionem peccatorum; qui » est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creaturce, » quoniam in ipso condita sunt universa in cœlis et in tenu, » \isibiliaet invisibilia, sive dominationes, sive prineipatus, » sive potestates : omniaper ipsum et in ipso constant; et ipse » est caput corporis Ecclesiae , qui est prineipium, primoge- » nitus ex mortuis, ut sit in omnibus ipse primatum tenens, » quia in ipso complacuit omnem plenitudinem inhabitare, » et per eum reconciiiare omnia in ipsum, pacificans per » sanguinem crucis ejus sivequœ in terris, sivequae in cœlis )> sunt *. » Que ces paroles sont excellentes, et qu'elles expriment noblement la grande idée que nous devons avoir de notre religion !

XI. Ariste. — Il est vrai, Théotime, que cet endroit de saint Paul, et peut-être quelques autres, s'accorde parfaitement bien avec ce que nous venons de dire; mais il faut avouer de bonne foi que le grand motif que l'Ecriture donne à Dieu de l'incarnation de son fils, c'est sa bonté pour les hommes. « Sic Deus dilexit mundum,» dit saint Jean, « ut filium » suum unigenitum daret. » 11 y a quantité d'autres passages que vous savez mieux que moi, qui nous apprennent cette vérité.

Théotime. — Qui doute que le fils de Dieu se soit fait homme par bonté pour les hommes, pour les délivrer de leurs péchés? Mais qui peut aussi douter qu'il nous délivre de nos péchés pour nous consacrer un temple vivant à la gloire de son père, afin que nous, et les anges mômes, honorions par lui divinement la souveraine majesté? Ces deux motifs ne sont pds contraires ; ils sont subordonnés l'un à l'autre. Et puisque Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables, puisqu'il s'aime infiniment plus que nous, il est clair que le plus grand de ces deux motifs, celui à qui tous les autres se rapportent, c'est que tous ses attributs soient

1 coi. r, 13.

ENTRETIENS

divinement glorifiés par toutes ses créatures en Jésus-Christ Notre Seigneur.

Comme l'Ecriture n'est pas faite pour les anges, il n'était pas nécessaire qu'elle nous rebattît souvent que Jésus-Christ était venu pour être leur chef aussi bien que le nôtre, et que nous ne ferons avec eux qu'une seule église et qu'un seul concert de louanges. L'Ecriture, faite pour des hommes , et pour des hommes pécheurs, devait parler comme elle a fait, et nous proposer sans cesse le motif le plus capable d'exciter en nous une ardente charité pour notre libérateur. Elle devait nous représenter notre indignité, et la nécessité absolue d'un médiateur pour avoir accès auprès de Dieu : nécessité encore bien mieux fondée sur le néant et l'abomination du péché que sur l'incapacité naturelle à tous les êtres créés. Toutes les pures créatures ne peuvent par elles-mêmes honorer Dieu divinement; mais aussi ne le déshonorent-elles pas comme le pécheur. Dieu ne met point en elles sa complaisance; mais aussi ne les a-t-il pas en horreur comme le péché et celui qui le commet. 11 fallait donc que l'Ecriture parlât comme elle a fait de l'incarnation de Jésus-Christ, pour faire sentir aux hommes leurs misères et la miséricorde de Dieu; afin que le sentiment de nos misères nous retînt dans l'humilité, et que la miséricorde de Dieu nous remplît de confiance et de charité.

Théodore.— Vous avez raison, Théotime. L'Ecriture sainte nous parle selon les desseins de Dieu, qui sont d'humilier la créature, de la lier à Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui. Si Dieu a laissé envelopper tous les hommes dans le péché pour leur faire miséricorde en Jésus-Christ, c'est afin d'abattre leur orgueil, et de relever la puissance et la dignité de son pontife. Il a voulu que nous dussions à notre divin chef tout ce que nous sommes , pour nous lier avec lui plus étroitement. 11 a permis la corruption de son ouvrage, afin que le Père du monde futur, l'auteur de la céleste Jérusalem travaillât sur le néant, non de l'être, mais de la sainteté et de la justice, et que nous devinssions en lui et par lui une nouvelle créature; afin que, remplis de la Divinité, dont la plénitude habite en lui substantiellement, nous pussions uniquement par Jésus-Christ rendre à Dieu des honneurs divins. Que ne devons-nous point à celui qui nous élève à la dignité d'enfants de Dieu, après nous avoir tirés d'un état pire que le néant

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

même, et qui, pour nous en tirer, s'anéantit jusqu'à se rendre semblable à nous, afin d'être la victime de nos péchés? Pourquoi donc l'Ecriture, qui n'est pas faite pour les anges, qui n'est pas tant faite pour les philosophes que pour les simples, qui n'est faite que pour nous faire aimer Dieu, et nous lier avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui; pourquoi, dis-je , l'Ecriture nous expliquerait-elle les desseins de Tincarnation par rapport aux anges ? pourquoi appuierait-elle sur l'indignité naturelle à toutes les créatures, l'indignité du péché étant infiniment plus sensible, et la vue de cette indignité beaucoup plus capable de nous hu mi lier et de nous anéantir devant Dieu?

Les anges qui sont dans le ciel n'ont jamais offensé Dieu. Cependant saint Paul nous apprend que Jésus-Christ pacitie ce qui est dans le ciel aussi bien que ce qui est sur la terre : « Pa- » cificans per sanguinem crucis ejus sive quae in terris sunt , » sive quae in cœlis1; » que Dieu rétablit, qu'il soutient, ou, selon le grec, qu'il réunit toutes choses sous un même chef, ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre : « Instaurais » omnia in Christo , quse in cœlis , et quae in terra sunt , in » ipso 2; » que Jésus-Christ, en un mot, est chef de toute l'Eglise : « Et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam 3.» Cela ne suffit il pas pour nous faire comprendre que ce n'est que par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent Dieu divinement, et qu'ils n'ont de société, d'accès , de rapport avec lui que par ce fils bien-aimé, en qui le Père se plait uniquement, par qui il se complaît parfaitement en lui-même? « Dilectus meus in quo benè complacuit animae meao 4. »

Ariste. — Cela me paraît évident. Il n'y a point deux Eglises différentes, deux saintes Sion. « Accessistis, dit saint )> Paul, ad Sion montem et civitatem Dei viventis, Jérusalem » cœlestem , et multorum angelorum frequentiam s. » Et puisque Dieu a établi Jésus-Christ sur toute l'Eglise, je crois que ce n'est que par lui que les anges mêmes rendent à Dieu leurs devoirs, et qu'ils en sont et ont toujours été reçus favorablement. Mais j'ai une difficulté à vous proposer contre le principe que vous avez établi d'abord.

1 Col. 20.

3 Eph. 1, 10.

3 Fers. 22.

* Matth. 12, 1s.

> Hœbr. 12, 22.

ENTRETIENS

Xll. Vous nous avez dit , Théodore , que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire par des jugements et des mouvements de Famé ; et que notre culte et même nos bonnes œuvres tirent leur bonté morale des jugements qu'elles prononcent, lesquels jugements sont conformes aux attributs divins ouàFordre immuable des perfections divines. Vous m'entendez bien. Mais, je vous prie, pensez-vous que les simples y entendent tant de finesse? Pensez-vous qu'ils forment de ces jugements qui adorent Dieu en esprit et en vérité? Cependant, si le commun des hommes ne porte point des attributs ou des perfections divines le jugement qu'ils en doivent porter, ils ne prononceront point ces jugements par leurs actions. Ainsi ils ne feront point de bonnes œuvres. Ils n'adoreront point aussi en esprit et en vérité par leur foi en Jésus-Christ , s'ils ne savent bien qu'offrir le Fils au Père c'est déclarer que la créature et que les pécheurs ne peuvent avoir directement de rapport à Dieu. Et c'est à quoi il me semble que beaucoup de chrétiens ne pensent point. Bons chrétiens toutefois, et que je ne crois pas que vous osiez condamner.

Théodore. — Prenez bien garde, Ariste. 11 n'est pas absolument nécessaire , pour faire une bonne action , de savoir distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui honore les attributs divins, ou qui soit conforme à l'ordre immuable des perfections que renferme l'essence divine. Mais , afin que nos actions soient bonnes , il faut nécessairement qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements , et que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de l'ordre, et qu'il l'aime , quoiqu'il ne sache pas trop ce que c'est. Je m'explique. Quand un homme fait l'aumône, il se peut faire qu'il ne pense point alors que Dieu est juste. Bien loin de porter ce jugement , qu'il rend honneur par son aumône à la justice divine et qu'il se la rend favorable , il se peut faire qu'il ne pense point à la récompense. Il se peut faire aussi qu'il ne sache point que Dieu renferme en lui-même cet ordre immuable dont la beauté le frappe actuellement, ni que c'est la conformité qu'a son action avec cet ordre qui la rend essentiellement bonne et agréable à celui dont la loi inviolable n'est que ce même ordre. Cependant il est vrai de dire que celui qui fait quelque aumône prononce par sa libéralité ce jugement, que Dieu est juste ; et qu'il le prononce d'autant

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

plus distinctement que le bien dont il se prive par sa charité lui serait plus nécessaire pour satisfaire ses passions; et que plus enfin il le prononce distinctement, il rend d'autant plus d'honneur à la justice divine , il l'engage d'autant plus à le récompenser, il acquiert devant Dieu de plus grands mérites. De même, quoiqu'il ne sache point précisément ce que c'est que l'ordre immuable", et que la bonté de son action consiste dans la conformité qu'elle a avec ce même ordre, il est vrai néanmoins qu'elle n'est et qu'elle ne peut être juste que par cette conformité.

Depuis le péché, nos idées sont si confuses et la loi naturelle est tellement éteinte , que nous avons besoin d'une loi écrite pour nous apprendre sensiblement ce que nous devons faire ou ne faire pas. Gomme la plupart des hommes ne rentrent point en eux-mêmes, ils n'entendent point cette voix intérieure qui leur crie : Non concupisces. Il a fallu que cette voix se prononçât au dehors, et qu'elle entrât dans leur esprit par leurs sens. Néanmoins ils n'ont jamais pu effacer entièrement l'idée de Tordre, cette idée générale qui répond à ces mots : Il faut, on doit , il est juste de. Car le moindre signe réveille cette idée ineffaçable dans les enfants mêmes qui sont encore pendus à la mamelle. Sans cela , les hommes seraient tout à fait incorrigibles, ou plutôt absolument incapables de bien et de mal. Or, pourvu que Ton agisse par dépendance de cette idée confuse et générale de l'ordre, et que ce que Ton fait y soit d'ailleurs parfaitement conforme , il est certain que le mouvement du cœur est réglé, quoique l'esprit ne soit point fort éclairé. 11 est vrai que c'est l'obéissance à l'autorité divine qui fait les fidèles et les gens de bien. Mais comme Dieu ne peut commander que selon sa loi inviolable , l'ordre immuable, que selon le jugement éternel et invariable qu'il porte de lui-même et des perfections qu'il l'enferme dans son essence, il est clair que toutes nos œuvres ne sont essentiellement bonnes que parce qu'elles expriment et qu'elles prononcent, pour ainsi dire , ce jugement. Venons maintenant à l'objection de ces bons chrétiens qui adorent Dieu dans la simplicité de leur foi.

XIII. Il est évident que l'incarnation de Jésus-Christ prononce, pour ainsi dire, au dehors ce jugement que Dieu porte de lui-même, que rien de fini ne peut avoir de rapport à lui. Celui qui reconnaît la nécessité d'un médiateur pro-

nonce sur son indignité ; et s'il croit en même temps que ce médiateur ne peut être une pure créature , quelque excellente qu'on veuille la supposer , il relève infiniment la divine majesté. Sa foi en elle-même est donc conforme au jugement que Dieu porte de nous et de ses divines perfections. Ainsi elle adore Dieu parfaitement, puisque par ces jugements véritables et conformes à ceux que Dieu porte de lui-même elle met l'esprit dans la situation la plus respecteuse où il puisse être en présence de son infinie majesté. Mais -, ditesvous, la plupart des chrétiens n'y entendent point tant de finesse. Ils vont à Dieu tout simplement. Us ne s'aperçoivent seulement pas qu'ils sont dans cette situation si respectueuse. Je vous l'avoue, ils ne le savent pas tous de la manière dont vous le savez ; mais ils ne laissent pas d'y être. Et Dieu voit fort bien qu'ils y sont, du moins dans la disposition de leur cœur. Us abandonnent à Jésus- Christ, qui est à leur tête et qui porte la parole, de les présenter à Dieu dans l'état qui leur convient. Et Jésus- Christ, qui les regarde comme son peuple, comme les membres de son propre corps, comme unis à lui par leur charité et par leur foi, ne manque pas de parler pour eux et de prononcer hautement ce qu'ils ne sauraient exprimer. Ainsi tous les chrétiens, dans la simplicité de leur foi et la préparation de leur cœur, adorent incessamment par Jésus-Christ, d'une adoration très-parfaite et très-agréable à Dieu, tous ses attributs divins. Il n'est pas nécessaire , Ariste, que nous sachions exactement les raisons de notre foi , j'entends les raisons que la métaphysique peut nous fournir. Mais il est absolument nécessaire que nous la professions ; de même qu'il n'est pas nécessaire que nous concevions distinctement ce qui fait la moralité de nos œuvres, quoiqu'il soit absolument nécessaire que nous en fassions de bonnes. Je ne crois pas cependant que ceux qui se mêlent de philosopher pussent employer leur temps plus utilement que de tâcher d'obtenir quelque intelligence des vérités que la foi nous enseigne.

Ariste. — Assurément, Théodore, il n'y a point de plaisir ou du moins de joie plus solide que celle que produit en nous l'intelligence des vérités de la foi.

Théotime. — Oui, dans ceux qui ont beaucoup d'amour pour la religion et dont le cœur n'est point corrompu ; car il y a des gens à qui la lumière fait de la peine; ils se

SUK LA MÉTAPHYSIQUE,

lâchent de voir ce qu'ils voudraient peut-être qui ne fût point .

Théodore. — Ilya peu de ces gens-la , Théotime ; mais il y en a beaucoup qui appréhendent , et avec raison , qu'on ne tombe dans quelque erreur et qu'on n'y entraîne les autres. Ils seraient bien aises qu'on éclaircît les matières et qu'on défendît la religion. Mais comme on se défie naturellement de ceux qu'on ne connaît point, on craint, on s'effraye, on s'anime , et on prononce ensuite des jugements de passion, toujours injustes et contraires à la charité. Cela fait taire bien des gens, qui devraient peut-être parler, et de qui j'aurais appris de meilleurs principes que ceux que je vous ai proposés. Mais souvent cela n'oblige point au silence ces auteurs étourdis et téméraires, qui publient hardiment tout ce qui leur vient dans l'esprit. Pour moi, quand un homme a pour principe de ne se rendre qu'à l'évidence et à l'autorité ; quand je m'aperçois qu'il ne travaille qu'à chercher de bonnes preuves des dogmes reçus , je ne crains point qu'il puisse s'égarer dangereusement. Peut-être tombera-t-il dans quelque erreur. Mais que voulez- vous ? cela est attaché à notre misérable condition. C'est bannir la raison de ce monde s'il faut être infaillible pour avoir droit de raisonner.

Ariste. — 11 faut, Théodore, que je vous avoue de bonne foi ma prévention. Avant notre entrevue, j'étais dans ce sentiment , qu'il fallait absolument bannir la raison de la religion , comme n'étant capable que de la troubler. Mais je reconnais présentement que si nous l'abandon nions aux ennemis de la foi , nous serions bientôt poussés à bout et décriés comme des brutes. Celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits; car enfin nous sommes tous raisonnables et essentiellement raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison , comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. Aussi, dans le temps que je décidais qu'il ne fallait jamais raisonner en théologie, je sentais bien que j'exigeais des théologiens ce qu'ils ne m'accorderaient jamais. Je comprends maintenant, Théodore , que je donnais dans un excès bien dangereux , et qui ne faisait pas beaucoup d'honneur à notre sainte religion, fondée parla souveraine raison, qui s'est accommodée à nous, afin de nous rendre plus raisonnables. Il vaut mieux s'en lonu* au tempérament que vous avez pris, d'appuyer les

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