‹ ŒuvresChapitre 18 sur 56 · TREIZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TREIZIÈME ENTRETIEN

Qu'il ne faut point critiquer la manière ordinaire de parler de la Providence. Quelles sont les principales lois générales par lesquelles Dieu gouverne le monde. De la providence de Dieu dans l'infaillibilité qu'il conserve à son Eglise.

I. Ariste. — Ah ! Théodore, que l'idée que vous m'avez donnée de la Providence me paraît belle et noble , mais de plus qu'elle est féconde et lumineuse, qu'elle est propre à faire taire les libertins et les impies ! Jamais principe n'eut plus de suites avantageuses à la religion et à la morale. Qu'il répand de lumières, qu'il dissipe de difficultés , cet admirable principe ! Tous ces effets qui se contredisent dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce ne marquent nulle contradiction dans la cause qui les produit : ce sont au contraire autant de preuves évidentes de l'uniformité de sa conduite. Tous ces maux qui nous affligent, tous ces désordres qui nous choquent, tout cela s'accorde aisément avec la sagesse, la bonté, la justice de celui qui règle tout. Je voulais qu'on arrachât les méchants qui vivent parmi les bons ; mais j'attends en patience la consommation des siècles , le jour de la moisson , ce grand jour destiné à rendre à chacun selon ses œuvres. 11 faut que l'ouvrage de Dieu s'exécute par des voies qui portent le caractère de ses attributs. J'admire présentement le cours majestueux de la providence générale.

Théodore. — Je vois bien, Ariste, que vous avez suivi de près et avec plaisir le principe que je vous ai exposé ces joursci , car vous en paraissez encore tout ému. Mais l'avez-vous bien saisi? vous en êtes-vous bien rendu le maître? C'est de quoi je doute encore, car il est bien difficile que, depuis si peu de temps, vous l'ayez assez médité pour vous en mettre en pleine possession. Faites-nous part, je vous prie, de quelquesunes de vos réflexions, afin de me délivrer de mon doute et que je sois en repos ; car plus les principes sont utiles, plus

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ils sont féconds, plus il est dangereux, de ne les prendre pas tout à fait bien.

II. Ariste. — Je le crois ainsi Théodore ; mais ce que vous nous avez dit est si clair, votre manière d'expliquer la Providence s'accorde si parfaitement avec l'idée de l'Être infiniment parfait et avec tout ce que nous voyons arriver, que je sais bien qu'elle est véritable. Que je sens de joie de me voir délivré du préjugé dans lequel je vois que donne le commun du monde et même bien des philosophes ! Dès qu'il arrive quelque malheur à un méchant homme, ou connu pour tel, chacun juge aussitôt des desseins de Dieu , et décide hardiment que Dieu l'a voulu punir. Mais s'il arrive, ce qui n'arrive que trop, qu'un fourbe, qu'un scélérat réussisse dans ses entreprises i ou qu'un homme de bien succombe à la calomnie de ses ennemis , est-ce que Dieu veut punir celui-ci et récompenser celui-là? Nullement. C'est, disent les uns , que Dieu veut éprouver la vertu de cet homme de bien; et ies autres, que c'est un malheur qu'il a seulement permis et qu'il n'a pas eu dessein de causer. Je trouve que ces peuples qui font gloire de haïr et de mépriser les pauvres, sur ce principe que Dieu lui-même hait et méprise les misérables , puisqu'il les laisse dansleurs misères , raisonnent plus conséquemment. De quoi s'avise-t-on de juger des desseins de Dieu? Ne devrait-on pas comprendre qu'on n'y connaît rien, puisqu'on se contredit à tous moments?

Théodore. — Est-ce là, Ariste, comment vous prenez mes principes et l'usage que vous en faites? Je trouve que ceux que vous condamnez ont plus de raison que vous.

Ariste. — Comment , Théodore ! Je pense que vous raillez, ou que vous voulez vous divertir à me contredire.

Théodore. — Nullement.

Ariste. — Quoi donc ! est-ce que vous approuvez l'impertinence de ces historiens passionnés qui, après avoir raconté la mort d'un prince, jugent des desseins de Dieu sur lui selon leur passion et les intérêts de leur nation? Il faut bien que les écrivains espagnols ou les français aient tort, ou peut-être les uns et les autres , lorsqu'ils décrivent la mort de Philippe IL Ne faut-il pas que les rois meurent aussi bien que nous?

Théodore. — Ces historiens ont tort, mais vous n'avez pas raison. Il ne faut pas juger que Dieu a dessein de faire du

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mal à un prince ennemi que nous haïssons : cela est vrai; mais on peut et on doit croire qu'il a dessein de punir les méchants et de récompenser les bons. Ceux qui jugent de Dieu sur ridée qu'ils ont de la justice exacte de l'Être infiniment parfait en jugent bien; et ceux qui lui attribuent des desseins qui favorisent leurs inclinations déréglées en jugent très -mal.

III. AmsTE. — Il est vrai ; mais c'est une des suites des lois naturelles, que tel soit accablé sous les ruines de sa maison, et le plus homme de bien n'en aurait pas échappé.

Théodore. — Qui en doute? Mais avez- vous déjà oublié que c'est Dieu qui a établi ces lois naturelles ?• La fausse idée d'une nature imaginaire vous occupe encore quelque peu l'esprit, et vous empêche de bien prendre le principe que je vous ai expliqué. Prenez donc garde. Puisque c'est Dieu qui a établi les lois naturelles, il a dû combiner le physique avec le moral de manière que les suites de ces lois soient les meilleures qui puissent être, je veux dire les plus dignes de sa justice et de sa bonté, aussi bien que de ses autres attributs. Ainsi on a raison de dire que la mort terrible d'un brutal et d'un impie est un effet de la vengeance divine ; car, quoique cette mort ne soit peut-être qu'une suite des lois naturelles que Dieu a établies, il. ne les a établies que pour de semblables effets; mais, s'il arrive quelque malheur à un homme de bien dans Je temps qu'il va faire une bonne œuvre, on ne doit pas dire que Dieu l'a voulu punir, parce que Dieu n'a pas établi les lois générales en vue de semblables effets. On doit dire ou que Dieu l'a permis, ce malheur, à cause que c'est une suite naturelle de ces lois qu'il a établies pour de meilleurs effets; ou qu'il a eu dessein par là d'éprouver cet homme de bien et de lui faire mériter sa récompense ; car entre les motifs que Dieu a eus de combiner de telle et telle manière le physique avec le moral, il faut assurément mettre en compte les grands biens que Dieu a prévu-que nous tirerions de nos misères présentes.

Ainsi les hommes ont raison d'attribuer à la justice de Dieu les maux qui arrivent aux méchants ; mais je crois qu'ils se trompent en deux manières : la première, c'est qu'ils ne font de ces jugements que dans les punitions extraordinaires et qui leur frappent l'esprit; car, si un scélérat meurt de la fièvre , ils ne jugent pas ordinairement que c'est une puni-

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tion de Dieu : il faut pour cela qu'il meure d'un coup de foudre, ou par la main du bourreau ; la seconde, c'est qu'ils s'imaginent que les punitions remarquables sont des effets d'une volonté particulière de Dieu. Autre faux jugement qui, ôtant à la providence divine sa simplicité et sa généralité, en efface le caractère de la prescience infinie et de l'immutabilité ; car assurément il faut infiniment plus de sagesse pour combiner le physique avec le moral de manière que tel se trouve justement puni de ses violences en conséquence de l'enchaînement des causes, que de le punir par une providence particulière et miraculeuse.

Ariste. — C'est ainsi, Théodore, que je le comprends. Mais ce que vous dites là ne justifie pas la témérité de ceux qui jugent hardiment des desseins de Dieu dans tout ce qu'ils voient arriver.

IV. Théodore. — Je ne prétends pas aussi qu'ils aient toujours raison. Je dis seulement qu'ils ont raison quand leurs jugements sont exempts de passion et d'intérêt, et qu'ils sont appuyés sur l'idée que nous avons tous de l'Etre infiniment parfait. Encore ne prétends -je pas qu'ils fassent bien de dire trop affirmativement que Dieu a eu tel ou tel dessein. Par exemple, il me paraît certain qu'un des motifs de l'établissement des lois générales a été telle affliction de tel homme de bien, si Dieu a prévu que ce lui serait un grand sujet de mérite. Ainsi, Dieu a voulu cette affliction , qui nous paraît à nous autres , qui n'en prévoyons pas les suites, ne .pas s'accorder avec sa bonté. Ceux donc qui décident que Dieu a seulement permis que tel malheur arrivât à tel font un faux jugement. Mais que voulez-vous, Ariste? 11 vaut mieux laisser aux hommes, prévenus comme ils sont de leur nature imaginaire , la liberté de juger trop affirmativement des desseins de Dieu, que de les critiquer sur la contradiction de leurs jugements touchant des effets qui paraissent contredire les attributs divins. Qu'importe que les esprits se contredisent et s'embarrassent selon leurs fausses idées , pourvu qu'au fond on ne se trompe point dans les choses essentielles ! Pourvu que les hommes ne donnent point à Dieu des desseins contraires à ses attributs , et qu'ils ne le fassent point agir pour favoriser leurs passions , je crois qu'il faut les écouter paisiblement. Au lieu de les embarrasser par des contradictions qui, selon leurs principes, sont inexplicables , la charité veut

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qu'on reçoive ce qu'ils disent pour les affermir dans l'idée qu'ils ont de la Providence, puisqu'ils ne sont point en état d'en avoir une meilleure; car il vaut encore mieux attribuer à Dieu une providence humaine que de croire que tout se fait au hasard. Mais, de plus, ils ont raison dans le fond. Tel impie est mort : on peut dire hardiment que Dieu a eu dessein de le punir. On aurait encore plus de raison de dire que Dieu a voulu empêcher qu'il ne corrompît les autres , parce qu'effectivement Dieu veut toujours, par les lois générales qu'il a établies, faire tout le bien qui se peut. Tel homme de bien est mort avant l'âge , lorsqu'il allait secourir un misérable : on ne doit pas craindre de juger, quand même il aurait été frappé de la foudre , que Dieu l'a voulu récompenser. On peut dire de lui ce que l'Ecriture dit d'Hénoch : « Rapt us est ne malitia » mutaret intellect um ejus , aut ne tictio deciperet animam » illius. » La mort l'a enlevé , de peur que le siècle ne lui corrompît l'esprit et le cœur. C'est que tous ces jugements sont conformes à l'idée que nous avons de la justice et de la bonté de Dieu , et qu'ils s'accordent assez bien avec les desseins qu'il a eus lorsqu'il a établi les lois générales qui règlent le cours ordinaire de sa providence. Ce n'est pas qu'on ne se trompe souvent dans ces jugements ; car apparemment tel ou tel homme de bien qui est mort jeune aurait encore acquis de plus grands mérites et converti bien des pécheurs, s'il eût vécu plus longtemps dans les circonstances où il se serait trouvé , en conséquence des lois générales de la nature et de la grâce. Mais ces sortes de jugements, quoiqu'un peu téméraires ou hardis, n'ont point de mauvais effets ; et ceux qui les font ne prétendent point tant qu'on les croie véritables, qu'on adore la sagesse et la bonté de Dieu dans le gou- \ernement du monde.

Ariste. — Je vous entends, Théodore. 11 vaut mieux que les hommes parlent mal de la Providence que de n'en parler jamais.

Théodore. — Non, Ariste. Mais il vaut mieux que les hommes parlent souvent de la Providence selon leurs faibles idées, que de n'en parler jamais. Il vaut mieux que les hommes parlent de Dieu humainement que de n'en dire jamais rien. Il ne faut jamais mal parler ni de Dieu ni de sa providence. Cela est vrai ; mais il nous est permis de bégaver sur ces matières si relevées, pourvu que ce soit selon l'analogie de la foi. Car

Dieu se plaît dans les efforts que nous faisons pour raconter ses merveilles. Croyez-moi, Ariste, on ne peut guère plus mal parler de la Providence que de n'en dire jamais rien.

Théotime. — Voudriez-vous, Ariste, qu'il n'y eût que les philosophes qui parlassent de la Providence, et entre les philosophes que ceux qui ont ridée que vous en avez maintenant ?

V. Ariste. — Je voudrais, Théotime, que les hommes ne parlassent jamais de la Providence d'une manière propre à faire croire aux simples que les méchants ne réussissent jamais dans leurs entreprises; car la prospérité des impies est un fait si constant, que cela peut jeter et que cela jette souvent de la défiance dans les esprits. Si les hiens et les maux temporels étaient à peu près réglés suivant les mérites et la confiance en Dieu, la manière dont on parle ordinairement de la Providence n'aurait point de mauvaises suites. Mais prenez-y garde : la plupart des hommes, et ceux-là principalement qui ont le plus de piété, tombent dans de très-grands malheurs, parce qu'au lieu de se servir dans leurs besoins des moyens sûrs que leur fournit la providence générale, ils tentent Dieu dans l'espérance trompeuse d'une providence particulière. S'ils ont un procès, par exemple, ils négligent de faire les écritures nécessaires pour instruire les juges de la justice de leur cause. S'ils ont des ennemis ou des envieux qui leur dressent des embûches, au lieu de veiller sur eux pour découvrir leurs desseins, ils s'attendent que Dieu ne manquera pas de les protéger. Les femmes qui ont un mari fâcheux, au lieu de le gagner par la patience et l'humilité, vont en faire leurs plaintes à tous les gens de bien qu'elles connaissent et le recommander à leurs prières. On n'obtient pas toujours par ce moyen ce qu'on désire et ce qu'on espère; et alors on ne manque guère de murmurer contre la Providence et d'entrer dans des sentiments qui offensent les perfections divines. Vous savez, Théotime, les funestes effets que produit dans l'esprit des simples une Providence mal entendue, et que c'est principalement de là que la superstition tire son origine, superstition qui cause dans le monde une infinité de maux.

Théotime. — Je vous avoue, Ariste, qu'il serait à souhaiter que tous les hommes eussent une juste idée de la providence divine. Mais je vous soutiens, avec Théodore, que cela n'é-

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tant pas possible, il vaut mieux qu'ils en parlent comme ils font que de n'en rien dire du tout. L'idée qu'ils en ont, toute fausse qu'elle est, et même cette pente naturelle qui fait que les esprits se portent à la superstition , leur est fort avantageuse dans l'état où ils sont, car cela les empêche de tomber dans mille désordres. $uand vous y aurez bien pensé, je crois que vous en demeurerez d'accord. Tel perd son procès pour avoir négligé les moyens naturels de le gagner. Qu'importe, Ariste? La perte de son bien sera peut-être la cause de son salut. Assurément, si ce n'est point la paresse et la négligence qui l'ont porté à laisser tout là, mais un saint mouvement de confiance en Dieu, et la crainte d'entrer dans un esprit de chicane et de perdre son temps assez inutilement; si cela est, il a gagné son procès devant Dieu, quoiqu'il l'ait peut-être perdu devant les hommes; car il lui reviendra plus de profit d'un procès perdu de cette manière que d'un autre gagné avec dépens, dommages et intérêts.

VI. Nous sommes chrétiens, Ariste; nous avons droit aux. vrais biens : le ciel est maintenant ouvert, et Jésus-Christ , notre précurseur et notre chef, y est déjà entré pour nous. Ainsi Dieu ne récompense plus, comme autrefois, notre confiance en lui par l'abondance des biens temporels, il en a de meilleurs pour ses enfants adoptés en Jésus-Christ. Ce temps est passé avec la loi. L'alliance ancienne et figurative de la nouvelle est maintenant abrogée. Si nous étions Juifs, j'entends des Juifs charnels, nous aurions ici-bas une récompense proportionnée à nos mérites; encore' un coup, je dis des Juifs charnels, car les Juifs chrétiens ont eu part à la croix de Jésus-Christ avant que d'avoir part à sa gloire. Mais nous avons de meilleures espérances qu'eux, meliorem et manentem substantiam 1 , fondée sur une meilleure alliance et de meilleures victimes : Mêlions testamenti sponsor factus est Jésus... Melioribus hostiis quam istis 2. La prospérité des méchants ne doit plus étonner que les chrétiens juifs, que les mahométans, que ceux qui ne savent pas la différence qu'il y a entre les deux alliances, entre la grâce de l'ancien Testament et celle du nouveau, entre les biens temporels que Dieu distribuait aux Juifs par le ministère des anges, et les vrais biens que Dieu donne à ses enfants par notre chef et notre médiateur

1 Hœbr. 10, 34.

- Ibid. 7, 22, 9, 23.

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Jésus Christ. On croit que les hommes doivent être misérables à proportion qu'ils sont criminels. Il est vrai ; mais dans le fond on a raison de le croire, car cela arrivera tôt ou tard. U n y a point de chrétien qui ne sache que le jour viendra auquel Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. La prospérité des méchants ne peut donc ébranler que ceux qui manquent, de foi, et qui ne reconnaissent point d'autres biens que ceux de la vie présente. Ainsi, Ariste, l'idée confuse et imparfaite de la Providence qu'ont la plupart des hommes ne produit point tant de mauvais effets que vous le pensez dans les vrais chrétiens, quoiqu'elle trouble l'esprit et qu'elle inquiète extrêmement le commun des hommes, qui remarquent souvent qu'elle ne s'accorde pas avec l'expérience. Mais il vaut mieux qu'ils en aient cette idée que de n'en avoir point du tout, ce qui arriverait peu à peu s'ils la laissaient effacer de leur esprit par un silence pernicieux.

Ariste. — Je vous avoue, Théotime, que la foi empêche souvent qu'on ne tire des conséquences impies de la prospérité des méchants et des afflictions des gens de bien. Mais comme la foi n'est pas si sensible que l'expérience continuelle de ces événements fâcheux, elle n'empêche pas toujours que l'esprit ne s'ébranle et ne se défie de la Providence. De plus , les chrétiens ne suivent presque jamais les principes de leur religion ; ils parlent des biens et des maux comme les Juifs charnels. Quand un père exhorte son fils à la vertu, il ne craint point de lui dire que, s'il est homme de bien , toutes ses entreprises réussiront. Croyez-vous que son fils pense aux vrais biens? Hélas! peut être que le père n'y pensa jamais lui-même. Cependant les libertins, qui remarquent avec soin les contradictions de tous ces discours qu'on fait sans réflexion sur la Providence, ne manquent pas d'en tirer des preuves de leur impiété ; et elles sont si sensibles, ces preuves, et si palpables, qu'il suffit qu'ils les proposent pour ébranler les gens de bien et pour renverser ceux que la foi ne soutient point. « Pensez-vous, dit Jésus Christ, que ces dix-huit personnes qui furent écrasées sous les ruines de la tour de Siloé fussent plus criminelles ou plus redevables à la justice de Dieu que les autres habitants de Jérusalem? Non, dit-il, mais vous périrez tous si vous ne faites pénitence l. » Voilà comme il faut

» Luc, 13, 4.

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parler aux hommes pour leur apprendre qu'en cette vie les plus misérables ne sont pas pour cela les plus criminels, et que ceux qui vivent dans l'abondance, au milieu des plaisirs et des honneurs, ne sont pas pour cela plus chéris de Dieu, ni protégés d'une providence plus particulière.

VU. Théotime. — Oui, Ariste. Mais tout le monde n'est pas toujours en état de goûter cette vérité. Durus est hic sermo. Les charnels, ceux qui ont encore l'esprit juif, n'y comprennent rien. Il faut parler aux hommes selon leur portée, et s'accommoder à leur faiblesse pour les gagner peu à peu. 11 faut conserver soigneusement dans leur esprit l'idée de la Providence telle qu'ils sont capables de l'avoir. Il faut leur promettre le centuple; qu'ils l'entendent comme ils pourront, selon les dispositions de leur cœur. Les charnels l'entendront mal, il est vrai; mais il vaut encore mieux qu'ils croient que la vertu sera mal récompensée que de ne l'être point du tout. Elle le sera même parfaitement bien, selon leurs fausses idées. Quelque libertin leur fera remarquer qu'on leur fait de vaines promesses. Je le veux. Mais peut-être cela servirat-il à leur faire comprendre qu'ils se trompent eux-mêmes, et que les biens qu'ils estiment si fort sont bien peu de chose , puisque Dieu les distribue si mal à leur gré, et selon leurs préjugés. Assurément , Ariste , on ne peut guère trop parler de la Providence, quand même on n'y connaîtrait rien ; car cela réveille toujours dans l'esprit cette pensée , qui est le fondement de toutes les religions, qu'il y a un Dieu qui récompense et qui punit. L'idée confuse de la Providence est aussi utile que celle que vous en avez, pour porter à la vertu le commun des hommes. Elle ne peut éclaircir les difficultés des impies; on ne peut la défendre sans tomber dans un nombre infini de contradictions. Cela est vrai. Mais c'est de quoi les simples ne s'embarrassent guère. La foi les soutient, et leur simplicité, leur humilité les met assez à couvert contre les attaques des libertins. Ainsi je crois que dans les discours faits pour tout le monde il faut parler de la Providence selon l'idée la plus commune; et ce que Théodore nous a appris, il faut le garder pour faire taire les prétendus esprits forts , et pour rassurer ceux qui se trouveraient ébranlés parla considération des effets qui paraissent contredire les perfections divines : encore doit-on supposer qu'ils soient capables de l'attention nécessaire pour suivre nos principes ; car autrei. 25

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ment ce serait bien le plus court, s'ils étaient chrétiens , de les arrêter uniquement par l'autorité de l'Ecriture.

Arîste. — Je me rends, Théotime. 11 faut parler aux hommes selon leurs idées, lorsqu'ils ne sont point en état d'approfondir les matières. Si on critiquait le sentiment confus qu'ils ont de la Providence, on leur serait peut-être un sujet de chute. ïl serait facile de les embarrasser parles contradictions où ils tombent. Mais ii serait fort difficile de les délivrer de leur embarras ; car il faut trop d'application pour reconnaître et pour suivre les vrais principes de la Providence. Je le comprends, Théotime, et je pense que c'est principalement pour cela que Jésus-Christ et les apôtres ne nous ont point enseigné formellement les principes *,de raison dont les théologiens se servent pour appuyer les vérités de la foi. Ils ont supposé que les personnes éclairées sauraient ces principes, et que les simples , qui se rendent uniquement à l'autorité , n'en auraient pas besoin , et qu'ils pourraient même en être choqués et les prendre mal, faute d'application et d'intelligence. Je suis donc bien résolu de laisser aux hommes la liberté de parler à leur manière de la Providence, pourvu qu'ils ne disent rien qui blesse ouvertement les attributs divins; pourvu qu'ils ne donnent pas à Dieu des desseins injustes et bizarres, et qu'ils ne le fassent point agir pour satisfaire leurs inclinations déréglées. Mais pour les philosophes, et surtout certains prétendus esprits forts, assurément je ne souffrirai pas leurs impertinentes railleries. J'espère que j'aurai mon tour, et que je les embarrasserai fort. Us m'ont quelquefois réduit au silence, mais je les obligerai bien à se taire, car j'ai maintenant de quoi répondre à tout ce qu'ils m'ont objecté de plus spécieux et de plus fort.

VIII. Théodore. — Prenez garde, Ariste, que la vanité et Famour-propre n'animent un peu votre zèle. Ne cherchez point d'adversaires pour avoir la gloire et le plaisir de les vaincre. C'est la vérité qu'il faut faire triompher de ceux qui l'ont combattue. Si vous prétendez les confondre, vous ne les gagnerez pas, et peut-être qu'ils vous confondront encore; car, je le veux, vous avez de quoi les obliger au silence : mais c'est supposé qu'ils veulent entendre raison ; ce qu'assurément ils ne feront pas, quand ils sentiront que vous voulez l'emporter. S'ils vous raillent , ils auront les rieurs de leur côté. S'ils s'effrayent, ils répandront la frayeur dans les esprits.

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Vous serez seul avec vos principes , auxquels personne ne comprendra rien. Je vous conseille donc, Ariste, de prendre en particulier ces personnes que vous avez en vue, et de leur propose]' votre sentiment, comme pour apprendre d'eux ce que vous devez en croire. Il faudra pour vous répondre qu'ils s'appliquent à l'examiner, et peut-être que l'évidence les convaincra. Prenez garde surtout qu'ils ne s'imaginent pas que -vous les jouez. Parlez en disciple de bonne foi, afin qu'ils ne reconnaissent point votre charitable dissimulation. Mais lorsque vous aurez reconnu que la vérité les pénètre, alors combattez-la sans crainte qu'ils l'abandonnent Ils la regarderont comme un bien qui leur appartient, et qu'ils auront acquis par leur application et par leur travail ; ils prendront intérêt dans sa défense, non peut-être qu'ils l'aiment véritablement, mais parce que leur amour-propre y trouvera son compte. Ainsi vous les engagerez dans le parti delà vérité, et vous formerez entre elle et eux des liaisons d'intérêt qu'ils ne rompront pas facilement. La plupart des hommes regardent la vérité comme un meuble fort inutile , ou plutôt comme un meuble fort embarrassant et fort incommode. Mais lorsqu'elle est de leur invention , et qu'ils la regardent comme un bien qu'on veut leur enlever, ils s'y attachent si fort et la considèrent si attentivement, qu'ils ne peuvent plus l'oublier.

Ariste. — Vous avez raison, Théodore : pour gagner sûrement les gens, il faut trouver le moyen de dédommager leur amour-propre ; c'est là le secret. Je tacherai de suivre exactement votre conseil charitable. Mais pensez-vous que je possède assez bien vos principes pour en convaincre les autres , et pour répondre à toutes leurs difficultés ?

Théodore. — Si vous êtes bien résolu de prendre avec vos ,gens l'air et les manières de disciple , il n'est pas nécessaire que vous les sachiez plus exactement, ces principes. Ils vous les apprendront aussi bien que moi.

Ariste. — Gomment, Théodore, aussi bien que vous ?

Théodore.— Mieux que moi, Ariste ; vous le verrez par expérience. Souvenez-vous seulement des principales vérités que je vous af expliquées et auxquelles vous devez rapporter toutes les interrogations que vous leur ferez.

Souvenez-vous que Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs;

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qu'ainsi il ne forme point ses desseins indépendamment des voies de les exécuter, mais qu'il choisit et l'ouvrage et les voies qui tout ensemble expriment davantage les perfections qu'il se glorifie de posséder que tout autre ouvrage par toute autre voie. Voilà, Ariste, le principe le plus général et le plus fécond.

Souvenez-vous que plus il y a de simplicité, d'uniformité, de généralité dans la Providence, y ay ant égalité dans le reste, plus elle porte le caractère de la Divinité; qu'ainsi Dieu gouverne le monde par des lois générales , pour faire éclater sa sagesse dans l'enchaînement des causes.

Mais souvenez-vous que les créatures n'agissent point les unes sur les autres par leur efficace propre , et que Dieu ne leur a communiqué sa puissance que parce qu'il a établi leurs modalités causes occasionnelles, qui déterminent l'efficace des lois générales qu'il s'est prescrites. Tout dépend de ce principe.

IX. Voici, Ariste, les lois générales selon lesquelles Dieu règle le cours ordinaire de sa providence :

1. Les lois générales des communications des mouvements, desquelles lois le choc des corps est la cause occasionnelle ou naturelle. C'est par rétablissement de ces lois que Dieu a communiqué au soleil la puissance d'éclairer, au feu celle de brûler, et ainsi des autres vertus qu'ont les corps pour agir les uns sur les autres; et c'est en obéissant à ses propres lois que Dieu fait tout ce que font les causes secondes.

2. Les lois de l'union de l'âme et du corps , dont les modalités sont réciproquement causes occasionnelles de leurs changements. C'est par ces lois que j'ai la puissance de parler, de marcher, de sentir, d'imaginer, et le reste , et que les objets ont par mes organes le pouvoir de me toucher et de m'ébranler. C'est par ces lois que Dieu m'unit à tous ses ouvrages.

3. Les lois de l'union de l'âme avec Dieu, avec la substance intelligible de la raison universelle, desquelles lois notre attention est la cause occasionnelle. C'est par l'établissement de ces lois que l'esprit a le pouvoir de penser à ce qu'il veut et de découvrir la vérité. 11 n'y a que ces trois lois générales que la raison et l'expérience nous apprennent. Mais l'autorité de l'Ecriture nous en fait connaître encore deux autres, savoir :

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4. Les lois générales qui donnent aux gens bons et mauvais pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature *. C'est par l'efficace de ces lois que les anges ont gouverné le peuple juif, qu'ils Font puni et récompensé par des biens et des maux temporels, selon Tordre qu'ils en avaient reçu de Dieu. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore le pouvoir de nous tenter, et que nos anges tutélaires ont celui de nous défendre. Les causes occasionnelles de ces lois sont leurs désirs pratiques; car il y a contradiction qu'un autre que le créateur des corps en puisse être le moteur.

5. Les lois enfin par lesquelles Jésus-Christ a reçu la souveraine puissance dans le ciel et sur la terre, non-seulement sur les corps , mais sur les esprits ; non-seulement pour distribuer les biens temporels, comme les anges à la synagogue, mais pour répandre dans les cœurs la grâce intérieure qui nous rend enfants de Dieu et qui nous donne droit aux biens éternels3. Les causes occasionnelles de ces lois sont les divers mouvements de l'âme sainte de Jésus ; car notre médiateur et souverain prêtre intercède sans cesse , et son intercession est toujours et très-promptement exaucée.

Voilà , Ariste , les lois les plus générales de la nature et de la grâce que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence. C'est par ces lois qu'il exécute ses desseins d'une manière qui porte admirablement le caractère de sa prescience infinie, de sa qualité de scrutateur des cœurs, de son immutabilité et de ses autres attributs. C'est par ces lois qu'il communique sa puissance aux créatures , et qu'il leur donne part à la gloire de l'ouvrage qu'il exécute par leur ministère. C'est même par cette communication de sa puissance et de sa gloire qu'il rend le plus d'honneur à ses attributs; car il faut une sagesse infinie pour se servir aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires dans l'exécution de ses desseins.

Mais quoique Dieu se soit prescrit ces lois générales, et encore quelques autres dont il n'est pas nécessaire de parler, comme sont celles par lesquelles le feu de l'enfer a le pouvoir de tourmenter les démons, les eaux du baptême celui de nous purifier, et autrefois les eaux très-arnères de la jalousie celui de punir

1 Voy. le dernier Éclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce , et la Réponse à la Dissertation de M. Arnauld contre cet Eclaircissement.

2 Voy. le deuxième Discours du Traité de la Nature et de la Grâce

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l'infidélité des femmes et ainsi des autres ; quoique Dieu se soit, dis-je, prescrit ces lois, et qu'il ne quitte point sans de grandes raisons la généralité de sa conduite, souvenez-vous bien que lorsqu'il reçoit plus de gloire en la quittant qu'en la suivant, alors il ne manque jamais de l'abandonner; car, pour accorder les contradictions qui paraissent dans les effets de la Providence, il suffit que vous souteniez que Dieu agit et doit agir ordinairement par des lois générales. Retenez donc bien ces principes , et réglez vos interrogations de manière qu'elles ne tendent qu'à les faire envisager aux personnes que vous prétendez convertir.

Ariste. — Je le ferai, Théodore , et j'espère que je réussirai dans mon dessein ; car tous ces principes me paraissent si évidents, si bien liés les uns aux autres, et tellement d'accord avec ce que nous voyons arriver, que, pourvu que les préjugés et les passions ne mettent point trop d'obstacle à l'impression qu'ils doivent faire sur leur esprit, il sera bien difficile qu'ils y résistent. Je vous remercie de l'avis que vous m'avez donné de dédommager leur amour-propre ; car je vois bien que je gâterais tout, si je m'v prenais comme j'en aurais bonne envie. Mais, Théodore, supposez que je réussisse dans mon dessein , et que je les aie bien convaincus delà vérité de nos principes, comment pourrais-je les obliger à reconnaître l'autorité de l'Eglise ; car iis sont nés dans l'hérésie, et je voudrais bien les en retirer ?

Théodore. — Vraiment, Ariste , voilà bien une autre affaire. Vous pensez peut-être qu'il suffit de donner de bonnes preuves de l'infaillibilité de l'Eglise pour convertir les hérétiques. Il faut, Ariste , que le ciel s'en mêle ; car l'esprit de parti forme tous les jours tant de liaisons secrètes dans le cœur de ceux qui y sont malheureusement engagés , que cela les aveugle et les ferme à la vérité. Si quelqu'un vous exhortait à vous faire huguenot , assurément vous ne l'éeouteriez pas volontiers. Sachez donc qu'ils sont peut-être plus ardents que nous, parce que, dans l'état où ils se trouvent, ils se sont, plus souvent que nous, exhortés les uns les autres à donner des marques de leur fermeté. Ayant donc une infinité d'engagements, de liaisons, de préjugés, de raisons d'amourpropre qui les arrêtent dans leur secte, quelle adresse ne

1 Nomb. 5.

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

faut-il point pour les obliger à considérer sans prévention les preuves qu'on peut leur donner qu'ils sont dans Terreur !

Ariste. — Je sais, Théodore, que leur délicatesse est extrême sur le fait de la religion, et que, pour peu qu'on les touche rudement par cet endroit-là, toutes leurs passions se révoltent. Mais ne craignez point ; car, outre que ceux dont je parle ne sont pas si sensibles que beaucoup d'autres, je prendrai si bien les manières d'un disciple bien soumis, que je les obligerai pour me répondre h examiner les doutes que je leur proposerai. Donnez-moi seulement quelques preuves de l'infaillibilité de FEglise , conformes à l'idée que vous m'avez donnée de la Providence.

X. Théodore.— Il est certain par F Ecriture, que les hérétiques n'osent rejeter, que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés , et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité !. » Il faut donc trouver daus l'ordre de la Providence de bons moyens pour faire \enir tous les hommes à la connaissance de la vérité.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de sou Fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles ; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa conduite doit porterie caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence; sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à 1 volonté que Dieu a que tous les hommes v iennent à la connaissance de la vérité. Or on ne peut y arriver , à celte connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

1 fim. 2, 4.

ENTRETIENS

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres , les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que MM. les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius , les Coccejus, les Saumaise , les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais quoi! la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner la vérité de Terreur? Assurément cela n'est pas vraisemblable. La voie de l'examen est tout à fait insuffisante. Maintenant que la raison de l'homme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale ; elle répond parfaitement à lavolonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nous puissions suivre sans craindre l'erreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouve dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de 1 Eglise que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Eglise, il ne croirait pas à l'Evangile. Comment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Evangiles que nous avons ont une autorité infaillible ? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles; et je ne sais si les savanls en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Evangile de saint Matthieu, par exemple , est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément, si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéîiste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. 11 y en a qui prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention estelle appuyée? 11 faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. 11 faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Eglise pour tous les particuliers. Or l'un est bien plus

SUR LA METAPHYSIQUE

simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Mais je veux que tous ceux qui lisent l'Ecriture sachent, par une révélation particulière, que l'Evangile est un livre divin et qui n'a point été corrompu par la malice et la négligence des copistes : qui nous en donnera l'intelligence? Car la raison ne suffit pas pour en prendre toujour s le vrai sens. Les sociniens sont raisonnables aussi bien que les autres hommes, et ils y trouvent que le fils n'est point consubstantielau père. Les calvinistes sont hommes comme les luthériens, et ils prétendent que ces paroles : Prenez,, mangez , ceci est mon corps, signifient, dans le lieu où elles sont , que ce que Jésus- Christ donne à ses apôtres n'est guère que la figure de son corps. Qui détrompera les uns ou les autres? qui les conduira à la connaissance delà vérité où Dieu veut que nous arrivions tous? 11 faudra à tous moments à chaque particulier une assistance du Saint-Esprit que les hérétiques refusent à toute l'Eglise lorsqu'elle est assemblée pour formel' ses décisions. Quelle extravagance, quel aveuglement, que d'orgueil! On s'imagine qu'on entend mieux l'Ecriture que l'Eglise universelle, qui conserve le sacré dépôt de la tradition, et qui mérite un peu plus que chaque particulier que Jésus-Christ, qui en est le chef, s'applique à la défendre contre les puissances de l'enfer.

XII. La plupart des hommes sont persuadés que Dieu les conduit par une providence particulière, ou plutôt qu'il conduit ainsi ceux pour lesquels ils sont prévenus d'une grande estime ; ils sont disposés à croire que tel est chéri de Dieu de manière qu'il ne permettra pas qu'il tombe dans Terreur, ni qu'ils l'y engagent; ils lui attribuent une espèce d'infaillibilité, et ils s'appnient volontiers sur cette autorité chimérique qu'ils se sont faite par quantité de réflexions sur les grandes et excellentes qualités du personnage, pour se délivrer par là du travail incommode de l'examen. Ce sont des aveugles qui en suivent d'autres , et qui tomberont avec eux dans le précipice. C'est que tout homme est sujet à l'erreur : Omnis homomendax. 11 est vrai que nous axons besoin d'une autorité visible, maintenant que nous ne pouvons pas facilement rentrer en nous-mêmes pour consulter la raison, et qu'il y a des vérités nécessaires au salut que nous ne pouvons apprendre que par la révélation. Mais cette autorité sur laquelle nous devons nous appuyer doit être générale et l'effet d'une providence générale.

EINTRETIEINS

Dieu n'agit point ordinairement par des volontés particulières dans les esprits pour empêcher qu'ils ne se trompent. Cela ne s'accommode pas avec l'idée que nous devons avoir de la Providence, qui doit porter le caractère des attributs divins. Dieu a commis à notre médiateur le soin de notre salut; mais Jésus-Christ lui-même imite , autant que cela se peut , la conduite de son père, en faisant servir la nature à la grâce, et en choisissant des moyens généraux pour l'exécution de son ouvrage; il a envoyé ses apôtres par tout le monde pour annoncer aux peuples les vérités de l'Evangile ; il a donné à son Eglise des évêques, des prêtres, des docteurs, un chef visible pour la gouverner; il a établi des sacrements pour répandre sa grâce dans les cœurs , marque certaine qu'il construit son ouvrage par des voies générales , et que les lois de la nature lui fournissent. Jésus-Christ peut sans doute éclairer intérieurement les esprits sans le secours de la prédication; mais apparemment il ne le fera pas. Il peut sans le baptême nous régénérer, mais il ne veut pas rendre inutiles ses sacrements ; il n'agira jamais en tel et tel d'une manière particulière, sans quelque raison particulière, sans quelque espèce de nécessité. Mais où est la nécessité qu'il éclaire particulièrement tel et tel critique, afin qu'il prenne bien le sens d'un passage de l'Ecriture? L'autorité de l'Eglise suffit pour empêcher qu'on ne s'égare : pourquoi ne \eut-on pas s'y soumettre ? Il suffit que Jésus-Christ conserve à l'Eglise son infaillibilité, pour conserver en même temps la foi dans tous les enfants humbles et obéissants à leur mère. Malheur aux téméraires et aux présomptueux qui s'attendent que Jésus-Christ les éclaire particulièrement contre la raison, contre l'ordre de sa conduite qu'il a réglé Sur Tordre immuable! Jésus-Christ ne manque jamais d'assister les justes dans leurs besoins ; il ne leur refuse jamais la grâce nécessaire pour vaincre les tentations; il leur ouvre l'esprit dans la lecture des livres saints; il récompense souvent leur foi par le don de l'intelligence : c'est que cela est conforme à Tordre, et nécessaire pour leur ^instruction et l'édification des peuples. Mais pour conserver notre foi dans les matières décidées, nous avons l'autorité de l'Eglise : cela suffit. 11 veut que nous y soyons soumis. Il n'y a que lui de qui nous puissions recevoir les secours nécessaires pour vaincre les tentations. Voilà pourquoi il intercède sans cesse pour conserver en nous notre

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

charité ; mais il n'intercède point sans cesse afin que les présomptueux ne tombent ponit dans l'erreur en lisant les Ecritures, nous ayant donné une autorité infaillible sur laquelle nous devons nous appuyer, celle de l'Eglise du Dieu vivant, qui est la colonne et le ferme appui de la vérité : columna et finnamentum veritatis

Ariste. — Ce que vous me dites là, Théodore, s'accorde parfaitement avec l'idée que vous m'avez donnée de la Providence. Dieu a ses lois générales, et notre médiateur et notre chef ses règles, qu'il suit inviolablement, comme Dieu ses lois, si l'ordre immuable, qui est la loi primitive de toutes les intelligences, ne demande des exceptions. 11 est infiniment plus simple et plus conforme à la raison que Jésus-Christ assiste son Eglise pour l'empêcher de tomber dans l'erreur, que chaque particulier^ et principalement que celui qui a la témérité de révoquer en doute des matières décidées, et qui par là accuse le Sauveur d'avoir abandonné son Epouse ou de n'avoir pu la défendre. Nous avons besoin maintenant d'une autorité infaillible. La Providence y a pourvu ; et cela d'une manière qui me paraît digne des attributs divins et des qualités de notre Sauveur Jésus-Christ , d'une manière qui répond parfaitement à cette volonté de Dieu, que tous les hommes soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité.

Théodore. — 11 est vrai, Ariste ; car l'Eglise apostolique et romaine est visible et reconnaissante. Elle est perpétuelle pour tous les temps et universelle pour tous les lieux; du moins est-ce la société la plus exposée aux yeux de toute la terre et la plus vénérable pour son antiquité. Toutes les sectes particulières n'ont aucun caractère de vérité, aucune marque de divinité. Celles qui paraissent maintenant avoir quelque éclat ont commencé longtemps après elle. C'est ce que tout le monde sait, et ceux-là mômes qui se laissent éblouir de ce petit éclat qui ne passe guère les bornes de leur pays. Ainsi Dieu a pourvu tous les hommes, autant que ses lois générales le lui ont permis, d'un mov, en facile et sûr pour arriver à la connaissance de la vérité.

Théotime. — Je ne comprends pas, Ariste, sur quel fondement on peut douter de l'infaillibilité de l'Eglise de Jésus- Christ. Est-ce que les hérétiques ne croient pas qu'elle a été

1 Tim. 3, 15.

divinement établie, qu'elle est divinement gouvernée? Pour douter qu'elle soit divinement inspirée, il faut n'avoir nulle idée de l'Eglise de Jésus-Christ; il faut la regarder comme les autres sociétés, pour la croire sujette à l'erreur dans les décisions qu'elle fait pour l'instruction de ses enfants. Oui, Ariste, il n'y a personne, s'il n'est étrangement prévenu, qui ne voie d'abord que puisque Jésus-Christ est le chef de l'Eglise, qu'il en est l'époux, qu'il en est le protecteur, il est impossible que les portes de l'enfer prévalent contre elle, et qu'elle enseigne l'erreur, pourvu qu'on ait de Jésus-Christ l'idée qu'il faut en avoir. Il ne faut point pour cela entrer dans un grand examen : c'est une Vérité qui saute aux yeux des plus simples et des plus grossiers. Dans toutes les sociétés il faut une autorité; tout le monde en est convaincu. Les hérétiques mêmes veulent que ceux de leur secte se soumettent aux décisions de leurs synodes. En effet, une société sans autorité, c'est un monstre à plusieurs têtes. Or l'Eglise est une société établie divinement pour conduire les hommes à la connaissance de la vérité. Donc il est évident que son autorité doit être infaillible , afin qu'on puisse parvenir où Dieu veut que nous arrivions tous, sans être obligé de suivre la voie périlleuse et insuffisante de l'examen.

Théodore. — Supposons même, Ariste, que Jésus-Christ ne soit ni le chef ni l'époux de l'Eglise, qu'il ne veille point sur elle, qu'il ne soit point au milieu d'elle jusqu'à la consommation des siècles pour la défendre contre les puissances de l'enfer : elle n'aurait plus cette infaillibilité divine qui est le fondement inébranlable de notre foi. Néanmoins il me paraît évident qu'il faut avoir perdu l'esprit, ou être prévenu d'un entêtement prodigieux, pour préférer les opinions des hérétiques aux décisions de ses conciles. Prenons un exemple. Nous sommes en peine de savoir si c'est le corps de Jésus- Christ ou la figure de son corps qui est dans l'Eucharistie. Nous convenons tous que les apôtres savaient bien ce qui en était. Nous convenons qu'ils ont enseigné ce qu'il en fallait croire dans toutes les églises qu'ils ont fondées. Que fait -on pour éclaircir ce dont on conteste? On convoque des assemblées les plus générales que l'on peut. On fait venir dans un même lieu les meilleurs témoins que l'on puisse avoir de ce que l'on croit dans divers pays. Les évêques savent bien que dans l'Eglise où ils président on croit, ou non, que le corps de

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

Jésus-Christ so;t dans l'Eucharistie. On leur demande donc à eux ce qu'ils en pensent. Ils déclarent que c'est un article de leur foi que le pain est changé au corps de Jésus- Christ. Ils prononcent anathème contre ceux qui soutiennent le contraire. Les évêques des autres églises, qui n'ont pu se trouver à l'assemblée, approuvent positivement la décision ; ou, s'ils n'ont point de commerce avec ceux du concile, ils se taisent et témoignent assez par leur silence qu'ils sont dans le même sentiment; autrement ils ne manqueraient pas de le condamner, car les grecs n'épargnent pas trop les latins. Cela étant, je soutiens que , même dans la supposition que Jésus-Christ ait abandonné son Eglise, il faut avoir renoncé au sens commun pour préférer l'opinion de Calvin à celle de tous ces témoins , qui attestent un fait qu'il n'est pas possible qu'ils ignorent.

Ajuste. — Cela est dans la dernière évidence. Mais on vous dira que ces évêques, qui ne peuvent ignorer ce que Ton croit actuellement dans leurs églises sur le fait de l'Eucharistie, peuvent ne pas savoir ce que l'on en croyait il y a mille ans, et qu'il se peut faire que toutes les églises particulières soient insensiblement tombées dans Terreur.

Théodore. — En supposant que Jésus-Christ ne gouverne point son Eglise, je conviens qu'il se peut faire que toutes les églises généralement tombent dans l'erreur; mais qu'elles tombent toutes dans la même erreur, cela est moralement impossible : qu'elles y tombent sans que l'histoire ait laissé des marques éclatantes de leurs contestations, autre impossibilité morale; qu'elles tombent toutes enfin dans une erreur semblable à celle que les calvinistes nous attribuent, impossibilité absolue. Car qu'est-ce que l'Eglise a décidé? Que le corps d'un homme se trouve en même temps en une infinité de lieux; que le corps d'un homme se trouve dans un aussi petit espace qu'est l'Eucharistie; qu'après que le prêtre a prononcé quelques paroles, le pain se change au corps de Jésus- Christ, et le vin en son sang. Quoi! cette folie, je parle en hérétique, cette extravagance sera montée dans la tête des chrétiens de toutes les églises? 11 faut, ce me semble, être insensé pour le soutenir. Jamais une même erreur n'est généralement approuvée, si elle n'est généralement conforme aux dispositions de l'esprit. Tous les peuples ont pu adorer le soleil. Pourquoi? C'est que cet astre éblouit généralement

ENTRETIENS

tous les hommes. Mais si un peuple insensé a adoré les souris, un autre aura adoré les chats. Si Jésus-Christ abandonnait son Eglise , tous les chrétiens pourraient bien donner peu à peu dans l'hérésie de Calvin sur l'Eucharistie, parce qu'effectivement cette erreur ne choque ni la raison ni les sens. Mais que toutes les églises chrétiennes soient entrées dans une opinion qui révolte l'imagination , qui choque les sens, qui étonne la raison, tout cela insensiblement, sans qu'on s'en soit aperçu, encore un coup, il faut avoir renoncé au sens commun, il faut n'avoir nulle connaissance de l'homme, et n'avoir jamais fait de réflexion sur ses dispositions intérieures, pour le soutenir.

Mais je le veux, Ariste, que, Dieu ayant abandonné son Eglise, il soit possible que tous les chrétiens tombent dans une même erreur, erreur choquante et tout à fait contraire aux dispositions de l'esprit humain, et cela sans même qu'on s'en aperçoive; et je prétends encore, nonobstant cette supposition, qu'on ne peut refuser de se soumettre aux décisions de l'Eglise sans une prévention ridicule. Selon la supposition, il est possible que l'Eglise se trompe. Il est vrai; mais, sans rien supposer, il peut arriver bien plus naturellement qu'un particulier tombe dans l'erreur. 11 ne s'agit pas d'une vérité qui dépende de quelques principes de métaphysique, mais d'un fait, de ce que, par exempJe, Jésus-Christ a voulu dire par ces paroles : Ceci est mon corps; ce qu'on ne peut mieux savoir que par le témoignage de ceux qui ont succédé aux apôtres. Ce que le concile a décidé est contraire à ce qu'on a cru autrefois. Fort bien. C'est donc que tous les évêques ensemble ne savaient pas la tradition aussi bien que Calvin. Mais où sont les auteurs anciens qui disent aux peuples, comme ils y étaient obligés : Prenez garde ! ces paroles, Ceci est mon corps, ne veulent pas dire que c'est le corps de Jésus- Christ, mais seulement la figure de son corps? Pourquoi les confirment-ils dans la pensée que ces paroles si claires font naître naturellement dans l'esprit, et si naturellement que, quoique rien ne paraisse plus incroyable que le sens qu'elles renferment, toutes les églises se sont crues obligées de le recevoir? Comme une même chose peut être à divers égards et figure et réalité, j'avoue qu'il y a des Pères qui ont parlé de l'Eucharistie comme d'une figure. Car effectivement le sacrifice de la messe figure ou représente celui de la croix. Mais

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

ils ne devaient pas se contenter d'appuyer sur la figure; ils devaient rejeter avec soin la réalité. Cependant on remarque tout le contraire. Ils ont peur que notre foi ne chancelle sur la difficulté qu'il y a à croire la réalité, et ils nous rassurent souvent par l'autorité de Jésus-Christ et par la connaissance que nous avons de la puissance divine.

Que si on se retranche à dire que la décision du concile est contraire à la 7*aison et au bon sens, je soutiens encore que plus elle paraît choquer la raison et le bon sens, plus il est certain qu'elle est conforme à la vérité. Car enfin est-ce que les hommes des siècles passés n'étaient pas faits comme ceux d'aujourd'hui? Notre imagination se révolte lorsqu'on nous dit que le corps de Jésus-Christ est en même temps dans le ciel et sur nos autels. Mais sérieusement pense-t-on qu'il y ait eu un siècle où les hommes ne fussent point frappés d'une pensée si effrayante ? Cependant on a cru dans toutes les églises chrétiennes ce terrible mystère. Le fait est constant par le témoignage de ceux qui le peuvent le mieux savoir, je veux dire par le suffrage des évêques. C'est donc que les hommes ont été instruits par une autorité supérieure, par une autorité qu'ils ont crue infaillible, et que l'on voit d'abord sans aucun examen être infaillible lorsqu'on a de Jésus-Christ et de son Eglise l'idée qu'il en faut avoir. Ainsi , qu'on suppose tout ce qu'on voudra , il n'y a pas à balancer sur ce qu'on doit croire, lorsqu'on voit d'un côté la décision d'un concile , et de l'autre les dogmes d'un particulier ou d'une assemblée particulière que l'Eglise n'approu\e pas.

Ariste.-— Je comprends, Théodore, par les raisons que vous me dites là, que ceux qui ôtent à l'Eglise de Jésus-Christ l'infaillibilité qui lui est essentielle ne se délivrent pas pour cela de l'obligation de se soumettre à ses décisions. Pour en être francs et quittes, de cette obligation, il faut qu'ils renoncent au sens commun. Néanmoins on remarque si souvent que les opinions les plus communes ne sont pas les plus véritables, qu'on est assez porté à croire que ce qu'avance un savant homme est bien plus sûr que ce qu'on entend dire à tout le monde.

Théodore. — Vous touchez, Ariste, une des principales causes de la prévention et de l'opiniâtreté des hérétiques. Ils ne distinguent point assez entre les dogmes de la foi et les vérités que l'on ne peut découvrir que par le travail de Fat-

ENTRETIENS

tention. Tout ce qui dépend de principes abstraits n'étant point à la portée de tout le monde, le bon sens veut que Ton se défie de ce qu'en pense la multitude. 11 est infiniment plus vraisemblable qu'un seul bomme, qui s'applique sérieusement à la recherche de la vérité, Tait rencontrée, qu'un million d'autres qui n'y pensent seulement pas. Il est donc vrai, et on le remarque souvent, que les sentiments les plus communs ne sont pas les plus véritables. Mais en matière de foi c'est tout le contraire. Plus il y a de témoins qui attestent un fait, plus ce fait a de certitude. Les dogmes de la religion ne s'apprennent point par la spéculation : c'est par l'autorité , par le témoignage de ceux qui conservent le dépôt sacré de la tradition. Ce que tout le monde croit, ce que l'on a toujours cru, c'est ce qu'il faudra croire éternellement; car, en matière de foi , de vérités révélées , de dogmes décidés , les sentiments communs sont les véritables. Mais le désir de se distinguer fait qu'on révoque en doute ce que tout le monde croit, et qu'on assure pour indubitable ce qui passe ordinairement pour fort incertain. L'amour-propre n'est pas satisfait quand on n'excelle point au-dessus des autres , et qu'on ne sait que ce que personne n'ignore. Au lieu de bâtir solidement sur les fondements de la foi , et de s'élever par l'humilité à l'intelligence des vérités sublimes où elle conduit; au lieu de mériter parla, et devant Dieu et devant les personnes équitables, une véritable et solide gloire, on se fait un plaisir malin et un sujet de vanité d'ébranler ces fondements sacrés, et on se va froisser imprudemment sur cette pierre terrible qui écrasera tous ceux qui auront l'insolence de la heurter.

Ariste. — En voilà, Théodore, plus qu'il ne m'en faut pour interroger mes gens, et pour les conduire où je les souhaite depuis longtemps. Si l'Eglise est divinement gouvernée, il faut bien qu'elle soit divinement inspirée. Si Jésus-Christ en est le chef, elle ne peut pas devenir la maîtresse de l'erreur. Dieu , voulant que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité, n'a pas dû laisser à la discussion de l'esprit humain la voie qui y conduit. 11 faut que sa providence ait trouvé un moyen sûr et facile pour les simples, aussi bien que pour les savants. Les révélations particulières faites à tous ceux qui lisent l'Ecriture ne s'accommodent nullement avec l'idée que nous devons avoir de la providence divine. L'expérience nous apprend que chacun l'explique selon ses

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préjugés. Enfin , dans la supposition même que Jésus-Christ ne gouverne point son Eglise, on ne peut, sans une prévention contraire au bon sens, préférer à la décision d'un concile les opinions particulières à quelque secte que ce soit. Tout cela, Théodore, me paraît évident. Je ne crains plus que l'entêtement de mes amis, et je ne cherche plus que de bons moyens pour dédommager leur amour-propre ; car j'appréhende fort de n'avoir pas les manières propres à les dégager des engagements de toutes sortes où je les trouverai peut-être.

Théodore. — Vous avez, Ariste, tout ce qu'il vous faut pour cela. Courage ! Vous ne savez que trop comment l'homme se manie , ce qui le cabre et ce qui le fait courir. Il faut espérer que la grâce rompra ce qui pourrait les arrêter, j'entends ces liens secrets que vous ne pouvez défaire. Dans le temps que vous parlerez à leurs oreilles, peut-être que Dieu, par sa bonté, les blessera dans le cœur.

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