PREMIER ENTRETIEN
région heureuse et enchantée. Faites-m'en contempler toutes ces merveilles dont vous me parliez l'autre jour d'une manière si magnifique et d'un air si content. Allons, je suis prêt à vous suivre dans ce pays , que vous croyez inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens.
Théodore. — Vous vous réjouissez, Ariste, et je n'en suis pas fâché. Vous me raillez d'une manière si délicate et si honnête , que je sens bien que vous voulez vous divertir , mais que vous ne voulez pas m'offenser. Je vous le pardonne. Vous suivez les inspirations secrètes de votre imagination toujours enjouée. Mais, souffrez que je vous le dise, vous parlez de ce que vous n'entendez pas. Non, je ne vous conduirai point dans une terre étrangère ; mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étranger vous-même dans votre propre pays. Je vous apprendrai que ce monde que vous habitez n'est point tel que vous le croyez, parce qu'effectivement il n'est point tel que vous le voyez ou que vous le sentez. Vous jugez sur le rapport de vos sens de tous les objets qui vous environnent, et vos sens vous séduisent infiniment plus que vous ne pouvez vous l'imaginer. Ce ne sont de fidèles témoins que pour ce qui regarde le bien du corps et la conservation de la vie. A l'égard de tout le reste , il n'y a nulle exactitude , nulle vérité dans leur déposition. Vous le verrez, Ariste, sans sortir de vous-même , sans que je vous enlève dans cette région enchantée que votre imagination vous représente. L'imagination est une folle qui se plaît à faire la folle. Ses saillies, ses mouvements imprévus vous divertissent, et moi aussi. Mais il faut , s'il vous plaît , que dans nos entretiens la raison soit toujours la supérieure. 11 faut qu'elle décide et qu'elle prononce. Or elle se tait et nous échappe toujours lorsque l'imagination vient à la traverse , et qu'au lieu de lui imposer silence, nous écoutons ses plaisanteries et que nous nous arrêtons aux divers fantômes qu'elle nous présente. Tenez-la donc dans le respect en présence de la raison ; faites-la taire , si vous voulez entendre clairement et distinctement les réponses de la vérité intérieure.
Ariste. — Vous prenez, Théodore, bien sérieusement ce que je vous ai dit sans beaucoup de réflexion. Je vous demande pardon de ma liberté. Je vous promets que
Thbqdore. — Vous ne m'avez point fâché, Ariste, vous m'avez réjoui ; car, encore un coup , vous avez l'imagination si
SLR LA MÉTAPHYSIQUE.
vive et si agréable, et je suis si assuré de votre cœur, que vous ne me fâcherez jamais , et que vous me réjouirez toujours, du moins quand vous ne me raillerez que tête à tête ; et ce que je viens de vous dire n'est que pour vous faire entendre que vous avez une terrible opposition à la vérité. Cette qualité , qui vous rend tout éclatant aux yeux des hommes , qui vous gagne les cœurs , qui vous attire l'estime , qui fait que tous ceux qui vous connaissent veulent vous posséder, est l'ennemie la plus irréconciliable de la raison. Je vous avance un paradoxe dont je ne puis vous démontrer présentement la vérité1. Mais vous le reconnaîtrez bientôt par votre propre expérience, et vous en verrez peut-être les raisons dans la suite de nos entretiens. Il y a encore pour cela bien du chemin à faire. Mais croyez-moi, le stupide et le bel esprit sont également fermés à la vérité. Il y a seulement cette différence, qu'ordinairement le stupide la respecte, et que le bel esprit la méprise. Néanmoins, si vous êtes bien résolu de gourmander votre imagination , vous entrerez sans aucun obstacle dans le lieu où la raison rend ses réponses ; et quand vous l'aurez entendue quelque temps , vous n'aurez que du mépris pour tout ce qui vous a charmé jusqu'ici ; et si Dieu vous touche le cœur, vous n'en aurez que du dégoût.
Ariste. — Allons donc promptement , Théodore. Vos promesses me donnent une ardeur que je ne puis vous exprimer. Assurément, je vais faire tout, ce que vous m'ordonnerez.
Doublons le pas Grâce à Dieu, nous voici enfin arrivés au
lieu destiné à nos entretiens. Entrons... Asseyez- vous... Qu'y a-t-il ici qui puisse nous empêcher de rentrer en nous-mêmes pour consulter la raison ? Voulez-vous que je ferme tous les passages de la lumière, afin que les ténèbres fassent éclipser tout ce qu'il y a de visible dans cette chambre et qui peut frapper nos sens ?
Théodore. — Non , mon cher. Les ténèbres frappent nos sens aussi bien que la lumière. Elles effacent l'éclat des couleurs. Mais, à Theure qu'il est, elles pourraient jeter quelque trouble ou quelque petite frayeur dans notre imagination. Tirez seulement les rideaux. Ce grand jour nous incommode* rait un peu, et donnerait peut-être trop d'éclat à certains objets Cela est fort bien : asseyez-vous.
' Traité de morale, ch. 12.
ENTRETIENS
Rejetez, Ariste, tout ce qui vous est entré dans l'esprit parles sens. Faites taire votre imagination. Que tout soit chez vous dans un parfait silence. Oubliez même, si vous le pouvez, que vous avez un corps , et ne pensez qu'à ce que je vais vous dire. En un mot, soyez attentif, et ne chicanez point sur mon préambule. L'attention est la seule chose que je vous demande. Sans ce travail, ou ce combat de l'esprit contre les impressions du corps, on ne fait point de conquêtes dans le pays de la vérité.
Ariste. — Je le crois ainsi, Théodore; parlez. Mais permettez-moi de vous arrêter lorsque je ne pourrai pas vous suivre.
Théodore. — Cela est juste. Ecoutez.
I. Le néant n'a point de propriétés. Je pense , donc je suis 4. Mais que suis-je, moi qui pense, dans le temps que je pense? Suis-je un corps , un esprit , un homme? Je ne sais encore rien de tout cela. Je sais seulement que , dans le temps que je pense , je suis quelque chose qui pense. Mais voyons. Un corps peut-il penser? Uné étendue en longueur, largeur et profondeur, peut-elle raisonner, désirer, sentir? Non sans doute ; car toutes les manières d'être d'une telle étendue ne consistent que dans des rapports de distance ; et il est évident que ces rapports ne sont point des perceptions , des raisonnements, des plaisirs, des désirs, des sentiments, en un mot des pensées. Donc ce moi qui pense , ma propre substance , n'est point un corps, puisque mes perceptions, qui assurément m'appartiennent , sont tout autre chose que des rapports de distance.
Ariste. — 11 me paraît clair que toutes les modifications de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance , et qu'ainsi l'étendue ne peut pas connaître, vouloir, sentir. Mais mon corps est peut-être quelque autre chose que de l'étendue, car il me semble que c'est mon doigt qui sent la douleur de la piqûre , que c'est mon cœur qui désire , que c'est mon cerveau qui raisonne. Le sentiment intérieur que j'ai de ce qui se passe en moi m'apprend ce que je vous dis. Prouvez-moi que mon corps n'est que de l'étendue , et je vous avouerai que mon esprit, ou ce qui est en moi qui pense, qui veut, qui raisonne, n'est point matériel ou corporel.
1 St Augustin, Cité de Dieu, liv. XI, ch. 26,
SUR LA METAPHYSIQUE
II. Théodore. — Quoi! Ariste . vous croyez que votre corps est composé de quelque autre substance que de retendue? Est ce que vous ne comprenez pas qu'il suffit d'avoir de Tétendue pour en former par l'esprit un cerveau , un cœur, des bras et des mains, et toutes les veines , les artères, les nerfs, et le reste donc votre corps est composé ? Si Dieu détruisait rétendue de votre corps , est-ce que vous auriez encore un cerveau, des artères, des veines et le reste ? Concevez-vous bien qu'un corps puisse être réduit en un point mathématique ? Car, que Dieu puisse former tout ce qu'il y a dans l'univers avec l'étendue d'un grain de sable , c'est de quoi je ne doute pas. Assurément où il n'y a nulle étendue, je dis nulle, il n'y a point de substance corporelle. Pensez y sérieusement ; et, pour vous en convaincre, prenez garde à ceci.
Tout ce qui est , on le peut concevoir seul , ou on ne le peut pas. Il n'y a point de milieu, car ces deux propositions sont contradictoires. Or tout ce qu'on peut concevoir seul, et sans penser à autre chose , qu'on peut , dis-je , concevoir seul comme existant indépendamment de quelque autre chose > c'est assurément un être ou une substance ; et tout ce qu'on ne peut concevoir seul, ou sans penser à quelque autre chose, c'est une manière d'être, ou une modification de substance.
Par exemple , on ne peut penser à la rondeur sans penser à l'étendue. La rondeur n'est donc point un être ou une substance, mais une manière d'être. On peut penser à l'étendue sans penser en particulier à quelque autre chose. Donc l'étendue n'est point une manière d'être : elle est elle-même un être. Comme la modification d'une substance n'est que la substance même de telle ou telle façon , il est évident que l'idée d'une modification renferme nécessairement l'idée de la substance dont elle est la modification. Et comme une substance c'est un être qui subsiste en lui-même, l'idée d'une substance ne renferme point nécessairement l'idée d'un autre être. Nous n'avons point d'autre voie pour distinguer les substances ou les êtres , des modifications ou des façons d'être , que par les diverses manières dont nous apercevons ces choses.
Or, rentrez en vous-même, n'est-il pas vrai que vous pouvez penser à de l'étendue sans pensera autre chose ? N'est-il pas vrai que vous pouvez apercevoir de l'étendue toute seule?
ENTRETIENS
Donc retendue est une substance , et nullement une façon ou une manière d'être. Donc l'étendue et la matière ne font qu'une même substance. Or je puis apercevoir ma pensée, mon désir, mon plaisir, sans pensera l'étendue, et même en supposant qu'il n'y a point d'étendue. Donc toutesces choses ne sont point des modifications de l'étendue , mais des modifications d'une substance qui pense, qui sent, qui désire, et qui est bien différente de l'étendue.
Toutes les modifications de l'étendue ne consistent que dans des rapports de distance. Or il est évident que mon plaisir, mon désir et toutes mes pensées ne sont point des rapports de distance. Car tous les rapports de distance se peuvent comparer, mesurer, déterminer exactement pat les principes de la géométrie ; et l'on ne peut ni comparer ni mesurer de cette manière nos perceptions et nos sentiments. Donc mon âme n'est point matérielle. Elle n'est point la modification de mon corps. C'est une substance qui pense, et qui n'a nulle ressemblance avec la substance étendue dont mon corps est composé.
Ariste. — Cela me paraît démontré. Mais qu'en pouvezvous conclure ?
III. Théodore. — J'en puis conclure une infinité de vérités ; car la distinction de l'âme et du corps est le fondement des principaux dogmes de la philosophie, et entre autres de l'immortalité de notre être1 ; car, pour le dire en passant, si 1 âme est une substance distinguée du corps, si elle n'en est point la modification, il est évident que quand même la mort anéantirait notre corps , ce qu'elle ne fait pas , il ne s'ensuivrait pas de laque notre âme fût anéantie. Mais il n'est pas encore temps de traiter à fond cette importantequestion.il faut que je vous prouve auparavant beaucoup d'autres vérités. Tâchez de vous rendre attentif à ce que je vais vous dire.
Ariste. — Continuez. Je vous suivrai avec toute l'attention dont je suis capable.
IV. Théodore. — Je pense à quantité de choses, à un nombre, à un cercle, à une maison, à tels et tels êtres , à l'être. Donc tout cela est, du moins dans le temps que j'y pense. Assurément, quand je pense à un cercle, à un nombre, à l'être ou à l'infini , à tel être fini , j'aperçois des réalités ; car si le
1 v0y. !a Recherche de la Férité, liv. IV, eh. 2.
SUK LA MÉTAPHYSIQUE.
cercle que j'aperçois n'était rien, en y pensant je ne penserais à rien. Or le cercle auquel je pense a des pr opriétés que n'a pas telle autre figure. Donc ce cercle existe dans le temps que j'y pense, puisque le néant n'a point de propriétés, et qu'un néant ne peut être différent d'un autre néant.
Amste. — Quoi, Théodore ! tout ce à quoi vous pensez existe? Est-ce que votre esprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau, à ces chaises, parce que vous y pensez?
Théodore. — Doucement. Je vous dis que tout ce à quoi je pense est, ou, si vous voulez, existe. Le cabinet, le bureau, les chaises que je vois , tout cela est , du moins dans le temps que je le vois. Mais vous confondez ce que je vois avec un meuble que je ne vois point. Il y a plus de différence entre le bureau que je vois et celui que vous croyez voir, qu'il n'y en a entre votre esprit et votre corps.
Amste. — Je vous entends en partie, Théodore, et j'ai honte de vous avoir interrompu. Je suis convaincu que tout ce que nous voyons, ou tout ce à quoi nous pensons , contient quelque réalité. Vous ne parlez pas des objets, mais de leurs idées. Oui, sans doute, les idées que nous avons des objets existent dans le temps qu'elles sont présentes à notre esprit. Mais je croyais que vous parliez des objets mêmes.
V. Théodore. — - Des objets mêmes, oh ! que nous n'y sommes pas ! Je tâche de conduire par ordre mes réflexions. Il faut bien plus de principes que vous ne pensez pour démontrer ce dont personne ne doute ; car où sont ceux qui doutent qu'ils aient un corps, qu'ils marchent sur une terre solide, qu'ils vhent dans un monde matériel? Mais vous saurez bientôt ce que peu de gens comprennent bien , savoir, que si notre corps se promène dans un monde corporel , notre esprit, de son coté , se transporte sans cesse dans un monde intelligible qui le touche, et qui par là lui devient sensible.
Comme les hommes comptent pour rien les idées qu'ils ont des choses, ils donnent au monde créé beaucoup plus de réalité qu'il n'en a. Ils ne doutent point de l'existence des objets, et ils leur attribuent beaucoup de qualités qu'ils n'ont point. Mais ils ne pensent seulement pas à la réalité de leurs idées. C'est qu'ils écoutent leurs sens , et qu'ils ne consultent point assez la vérité intérieure; car, encore un coup, il est bien plus facile de démontrer la réalité des idées, ou , pour me servir de vos termes, la réalité de cet autre monde tout rempli de beautés i. 4
intelligibles, que de démontrer l'existence de ce monde matériel. En voici la raison.
C'est que les idées ont une existence éternelle et nécessaire , et que le monde corporel n'existe que parce qu'il a plu à Dieu de le créer. Ainsi /pour voir le monde intelligible , il suffit de consulter la raison,, qui renferme les idées, ou les essences intelligibles, éternelles et nécessaires , ce que peuvent faire tous les esprits raisonnables ou unis à la raison. Mais pour voir le monde matériel , ou plutôt pour juger que ce monde existe , car ce monde est invisible par lui-même , il faut par nécessité que Dieu nous le révèle > parce que nous ne pouvons pas voir ses volontés arbitraires dans la raison nécessaire.
Or Dieu nous révèle l'existence de ses créatures en deux manières, par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise de nos sens. La première autorité supposée, et on ne peut la rejeter, on démontre 1 en rigueur l'existence des corps. Par la seconde, on s'assure suffisamment de l'existence de tels et tels corps. Mais cette seconde n'est pas maintenant infaillible ; car tel croit voir devant lui son ennemi , lorsqu'il en est fort éloigné ; tel croit avoir quatre pattes, qui n'a que deux jambes ; tel sent de la douleur dans un bras qu'on lui a coupé il y a longtemps. Ainsi la révélation naturelle , qui est en conséquence des lois générales de l'union dé l'âme et du corps , est maintenant sujette à l'erreur : je vous en dirai les raisons 2. Mais la révélation particulière ne peut jamais conduire directement à l'erreur, parce que Dieu ne peut pas vouloir nous tromper. Voilà un petit écart pour vous faire entrevoir quelques vérités que je prouverai dans la suite, pour vous en donner de la curiosité et réveiller un peu votre attention. Je reviens : écoutez-moi .
Je pense à un nombre, à un cercle, à un cabinet, à vos chaises, en us mot à tels et tels êtres. Je pense aussi à l'être ou à l'infini, à l'être indéterminé. Toutes ces idées ont quelque réalité dans le temps que j'y pense. Vous n'en doutez pas, puisque le néant n'a point de propriétés , et qu'elles en ont; car elles éclairent l'esprit , ou se font connaître à lui : quelques-unes même le frappent et se font sentir à lui , et cela en mille manières différentes. Du moins est-il certain que les
1 Entrelien FI.
» Entretiens IV et VI.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
propriétés des unes sont bien différentes de celles des autres. Si donc la réalité de nos idées est véritable, et à plus forte raison si elle est nécessaire, éternelle, immuable, il est clair que nous voilà tous deux enlevés dans un autre monde que celui où habite notre corps : nous voilà dans un monde tout rempli de beautés intelligibles.
Supposons, Ariste, que Dieu anéantisse tous les êtres qu'il a créés, excepté vous et moi, votre corps et le mien. (Je vous parle comme à un homme qui croit et qui sait déjà beaucoup de choses, et je suis certain qu'en cela je ne me trompe pas* Je vous ennuierais si je vous parlais avec une exactitude trop scrupuleuse , et comme à un homme qui ne sait encore rien du tout.) Supposons de plus que Dieu imprime dans notre cerveau toutes les mêmes traces , ou plutôt qu'il produise dans notre esprit toutes les mêmes idées que nous devons y avoir aujourd'hui. Cela supposé , Ariste , dans quel monde passerions-nous la journée ? Ne serait-ce pas dans un monde intelligible? Or, prenez-y garde, c'est dans ce monde-là que nous sommes et que nous vivons , quoique le corps que nous animons vive dans un autre et se promène dans un autre. C'est ce monde-là que nous contemplons, que nous admirons* que nous sentons. Mais le monde que nous regardons , ou que nous considérons en tournant la tête de tous côtés , n'est que de la matière invisible par elle-même, et qui n'a rien de toutes ces beautés que nous admirons et que nous sentons en le regardant ; car, je vous prie, faites bien réflexion sur ceci ; le néant n'a point de propriétés. Donc, si le monde était détruit, il n'aurait nulle beauté. Or, dans la supposition que Je monda fût anéanti, et que Dieu néanmoins produisit dans notre cerveau les mêmes traces, ou plutôt dans notre esprit les mêmes idées qui s'y produisent à la présence des objets, nous verrions les mêmes beautés. Donc les beautés que nous ^ oyons ne sont point des beautés matérielles, mais des beautés intelligibles , rendues sensibles en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, puisque l'anéantissement supposé de la matière n'emporte point avec lui l'anéantissement de ces beautés que nous voyons en les regardant.
Ariste. — Je crains, Théodore, que vous ne supposiez une fausseté. Car si Dieu avait détruit cette chambre, certainement elle ne serait plus visible, car le néant n'a point de propriétés.
ENTRETIENS
VI. Théodore. — Vous ne me suivez pas, Ariste. Votre chambre est par elle-même absolument invisible. Si Dieu l'avait détruite, dites- vous, elle ne serait plus visible, puisque le néant n'a point de propriétés. Cela serait vrai, si la visibilité de votre chambre était une propriété qui lui appartînt. Si elle était détruite, elle ne serait plus visible. Je le veux, car cela est vrai dans un sens. Mais ce que je vois en regardant votre chambre, je veux dire en tournant mes yeux de tous côtés pour la considérer, sera toujours visible, quand même votre chambre serait détruite ; que dis-je ? quand même elle n'aurait jamais été bâtie. Je vous soutiens qu'un Chinois qui n'est jamais entré ici peut voir en son pays tout ce que je vois lorsque je regarde votre chambre ; supposé, ce qui n'est nullement impossible , qu'il ait le cerveau ébranlé de la même manière que je l'ai maintenant que je la considère. Ceux qui ont la fièvre chaude, ceux qui dorment, ne voient-ils pas des chimères de toutes façons qui ne furent jamais ? Ce qu'ils voient est du moins dans le temps qu'ils le voient. Mais ce qu'ils croient voir n'est pas: ce à quoi ils rapportent ce qu'ils voient n'est rien de réel.
Je vous le répète, Ariste, à parler exactement, votre chambre n'est point visible. Ce n'est point proprement votre chambre que je vois lorsque je la regarde, puisque je pourrais bien voir tout ce que je vois maintenant, quand-même Dieu l'aurait détruite. Les dimensions que je vois sont immuables, éternelles, nécessaires. Ces dimensions intelligibles qui me représentent tous ces espaces n'occupent aucun lieu. Les dimensions de votre chambre sont au contraire changeantes et corruptibles ; elles remplissent un certain espace. Mais, en vous disant trop de vérités, je crains maintenant de multiplier vos difficultés ; car vous me paraissez assez embarrassé à distinguer les idées, qui seules sont visibles par ellesmêmes, des objets qu'elles représentent, qu sont invisibles à l'esprit, parce qu'ils ne peuvent agir sur lui, ni se représenter à lui.
Ariste. — 11 est vrai que je suis un peu interdit, C'est que j'ai de la peine à vous suivre dans ce pays des idées, auxquelles vous attribuez une réalité véritable. Je ne trouve point de prise dans tout ce qui n'a point de corps. Et cette réalité de vos idées que je ne puis m'empêcher de croire véritables, par les raisons que vous venez de me dire, me paraît n'avoir
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
guère de solidité ; car, je vous prie, que deviennent nos idées dès que nous n'y pensons plus ? Pour moi , il nie semble qu'elles rentrent dans le néant. Et si cela est, voilà votre monde intelligible détruit. Si, en fermant les yeux, j'anéantis la chambre intelligible que je vois maintenant, certes la réalité de cette chambre est bien mince, c'est bien peu de chose. S'il suffit que j'ouvre les yeux pour créer un monde intelligible, assurément ce monde-là ne vaut pas celui dans lequel nos corps habitent.
VII. Théodore. — Cela est vrai, Ariste. Si vous donnez l'être à vos idées, s'il ne dépend que d'un clin d'œil pour les anéantir, c'est bien peu de chose ; mais si elles sont éternelles, immuables, nécessaires, divines en un mot, j'entends la réalité intelligible dont elles sont formées , assurément elles seront plus considérables que cette matière inefficace et par elle-même absolument invisible. Quoi, Ariste! pourriez - vous croire qu'en voulant penser à un cercle, par exemple, vous donniez l'être à la substance, pour ainsi dire, dont votre idée est formée, et que dès que vous cessez de vouloir y penser vous l'anéantissez? Prenez garde. Si c'est vous qui donnez l'être à vos idées, c'est en voulant y penser. Or, je vous prie, comment pouvez-vous vouloir penser à un cercle, si vous n'en avez déjà quelque idée , et de quoi la former et l'achever ? Peut-on rien vouloir sans le connaître ? Pouvez-vous faire quelque chose de rien? Certainement vous ne pouvez pas v ouloir penser à un cercle si vous n'en avez déjà l'idée, ou du moins l'idée de l'étendue, dont vous puissiez considérer certaines parties sans penser aux autres. Vous ne pouv;ez vouloir le voir de près, le voir distinctement, si vous ne le voyez déjà confusément et comme de loin. Votre attention vous en approche, elle vous le rend présent, elle le forme même, je le veux ; mais il est clair qu'elle ne le produit pas de rien. Votre distraction vous en éloigne, mais elle ne l'anéantit pas tout à fait. Car, si elle l'anéantissait, comment pourriez- vous former le désir de le produire, et sur quel modèle le feriez-vous tout de nouveau si semblable à lui même ? N'est-il pas clair que cela serait impossible?
Ariste. — Pas trop clair encore pour moi, Théodore. Vous me convainquez, mais vous ne me persuadez pas. Cette terre est réelle ; je le sens bien. Quand je frappe du pied, elle me résiste. Voilà qui est solide, cela. Mais que mes idées aient
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quelque réalité indépendamment de ma pensée, qu'elles soient dans le temps même que je n'y pense point, c'est ce que je ne puis me persuader.
VIII. Théodore. — C'est que vous ne sauriez rentrer en vous-même pour interroger la raison, et que, fatigué du travail de l'attention, vous écoutez votre imagination et vos sens, qui vous parlent sans que vous ayez la peine de les consulter. Vous n'avez pas fait assez de réflexions sur les preuves que je vous ai données que leur témoignage est trompeur. 11 n'y a pas longtemps qu'il y avait un homme, fort sage d'ailleurs, qui croyait toujours avoir de l'eau jusqu'au milieu du corps, et qui appréhendait sans cesse qu'elle ne s'augmentât et ne le noyât. Il la sentait, comme vous votre terre. 11 la trouvait froide , et il se promenait toujours fort lentement, parce que l'eau, disait-il, l'empêchait d'aller plus vite. Quand on lui parlait néanmoins, et qu'il écoutait, on le détrompait. Mais il retombait aussitôt dans son erreur. Quand un homme se croit transformé en coq, en lièvre, en loup ou en bœuf, comme Nabuchodonosor, il sent en lui, au lieu de ses jambes, les pieds d'un coq ; au lieu de ses bras, les jarrets d'un bœuf, et au lieu de ses cheveux, une crête ou des cornes. Gomment ne voyez-vous pas que la résistance que vous sentez en pressant du pied votre plancher n'est qu'un sentiment qui frappe l'âme, et qu'absolument parlant nous pouvons avoir tous nos sentiments indépendamment des objets? Est-ce qu'en dormant vous n'avez jamais senti sur la poitrine un corps fort pesant qui vous empêchait de respirer, ou que vous n'avez jamais cru être frappé et même blessé, ou frapper vous-même les autres, vous promener, danser, sauter sur une terre solide?
Vous croyez que ce plancher existe, parce que vous sentez qu'il vous résiste. Quoi donc ! est-ce que l'air n'a pas autant de réalité que votre plancher, à cause qu'il a moins de solidité? Est-ce que la glace a plus de réalité que l'eau, à cause qu'elle a plus de dureté ? Mais, de plus, vous vous trompez ; nul ne peut résister à un esprit. Ce plancher résiste à votre pied ; je le veux. Mais c'est tout autre chose que votre plancher ou que votre corps qui résiste à votre esprit, ou qui lui donne le sentiment que vous avez de résistance ou de solidité.
Néanmoins je vous accorde encore que votre plancher vous
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résiste. Mais pensez-vous que vôs idées ne vous résistent point ? Trouvez-moi donc dans un cercle deux diamètres inégaux, ou dans une ellipse trois égaux. Trouvez-moi la racine carrée de 8, et la cubique de 9. Faites qu'il soit juste de faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse à nous-mêmes ; ou, pour prendre un exemple qui revienne au vôtre, faites que deux pieds d'étendue intelligible n'en fassent plus qu'un. Certainement la nature de cette étendue ne peut le souffrir. Elle résiste à votre esprit. Ne doutez donc point de sa réalité. Votre plancher est impénétrable à votre pied : c'est ce que vous apprennent vos sens d'une manière confuse et trompeuse. L'étendue intelligible est aussi impénétrable à sa façon : c'est ce qu'elle vous fait voir clairement par son évidence et par sa propre lumière.
Écoutez-moi, Ariste. Vous avez l'idée de l'espace ou de l'étendue, d'un espace, dis-je, qui n'a point de bornes. Cette idée est nécessaire, éternelle, immuable, commune à tous les esprits, aux hommes, aux anges , à Dieu même. Cette idée, prenez-y garde, est ineffaçable de votre esprit, comme celle de l'être ou de l'infini, de l'être indéterminé. Elle lui est toujours présente. Vous ne pouvez vous en séparer, ou la perdre entièrement de vue. Or c'est de cette vaste idée que se forme en nous non-seulement l'idée du cercle, et de toutes les figures purement intelligibles, mais aussi celle de toutes les figures sensibles que nous voyons en regardant le monde créé : tout cela selon les diverses applications des parties intelligibles de cette étendue idéale, immatérielle, intelligible à notre esprit ; tantôt en conséquence de notre attention, et alors nous connaissons ces figures ; et tantôt en conséquence des traces et des ébranlements de notre cerveau, et alors nous les imaginons ou nous les sentons. Je ne dois pas maintenant vous expliquer tout ceci plus exactement. Considérez seulement qu'il faut bien que cette idée d'une étendue infinie ait beaucoup de réalité, puisque vous ne pouvez la comprendre , et que, quelque mouvement que vous donniez à votre esprit, vous ne pouvez la parcourir. Considérez qu'il n'est pas possible qu'elle n'en soit qu'une modification, puisque l'infini ne peut être actuellement la modification de quelque chose de fini. Dites-vous à vous-même : Mon esprit ne peut comprendre cette vaste idée, 11 ne peut la mesurer. C'est donc qu'elle
8 passe infiniment. Et si elle le passe, il est clair qu'elle n'en
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est point la modification ; car les modifications des êtres ne peuvent pas s'étendre au delà de ces mêmes êtres, puisque les modifications des êtres ne sont que ces mêmes êtres de telle et telle façon. Mon esprit ne peut mesurer cette idée : c'est donc qu'il est fini, et qu'elle est infinie. Car le fini, quelque grand qu'il soit, appliqué ou répété tant qu'on voudra, ne peut jamais égaler l'infini.
Ariste. — Que vous êtes subtil et prompt ! Doucement, s'il vous plaît. Je vous nie que l'esprit aperçoive l'infini. L'esprit, je le a eux, aperçoit de l'étendue dont il ne voit pas le bout, mais il ne voit pas une étendue infinie ; un esprit fini ne peut rien voir d'infini.
IX. Théodore. — Non, Àriste, l'esprit ne voit pas une étendue infinie, en ce sens que sa pensée ou sa perfection égale une étendue infinie. Si cela était, il la comprendrait, et il serait infini lui-même ; car il faut une pensée infinie pour mesurer une idée infinie, pour se joindre actuellement à tout ce que comprend l'infini. Mais l'esprit voit actuellement que son objet immédiat est infini : il voit actuellement que l'étendue intelligible est infinie. Et ce n'est pas, comme vous le pensez, parce qu'il n'en voit pas le bout ; car, si cela était, il pourrait espérer de le trouver, ou du moins il pourrait douter si elle en a ou si elle n'en a point ; mais c'est parce qu'il voit clairement qu'elle n'en a point.
Supposons qu'un homme tombé des nues marche sur la terre toujours en droite ligne, je veux dire sur un des grands cercles dont les géographes la divisent, et que rien ne l'empêche de voyager : pourrait-il décider, après quelques journées de chemin, que la terre serait infinie, à cause qu'il n'en trouverait point le bout? S'il était sage et retenu dans ses jugements, il la croirait fort grande, mais il ne la jugerait pas infinie. Et, à force de marcher, se retrouvant au même lieu dont il serait parti , il reconnaîtrait qu'effectivement il en aurait fait le tour. Mais lorsque l'esprit pense à l'étendue intelligible, lorsqu'il veut mesurer l'idée de l'espace, il voit clairement qu'elle est infinie. Il ne peut douter que cette idée ne soit inépuisable. Qu'il en prenne de quoi se représenter le lieu de cent mille mondes, et à chaque instant encore cent mille fois davantage, jamais cette idée ne cessera delui fournir tout ce qu'il faudra. L'esprit le voit, et n'en peut douter. Mais ce n'est point par là qu'il découvre qu'elle est infinie. C'est au
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
contraire parce qu'il la voit actuellement infinie , qu'il sait bien qu'il ne répuisera jamais.
Les géomètres sont les plus exacts de ceux qui se mêlen de raisonner. Or tous conviennent qu'il n'y a point de fraction qui, multipliée par elle-même,, donne huit pour produit, quoiqu'on augmentant les termes de la fraction on puisse approcher à l'infini de ce nombre. Tous conviennent que l'hyperbole et ses asymptotes, et plusieurs autres semblables lignes continuées à l'infini, s'approcheront toujours sans jamais se joindre. Pensez-vous qulls découvrent ces vérités en tâtonnant , et qu'ils jugent de ce qu'Us ne voient point par quelque peu de chose qu'ils auraient découvert? Non, Ariste. C'est ainsi que jugent l'imagination et les sens , ou ceux qui suivent leur témoignage. Mais les vrais philosophes ne jugent précisément que de ce qu'ils voient. Et cependant ils ne craignent point d'assurer, sans jamais l'avoir éprouvé, que nulle partie de la diagonale d'un carré , fût-elle un million de fois plus petite que le plus petit grain de poussière, ne peut mesurer exactement et sans reste cette diagonale d'un carré et quelqu'un de ses côtés. Tant il est vrai que l'esprit voit l'infini aussi bien dans le petit que dans le grand : non par la division ou la multiplication réitérée de ses idées finies, qui ne pourraient jamais atteindre à l'infini, mais par l'infinité même qu'il découvre dans ses idées et qui leur appartient, lesquelles lui apprennent tout d'un coup , d'une part qu'il n'y a point d'unité, et de l'autre point de bornes dans l'étendue intelligible.
Ariste — Je me rends, Théodore. Les idées ont plus de réalité que je ne pensais, et leur réalité est immuable, nécessaire, éternelle, commune à toutes les intelligences, et nullement des modifications de leur être propre, qui, étant fini, ne peut recevoir actuellement des modifications infinies. La perception que j'ai de l'étendue intelligible m'appartient à moi : c'est une modification de mon esprit. C'est moi qui aperçois cette étendue. Mais cette étendue que j'aperçois n'est point une modification de mon esprit; car je sens bien que ce n'est point moi-même que je vois lorsque je pense à des espaces infinis, à un cercle, à un carré, à un cube, lorsque je regarde cette chambre, lorsque je tourne les yeux vers le ciel. La perception de l'étendue est de moi. Mais cette étendue, et toutes les figures que j'y découvre, je voudrais bien
savoir comment, ne sont point à moi. C'est donc une modification de mon esprit. Mais l'étendue que je vois subsiste sans moi ; car vous la pouvez contempler sans que j'y pense, vous et tous les autres hommes.
X. Théodore. — Vous pourriez sans crainte ajouter : et Dieu même; car toutes nos idées claires sont en Dieu, quant à leur réalité intelligible. Ce n'est qu'en lui que nous les voyons ; ce n'est que dans la raison universelle, qui éclaire par elle toutes les intelligences. Si nos idées sont éternelles, immuables, nécessaires, vous voyez bien qu'elles ne peuvent se trouver que dans une nature immuable. Oui, Ariste, Dieu voit en lui-même l'étendue intelligible, l'archétype delà matière dont le monde est formé et où habitent nos corps; et encore un coup, ce n'est qu'en lui que nous la voyons, car nos esprits n'habitent que dans la raison universelle, dans cette substance intelligible qui renferme les idées de toutes les vérités que nous découvrons *, soit en conséquence des lois générales de l'union de notre esprit avec cette même rai-' son, soit en conséquence des lois générales de l'union de notre âme avec notre corps, dont la cause occasionnelle ou naturelle n'est que les traces qui s'impriment dans le cerveau par l'action des objets ou par le cours des esprits animaux.
L'ordre ne permet pas présentement que je vous explique tout ceci en particulier. Mais pour satisfaire en partie le désir que vous avez de savoir comment l'esprit peut découvrir toutes sortes de figures et voir ce monde sensible dans l'étendue intelligible, prenez garde que vous apercevez un cercle, par exemple, en trois manières. Vous le concevez , vous l'imaginez, vous le sentez ou le voyez. Lorsque vous le concevez, c'est que l'étendue intelligible s'applique à votre esprit avec des bornes indéterminées quant à leur grandeur, mais également distantes d'un point déterminé, et toutes dans un même plan ; et alors vous concevez un cercle en général. Lorsque vous l'imaginez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue, dont les bornes sont également distantes d'un point, touche légèrement votre esprit. Et lorsque vous le sentez ou le voyez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue touche sensiblement votre âme, et la modifie par le sentiment de quelque
1 Entretien XII.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
couleur ; car l'étendue intelligible ne devient visible et ne représente tel corps en particulier que par la couleur, puisque ce n'est que par la diversité des couleurs que nous jugeons de la difïërence des objets que nous voyons. Toutes les parties intelligibles de Fétendue intelligible sont en qualité d'idées de même nature, aussi bien que toutes les parties de l'étendue locale ou matérielle en qualité de substance. Mais, les sentiments de couleur étant essentiellement différents, nous jugeons par eux de la variété des corps. Si je distingue votre main de votre habit, et l'un et l'autre de l'air qui les environne, c'est que j'en ai des sentiments de couleur ou de lumière fort différents. Cela est évident ; car si j'avais de tout ce qui est dans votre chambre le même sentiment de couleur, je n'y verrais par le sens de la vue nulle diversité d'objets. Ainsi vous jugez bien que l'étendue intelligible, diversement appliquée à notre esprit , peut nous donner toutes les idées que nous avons des ligures mathématiques, comme aussi de tous les objets que nous admirons dans l'univers, et entin de tout ce que notre imagination nous représente 1 ; car, de même que l'on peut par l'action du ciseau former d'un bloc de marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter tous les êtres matériels par les diverses applications de l'étendue intelligible à notre esprit. Or comment cela se fait et pourquoi pieu le fait ainsi , c'est ce que nous pourrons examiner dans la suite.
Cela suffit, Ariste, pour un premier entretien. Tâchez de vous accoutumer aux idées métaphysiques et de vous élever au-dessus de vos sens. Vous voilà, si je ne me trompe, transporté dans un monde intelligible. Contemplez-en les beautés. Repassez dans votre esprit tout ce que je viens de vous dire. Nourrissez-vous delà substance de la vérité, et préparez-vous à entrer plus avant dans ce pays inconnu, où vous ne faites encore qu'aborder. Je tâcherai demain de vous conduire jusqu'au trône de la Majesté sou veraine à qui appartient de toute éternité cette terre heureuse et immobile où habitent nos esprits.
Ariste. — Je suis encore tout surpris et tout chancelant. Mu u corps appesantit mon esprit, et j'ai peine à me tenir
1 Voy. la Recherche de la Vérité, liv. III, seconde partie» et Y Éclaircissement sur cette matière. Voy. aussi ma Réponse au livre des V raies et des Fausses idées de M. Arnauld . et ma Première Lettre touchant sa défense.
ENTRETIENS
ferme dans les vérités que vous m'avez découvertes ; et cependant vous prétendez m'élever encore plus haut. La' tête me tournera, Théodore ; et si je me sens demain comme je me trouve aujourd'hui, je n'aurai pas l'assurance de vous suivre.
Théodore. — Méditez, Ariste, ce que je viens de vous dire, et demain je vous promets que vous serez prêt atout. La méditation vous affermira l'esprit , et vous donnera de l'ardeur et des ailes pour passer les créatures et vous élever jusqu'à la présence du Créateur. Adieu, mon cher. Ayez bon courage.
Ariste. — Adieu, Théodore, je vas faire ce que vous venez de m'ordonner.