DE L'EXISTENCE DE DIEU
Que nous pouvons voir en lui toutes choses , et que rien de fini ne peut le représenter. De sorte qu'il suffit de penser à lui pour savoir qu'il est.
Théodore. — Hé bien, Ariste, que pensez-vous de ce monde intelligible où je vous conduisis hier ? Votre imagination n'en est-elle plus effrayée ? Votre esprit marche-t-il d'un pas ferme et assuré dans ce pays des esprits méditatifs, dans cette région inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens?
Ariste. — Le beau spectacle, Théodore, que l'archétype de l'univers ! Je l'ai contemplé avec une extrême satisfaction. Que la surprise est agréable lorsque sans souffrir la mort Famé se trouve transportée dans le pays de la vérité, où elle rencontre abondamment de quoi se nourrir ! Je ne suis pas, il est vrai, encore bien accoutumé à cette manne céleste, à cette nourriture spirituelle. Elle me paraît dans certains moments bien creuse et bien légère. Mais quand je la goûte avec attention, j'y trouve tant de saveur et de solidité, que je ne puis plus me résoudre à venir paître avec les brutes sur une terre matérielle.
Théodore. — Oh, oh ! mon cher Ariste, que me dites-vous là ? Parlez-vous sérieusement*?
Ariste. — Fort sérieusement. Non, je ne veux plus écouter mes sens. Je veux toujours rentrer dans le plus secret de moi-même, et vivre de l'abondance que j'y trouve. Mes sens sont propres à conduire mon corps à sa pâture ordinaire : je
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consens qu'il les suive. Mais que je les suive, moi ! c'est ce que je ne ferai plus. Je yeux, suivre uniquement la raison., et marcher par mon attention dans ce pays de la vérité , où je trouve des mets délicieux et qui seuls peuvent nourrir des intelligences.
Théodore. — C'est donc à ce coup que vous avez oublié que vous avez un corps. Mais vous ne serez pas longtemps sans pensera lui, ou plutôt sans penser par rapport à lui. Ce corps que vous négligez présentement vous obligera bientôt à le mener paître vous-même et à vous occuper de ses besoins. Car maintenant l'esprit ne se dégage pas si facilement de la matière. Mais pendant que vous voilà pur esprit, dites-moi, je vous prie, qu'avez-vous découvert dans le pays des idées? Savez- vous bien présentement ce que c'est que cette raison dont on parle tant dans ce monde matériel et terrestre, et que Ton y connaît si peu? Je vous promis hier de vous élever audessus de toutes les créatures, et de vous conduire jusqu'en présence du Créateur. N'y auriez-vous point volé de vousmême, et sans penser à Théodore?
I. Ariste. — Je vous l'avoue , j'ai cru que , sans manquer au respect que je vous dois, je pouvais aller seul dans le chemin que vous m'avez montré. Je l'ai suivi, et j'ai, ce me semble, connu clairement ce que vous me dîtes hier, savoir, que la raison universelle est une nature immuable, et qu'elle ne se trouve qu'en Dieu. Voici en peu de mots toutes mes démarches ; jugez-en, et dites-moi si je me suis égaré. Après que vous m'eûtes quitté, je demeurai quelque temps tout chancelant et tout interdit. Mais, une secrète ardeur me pressant, il me sembla que je me dis à moi-même, je ne sais comment : La raison m'est commune avec Théodore ; pourquoi donc ne puis-je sans lui la consulter et la suivre? Je la consultai, et je la suivis ; et elle me conduisit, si je ne me trompe, jusqu'à celui qui la possède en propre, et par la nécessité de son être, car il me semble qu'elle y conduit tout naturellement. Voici donc tout simplement et sans figure le raisonnement que je fis :
L'étendue intelligible infinie n'est point une modification de mon esprit; elle est immuable, éternelle, nécessaire. Je ne puis douter de sa réalité et de son immensité. Or tout ce qui est immuable, éternel, nécessaire, et surtout infini, n'est point une créature, et ne peut appartenir à la créature. Donc i. 5
ENTRETIENS
elle appartient au Créateur, et ne peut se trouver qu'en Dieu. Donc il y a un Dieu et une raison : un Dieu dans lequel se trouve Farchétype que je contemple du monde créé que j'habite ; un Dieu dans lequel se trouve la raison qui m'éclaire par les idées purement intelligibles qu'elle fournit abondamment à mon esprit et à celui de tous les hommes. Car je suis sûr que tous les hommes sont unis à la même raison que moi ; puisque je suis certain qu'ils voient ou peuvent voir ce que je vois quand je rentre en moi-même , et que j'y découvre les vérités ou les rapports nécessaires que renferme la substance intelligible de la raison universelle qui habite en moi, ou plutôt dans laquelle habitent toutes les intelligences.
11. Théodore. — Vous ne vous êtes point égaré, mon cher Ariste. Vous avez suivi la raison, et elle vous a conduit à celui qui l'engendre de sa propre substance et qui la possède éternellement. Mais ne vous imaginez pas qu'elle vous ait découvert la nature de l'Être suprême auquel elle vous a conduit. Lorsque vous contemplez l'étendue intelligible, vous ne voyez encore que l'archétype du monde matériel que nous habitons , et celui d'une infinité d'autres possibles. A la vérité, vous voyez alors la substance divine ; car il n'y a qu'elle qui soit visible, ou qui puisse éclairer l'esprit. Mais vous ne la voyez pas en elle-même, ou selon ce qu'elle est. Vous ne la voyez que selon le rapport qu'elle a aux créatures matérielles, que selon qu'elle est participante par elles , ou qu'elle en est représentative. Et par conséquent ce n'est point Dieu, à proprement parler, que vous voyez, mais seulement la matière qu'il peut produire.
Vous voyez certainement par l'étendue intelligible infinie que Dieu est ; car il n'y a que lui qui renferme ce que vous voyez, puisque lien de fini ne peut contenir une réalité infinie. Mais vous ne voyez pas ce que Dieu est, car la Divinité n'a point de bornes dans ses perfections ; et ce que vous voyez, quand vous pensez à des espaces immenses, est privé d'une infinité de perfections. Je dis ce que vous voyez, et non la substance qui vous représente ce que vous voyez ; car cette substance que vous ne voyez pas en elle même a des perfections infinies.
Assurément la substance qui renferme l'étendue intelligible est toute-puissante. Elle est infiniment sage. Elle renferme
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une infinité de perfections et de réalités. Elle renferme, par exemple, une infinité dénombres intelligibles. Mais cette étendue intelligible n'a rien de commun avec toutes ces choses. 11 n'y a nulle sagesse, nulle puissance, aucune unité dans cette étendue que vous contemplez ; car vous savez que tous les nombres sont commensurables entre eux, parce qu'ils ont l'unité pour commune mesure. Si donc les parties de cette étendue divisées et subdivisées par l'esprit pouvaient se réduire à l'unité, elles seraient toujours par cette unité commensurables entre elles, ce que vous savez certainement être faux. Ainsi la substance divine dans sa simplicité, où nous ne pouvons atteindre, renferme une infinité de perfections intelligibles toutes différentes, par lesquelles Dieu nous éclaire sans se faire voir à nous tel qu'il est, ou selon sa réalité particulière et absolue, mais selon sa réalité générale et relative à des ouvrages possibles. Cependant tâchez de me suivre : je vas vous conduire le plus près delà Divinité qu'il mesera possible.
III. L'étendue intelligible infinie n'est l'archétype que d'une infinité de mondes possibles semblables au nôtre. Je ne vois par elle que tels et tels êtres, que des êtres matériels. Quand je pense à cette étendue, je ne vois la substance divine qu'en tant qu'elle est représentative des corps et participrable par eux. Mais prenez garde : quand je pense à l'être, et non à tels et tels êtres ; quand je pense à l'infini, et non à tel ou tel infini, il est certain premièrement que je ne vois point une si vaste réalité dans les modifications de mon esprit ; car, si je ne puis trouver en elles assez de réalité pour me représenter l'infini en étendue, à plus forte raison n'y en trous erai-je point assez pour me représenter l'infini en toutes manières. Ainsi il n'y a que Dieu, que l'infini, que l'être indéterminé, ou que l'infini infiniment infini, qui puisse contenir la réalité infiniment infinie que je vois quand je pense à l'être, et non à tels ou tels êtres, ou à tels et tels infinis.
IV. En second lieu, il est certain que l'idée de l'être, de la réalité, de la perfection indéterminée, ou de l'infini en toutes manières, n'est point la substance dh ine en tant que représentative de telle créature, ou participable par telle créature ; car toute créature est nécessairement un tel être. Il y a contradiction que Dieu fasse ou engendre un être en général ou infini en toutes manières qui ne soit Dieu lui-même ou égal à son principe. Le Fils et le Saint-Esprit ne participent point
à l'être divin, ils le reçoivent tout entier ; ou, pour parler de choses plus proportionnées à notre esprit, il est évident que l'idée du cercle en général n'est point l'étendue intelligible en tant que représentative de tel cercle, ou participable par tel cercle. Car l'idée du cercle en général , ou l'essence du cercle, représente des cercles infinis, convient à des cercles infinis. Cette idée renferme celle de l'infini ; car penser à un cercle en généra], c'est apercevoir, comme un seul cercle, des cercles infinis. Je ne sais si vous concevez çe que je veux vous faire comprendre. Le voici en deux mots : c'est que l'idée de l'être sans restriction, de l'infini, de la généralité, n'est point l'idée des créatures, ou l'essence qui leur convient, mais l'idée qui représente la Divinité, ou l'essence qui lui convient. Tous les êtres particuliers participent à l'être ; mais nul être particulier ne l'égale. L'être renferme toutes choses ; mais tous les êtres et créés et possibles, avec toute leur multiplicité, ne peuvent remplir la vaste étendue de l'être.
Ariste. — 11 me semble que je vois bien votre pensée. Vous définissez Dieu comme il s'est défini lui-même en parlant à Moïse : Dieu, c'est celui qui est *. L'étendue intelligible est l'idée ou l'archétype des corps. Mais l'être sans restriction, en un mot XÊtre, c'est l'idée de Dieu ; c'est ce qui le représente à notre esprit tel que nous le voyons en cette vie.
V. Théodore. — Fort bien. Mais surtout prenez garde que Dieu ou l'infini n'est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est à lui-même son idée. Il n'a point d'archétype. 11 peut être connu, mais il ne peut être fait. 11 n'y a que les créatures , que tels et tels êtres qui soient faisables, qui soient visibles par des idées qui les représentent, avant même qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un soleil, sans qu'il y en ait ; car tout ce qui est fini se peut voir dans l'infini, qui en renferme les idées intelligibles. Mais l'infini ne se peut voir qu'en lui-même ; car rien de fini ne peut représenter l'infini. Si on pense à Dieu, il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister point. On peut voir son essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut voir l'essence de l'infini sans son existence, l'idée de l'être sans l'être : car l'Être n'a point d'idée qui le représente. 11 n'a point d'archétype qui contienne toute sa réalité intelligible. Il esta
1 Exode, 5, 14.
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lui-même son archétype, et il renferme en lui l'archétype de tous les êtres.
Ainsi vous voyez bien que cette proposition , Il y a un Dieu, est par elle-même la plus claire de toutes les propositions qui affirment l'existence de quelque chose, et qu'elle est même aussi certaine que celle-ci : Je pense, donc je suis. Vous voyez de plus ce que c'est que Dieu, puisque Dieu, et l'être, ou l'infini, ne sont qu'une même chose.
VI. Mais , encore un coup, ne vous y trompez pas , vous ne voyez que fort confusément, et comme de loin, ce que c'est que Dieu. Vous ne le voyez point tel qu'il est, parce que, quoique vous voyiez l'infini, ou l'être sans restriction , vous ne le voyez que d'une manière fort imparfaite. Vous ne le voyez point comme un être simple. Vous voyez la multiplicité des créatures dans l'infinité de l'être incréé, mais vous n'y voyez pas distinctement son unité. C'est que vous ne le voyez pas tant selon sa réalité absolue que selon ce qu'il est par rapport aux créatures possibles, dont il peut augmenter le nombre à l'infini, sans qu'elles égalent jamais la réalité qui les représente. C'est que vous le voyez comme raison universelle qui éclaire les intelligences selon la mesure de lumière qui leur est nécessaire maintenant pour se conduire et pour découvrir ses perfections en tant que participâmes par des êtres limités. Mais vous ne découvrez pas cette propriété qui est essentielle à l'infinie d'être en même temps un et toutes choses, composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections différentes, et tellement simple qu'en lui chaque perfection renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle »,
Dieu ne communique pas sa substance aux créatures, il ne leur communique que ses perfections ; non telles qu'elles sont dans sa substance, mais telles que sa substance les représente, et que la limitation des créatures le peut porter. L'étendue intelligible, par exemple, représente les corps; c'est leur archétype ou leur idée. Mais, quoique cette étendue n'occupe aucun lieu, les corps sont étendus localement; et ils ne peu\ent être que localement étendus, à cause de la limitation essentielle aux créatures , et que toute substance finie ne peut avoir cette propriété incompréhensible à l'esprit
1 Vov. la Première Lettre touchant la défense de i»/. Arnauld, remarq. 3° .
ENTRETIENS
humain, d'être en même temps un et toutes choses, parfaitement simple, et posséder toutes sortes de perfections.
Ainsi, rétendue intelligible représente des espaces infinis , mais elle n'en remplit aucun : et quoiqu'elle remplisse, pour ainsi dire, tous les esprits , et se découvre à eux, il ne s'ensuit nullement que notre esprit soit spacieux. Il faudrait qu'il le fut infiniment pour voir des espaces infinis, s'il les voyait par une union locale à des espaces localement étendus !.
La substance divine est surtout sans extension locale. Elle n'a point de bornes. Elle n'est point renfermée dans l'univers. Mais ce n'est point cette substance, en tant que répandue partout, que nous voyons lorsque nous pensons à des espaces ; car si cela était, notre esprit étant fini, nous ne pourrions jamais penser à des espaces infinis 2. Mais l'étendue intelligible que nous voyons dans la substance divine qui la renferme n'est que cette même substance en tant que représentative des êtres matériels et participable par eux. Yoilà tout ce que je puis vous dire. Mais remarquez bien que l'être sans restriction, ou l'infini en toutes manières que nous apercevons, n'est point seulement la substance divine en tant que représentative de tous les êtres possibles ; car, quoique nous n'ayons point des idées particulières de tous ces êtres, nous sommes assurés qu'ils ne peuvent égaler la réalité intelligible del'infini. C'est donc en un sens la substance même de Dieu que nous voyons. Mais nous ne la voyons en cette vie que d'une manière si confuse et si éloignée, que nous voyons plutôt qu'elle est la source et l'exemplaire de tous les êtres que sa propre nature ou ses perfections en elles-mêmes.
Ariste. — N'y a-t-il point quelque contradiction dans ce que vous me dites? Si rien de fini ne peut avoir assez de réalité pour représenter l'infini , ce qui me paraît évident , n'est-ce pas une nécessité qu'on voie la substance de Dieu en elle-même?
VII. Théodore. — Je ne vous nie pas qu'on ne voie la substance de Dieu en elle-même. On la voit en elle-même en ce sens, que l'on ne la voit point par quelque chose de fini qui la représente ; mais on ne la voit point en elle-même en ce
1 Voy. la Première lettre touchant la défense de M, Arnauld , seconde remarque, n«s tl et )es suivants.
2 Voy. la même Lettre, et ci-dessous Entretien VllL
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sens, qu'on atteigne à sa simplicité et que Ton y découvre ses perfections.
Puisque vous demeurez d'accord que rien de lini ne peut représenter la réalité infinie, il est clair que si vous voyez l'infini, vous ne le voyez qu'en lui-même. Or il est certain que vous le voyez; car autrement, quand vous me demandez s'il y a un Dieu, ou un être infini, vous me feriez une demande ridicule par une proposition dont vous n'entendriez pas les termes. C'est comme si vous me demandiez s'il y a un Blictri *9 c'est-à-dire une telle chose > sans savoir quoi.
Assurément tous les hommes ont l'idée de Dieu, ou pensent à l'infini, lorsqu'ils demandent s'il y en a un. Mais ils croient pouvoir y penser sans qu'il y en ait, parce qu'ils ne font pas réflexion que rien de fini ne peut le représenter. Comme ils peuvent penser à bien des choses qui ne sont point, à cause que les créatures peuvent être vues sans qu'elles soient , car on ne les voit point en elles-mêmes, mais dans les idées qui les représentent , ils s'imaginent qu'il en est de même de l'infini, et qu'on peut y penser sans qu'il soit. Voilà ce qui fait qu'ils cherchent, sans le reconnaître, celui qu'ils rencontrent à tous moments , et qu'ils reconnaîtraient bientôt s'ils rentraient en eux-mêmes et faisaient réflexion sur leurs idées.
Ariste. — Vous me convainquez, Théodore, mais il me reste encore quelque doute. C'est qu'il me semble que l'idée que j'ai de l'être en général ou de l'infini est une idée de ma façon. Il me semble que l'esprit peut se faire des idées générales de plusieurs idées particulières. Quand on a vu plusieurs arbres, un pommier, un poirier, un prunier, etc., on s'en fait une idée générale d'arbre. De même quand on a vu plusieurs êires,on s'en forme l'idée générale de l'être. Ainsi cette idée générale de l'être n'est peut-être qu'un assemblage confus de tous les autres. C'est ainsi qu'on me l'a appris , et que je l'ai toujours entendu.
VIII. Théodore. — Votre esprit, Ariste, est un merveilleux ouvrier. Il sait tirer l'infini du fini , l'idée de l'être sans restriction des idées de tels et tels êtres. C'est peut-être qu'il trouve dans son propre fonds assez de réalité pour donner à des idées finies ce qui leur manque pour être infinies. Je ne
1 C'est un terme qui ne réveille aucune idée.
ENTRETIENS
sais si c'est ainsi qu'on vous Ta appris , mais je crois savoir que vous ne l'avez jamais bien compris.
Ariste. — Si nos idées étaient infinies, assurément elles ne seraient point notre ouvrage, ni des modifications de noire esprit. Cela ne se peut contester. Mais peut-être sont-elles finies, quoique par elles nous puissions apercevoir l'infini ; ou bien l'infini que nous voyons n'est point tel dans le fond.; ce n'est, comme je viens de vous dire, que l'assemblage confus de plusieurs choses finies. L'idée générale de l'être n'est peutêtre qu'un amas confus des idées de tels et tels êtres. J'ai de la peine à m'ôter cette pensée de l'esprit.
IX. Théodore. — Oui, Ariste, nos idées sont finies, si par nos idées \ous entendez nos perceptions ou les modifications de notre esprit, Mais si vous entendez par l'idée de l'infini ce que l'esprit voit quand il y pense, ou ce qui est alors l'objet immédiat de l'esprit, assurément cela est infini, car on le voit tel. Prenez-y garde, vous dis-je, on le voit tel. L'impression que l'infini fait sur l'esprit est finie. 11 y a même plus de perception dans l'esprit, plus d'impression d'idée, en un mot plus de pensée, lorsqu'on connaît clairement et distinctement un petit objet, que lorsqu'on pense confusément à un grand ou même à l'infini. Mais quoique l'esprit soit presque toujours plus touché, plus pénétré, plus modifié par une idée finie que par une infinie, néanmoins il y a bien plus de réalité dans l'idée infinie que dans la finie, dans l'être sans restriction que dans tels et tels êtres.
Vous ne sauriez vous ôter de l'esprit que les idées générales ne sont qu'un assemblage confus de quelques idées particulières, ou du moins que vous avez le pouvoir de les former de cet assemblage. Voyons ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette pensée dont vous êtes si fort prévenu. Vous pensez , Ariste , à un cercle d'un pied de diamètre, ensuite à un de deux pieds, à un de trois, à un de quatre, etc., et enfin vous ne déterminez point la grandeur du diamètre, et vous pensez à un cercle en général. L'idée de ce cercle en général, direzvous, n'est donc que l'assemblage confus des cercles auxquels j'ai pensé. Certainement cette conséquence est fausse ; car l'idée du cercle en général représente des cercles infinis , et leur convient à tous ; et vous n'avez pensé qu'à un nombre fini de cercles.
C'est donc plutôt que vous avez trouvé le secret de former
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Tidée de cercle en général de cinq ou six que vous avez vus. Et cela est vrai en un sens, et faux en un autre. Cela est faux en ce sens, quil y ait assez de réalité dans Tidée de cinq ou six cercles pour en former Tidée de cercle en général. Mais cela est vrai en ce sens, qu'après avoir reconnu que la grandeur des cercles n'en change point les propriétés , vous avez peut-être cessé de les considérer Tun après l'autre selon leur grandeur déterminée , pour les considérer en général selon une grandeur indéterminée. Ainsi vous avez, pour ainsi dire, formé Tidée de cercle en général en répandant Tidée de la généralité sur les idées confuses des cercles que vous avez imaginés. Mais je vous soutiens que vous ne sauriez former des idées générales que parce que vous trouvez dans Tidée de Tinfîni assez de réalité pour donner de la généralité à vos idées. Vous ne pouvez penser à un diamètre indéterminé que parce que vous voyez Tintini dans l'étendue, et que vous pou» vez l'augmenter ou la diminuer à l'infini. Je vous soutiens que vous ne pourriez jamais penser à ces formes abstraites de genres et d'espèces, si Tidée de l'infini, qui est inséparable de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées particulières que vous apercevez. Vous pourriez penser à tel cercle, mais jamais au cercle. Vous pourriez apercevoir telle égalité de rayons, mais jamais une égalité générale entre des rayons indéterminés. La raison est que toute idée finie et déterminée ne peut jamais représenter rien d'infini et d'indéterminé. Mais Tesprit joint sans réflexion à ses idées finies Tidée de la généralité qu'il trouve dans l'infini ; car de même que Tesprit répand sur Tidée de telle étendue, quoique divisible à l'infini, Tidée de l'unité indivisible , il répand aussi sur quelques idées particulières Tidée générale d'une parfaite égalité. Et c'est ce qui le jette dans une infinité d'erreurs ; car toute la fausseté de nos idées vient de ce que nous les confondons entre elles, et que nous les mêlons encore avec «os propres modifications. Mais c'est de quoi nous parlerons une autre fois.
Ariste. — Tout cela est fort bien, Théodore. Mais n'est-ce point que vous regardez nos idées comme distinguées de nos perceptions? il me semble que Tidée du cercle en général n'est qu'une perception confuse de plusieurs cercles de diverses grandeurs, c'est-à-dire un amas de diverses modilica-
ENTRETIENS
tioîis de mon esprit presque effacées, dont chacune est l'idée ou la perception de tel cercle 1 .
X. Théodore. — Oui sans doute, je mets bien de la différence entre nos idées et nos perceptions, entre nous qui apercevons et ce que nous apercevons. C'est que je sais que le fini ne peut trou ver ~ en lui de quoi se représenter l'infini. C'est que je sais, Ariste, que je ne renferme en moi aucune réalité intelligible; et que bien loin de trouver en ma substance les idées de toutes choses, je n'y trouve pas même l'idée de mon être propre; car je suis entièrement inintelligible à moimême, et je ne verrai jamais ce que je suis que lorsqu'il plaira à Dieu de me découvrir l'idée, ou l'archétype des esprits que renferme la raison universelle. Mais c'est de quoi nous nous entretiendrons une autre fois 2.
Assurément, Ariste, si vos idées n'étaient que des modifications de votre esprit, l'assemblage confus de mille et mille idées ne serait jamais qu'un composé confus , incapable d'aucune généralité. Prenez vingt couleurs différentes, mêlez-les ensemble pour exciter en vous une couleur en général; produisez en vous dans un même temps plusieurs sentiments différents pour en former un sentiment en général: vous verrez bientôt que cela n'est pas possible ; car, en mêlant diverses couleurs, vous ferez du vert, du gris, du bleu, toujours quelque couleur particulière. L'étourdissement n'est qu'un assemblage confus d'une infinité de sentiments ou de modifications de l'âme; mais ce n'est néanmoins qu'un sentiment particulier. C'est que toute modification d'un être particulier, tel qu'est notre esprit, ne peut être que particulière. Elle ne peut jamais s'élever à la généralité qui se trouve dans les idées. Il est vrai que v/ous pouvez penser à la douleur en général ; mais vous ne sauriez jamais être modifié que par une douleur particulière. Et si vous pouvez penser à la douleur en général, c'est que vous pouvez joindre la généralité à toutes choses. Mais, encore un coup, vous ne sauriez tirer de votre fonds cette idée de la généralité. Elle a trop de réalité; il faut que l'infini vous la fournisse de son abondance.
Ariste. — Je n'ai rien à vous répondre; tout ce que vous
' Voy. la Réponse au livre des Fraies et des Fausses idées. 2 Voy. la seconde partie du liv. 1 II, de la Rech. de la Vérité, ch. 7, n° 4, et Y Éclaircissement qui répond à ce chapitre.
me dites me paraît évident. Mais je suis surpris que ces idées générales , qui ont infiniment plus de réalité que les idées particulières, me frappent moins qu'elles, et me paraissent avoir beaucoup moins de solidité.
XL Théodore.— C'est qu'elles se font moins sentir, ou plutôt c'est qu'elles ne se font nullement sentir. Ne jugez pas, Ariste, de la réalité des idées comme les enfants jugent de la réalité des corps. Les enfants croient que tous ces espaces qui sont entre la terre et le ciel ne sont rien de réel, parce qu'ils ne se font point sentir. Et il y a même peu de gens qui sachent qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans un pied cube de plomb , parce que le plomb est plus dur, plus pesant, plus sensible, en un mot, que l'air. Ne les imitez pas. Jugez de la réalité des idées non par le sentiment que vous en avez, qui vous marque confusément leur action, mais par la lumière intelligible qui vous découvre leur nature. Autrement vous croirez que les idées sensibles et qui vous frappent, telle qu'est celle que vous avez de ce plancher que vous pressez du pied , ont plus de réalité que les idées purement intelligibles, quoique dans le fond il n'y ait aucune différence.
Ariste. — Aucune différence, Théodore! Quoi! l'idée de l'élendue à laquelle je pense n'est pas différente de celle de cette étendue que je vois, que je presse du pied, et qui me résiste?
XII. Théodore.— Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes d'étendues, ni de deux sortes d'idées qui les représentent. Et si cette étendue à laquelle vous pensez vous touchait, ou moditiait votre àme par quelque sentiment, d'intelligible qu'elle est, elle vous paraîtrait sensible. Elle vous paraîtrait dure, fj'oide, colorée, et peut-être douloureuse; car vous lui attribueriez peut-être tous les sentiments que vous auriez. Encore un coup, il ne faut pas juger des choses par le sentiment que nous en avons. Il ne faut pas croire que la glace ait plus de réalité que l'eau, à cause qu'elle nous résiste davantage.
Si vous croyiez que le feu a plus de force ou d'efficace que la terre, votre erreur aurait quelque fondement; car il y a quelque raison de juger de la grandeur des puissances par celle de leurs effets. Mais de croire que l'idée de l'étendue , qui vous touche par quelque sentiment, est d'une autre na-
ENTRETIENS
ture, ou a plus de réalité que celle à laquelle vous pensez , sans en recevoir aucune impression sensible , c'est prendre l'absolu pour le relatif, c'est juger de ce que les choses sont en elles-mêmes par le rapport qu'elles ont avec vous. C'est le moyen de donner à la pointe d'une épine plus de réalité qu'à tout le reste de l'univers , et même qu'à l'être infini. Mais, quand vous serez accoutumé à distinguer vos sentiments de vos idées, vous reconnaîtrez que la*même idée de l'étendue peut se faire connaître , se faire imaginer, et se faire sentir, selon que la substance divine qui la renferme l'applique diversement à notre esprit. Ainsi ne croyez pas que l'infini, ou l'être en général , ait moins de réalité que l'idée de tel objet qui vous touche actuellement d'une manière fort vive et fort sensible. Jugez des choses par les idées qui les représentent, et ne leur attribuez rien de semblable aux sentiments dont vous êtes frappé. Vous comprendrez plus distinctement dans la suite du temps ce que je vous insinue présentement.
Ariste. — Tout ce que vous venez de me dire, Théodore, est furieusement abstrait, et j'ai bien de la peine à le fixer devant moi. Mon esprit travaille étrangement : un peu de repos, s'il vous plaît. 11 faut que je pense à loisir sur toutes ces gi andes et sublimes vérités. Je tâcherai de me les rendre familières par les efforts pénibles d'une attention toute pure. Mais présentement je n'en suis pas capable. Il faut que je me délasse pour reprendre de nouvelles forces.
Théodore. — Je le savais bien, Ariste, que vous ne seriez pas longtemps esprit pur. Allez, menez paître vous-même votre corps. Délassez votre imagination par la variété des objets qui peuvent la rassurer et la réjouir. Mais tâchez néanmoins de conserver quelque goût pour la vérité ; et dès que vous vous sentirez capable de vous en nourrir et delà méditer, quittez tout pour elle. Oubliez même ce que vous êtes, autant que vous le pourrez. C'est une nécessité que vous pensiez aux besoins du corps; mais c'est un grand dérèglement que de vous occuper de ses plaisirs.
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