‹ ŒuvresChapitre 30 sur 56 · SIXIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME MÉDITATION

C'est Dieu seul qui fait, comme cause véritable, par les lois générales de l'union de l'âme et du corps, ce que les hommes font comme causes occasionnelles ou naturelles. En quoi consiste la puissance que les hommes ont de vouloir ou d'aimer le bien.

1. 0 mon unique maître r que la lumière intelligible est différente de cette lumière sensible qui se répand sur le corps ; et que les objets changent de face, de mérite et de prix, lorsqu'on les regarde successivement à l'une et à l'autre de ces deux lumières ! Seigneur, il me semble que je vois maintenant deux mondes différents. Car, lorsque j'ouvre les veux du corps pour contempler L'univers, je découvre mille et mille beautés, et je trouve, pour ainsi dire, dans les parties qui le composent un nombre infini de petites divinités, qui, par leurs propres forces, font tous ces effets merveilleux qui m'éblouissent et qui m'enchantent. Mais lorsque je ferme les veux et que je rentre en moi-même, alors votre lumière fait tout disparaître. Je ne vois plus qu'une matière impuissante : la terre devient toute stérile et sans beauté : toutes les couleurs et les autres qualités sensibles s'évanouissent, et le soleil même perd en un moment son éclat et sa chaleur.

2. Que les objets de nos sens bont vains et méprisables ! Comment peut-on les aimer ! Quel sujet a-t-on de les craindre? C'est la puissance de la Divinité qu'il faut craindre et qu'il faut aimer, puisque lien ne se fait que par l'efficace de cette puissance. Mais on voit ces objets et on ne voit point cette

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puissance. Ainsi on emploie tout le mouvement que Dieu donne à Fâme pour l'aimer, à courir vers ces vains objets et à les embrasser. Ce qu'on embrasse est un fantôme; mais on l'embrasse avec plaisir, quoiqu'il s'évanouisse incontinent. Et parce qu'on veut être heureux , et que le plaisir actuel rend actuellement heureux, on court sans cesse , on embrasse et on ne tient rien : toujours séduit , et toujours plein d'espérance; toujours en action et jamais content.

3. 0 vérité intérieure! que votre lumière rend les hommes ridicules ! Il me semble que je vois une troupe d'aveugles qui se sont mis en tête de chercher un trésor dans de vieilles ruines. Ardenls, jaloux, inquiets, pleins d'espérance, privés de sens et de raison , ils fouillent sous des pierres qu'on a •déjà remuées inutilement depuis six mille ans. Cependant, lorsque votrelumière cesse de m'éelairer, je fais aussitôt comme eux , leur mouvement m'ébranle , leur ardeur m'agite : je cours , je m'inquiète, je me fatigue; mais je me console par leur exemple , et par la douceur que je goûte en faisant comme eux. Je sens même , tout persuadé que je suis de la vanité des biens qui passent, je sens, dis-je , qu'il faut autre chose que votre lumière pour me retenir dans l'empressement où je vois les autres. Seigneur, détournez ma vue de dessus la conduite et les actions des hommes, et faites disparaître les fantômes qui charment mes sens. Ma raison est faible; je vis trop d'opinion; je suis trop porté àl'imilation ; je ne puis vous consulter sans peine, et j'ouvre toujours les yeux avec plaisir.

4. 11 faut pourtant, mon fils, que tu surmontes ta paresse et tes plaisirs, situ veux que je te réponde et que je t'instruise. Il faut que tu me consultes , la lumière que je répands mérite bien qu'on la demande ; et si tu ne renouvelles ton attention , tu ne comprendras rien de ce que je te vas dire, et tu oublieras même bientôt ce que je t'ai déjà appris ; fais donc quelque effort pour me suivre, et pour mériter mes dons.

5. Tu es assez persuadé que la matière est une nature impuissante, qui n'agit que par l'efficace du mouvement que je lui imprime. Mais je vois bien que tu n'es pas encore assez confinai que les esprits n'ont nul pouvoir sur les corps ou sur les esprits inférieurs. Tu es toujours porté à croire que ton âme anime ton corps, en ce sens que c'est d'elle qu'il reçoit tous les mouvements (jui s'y produisent, ou du^oins ceux

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qu'on appelle volontaires , et qui dépendent effectivement de tes volontés. Renonce, mon fils, à tes préjugés , et ne juge jamais à l'égard des effets naturels qu'une chose soit l'effet d'une autre, à cause que Fexpérience t'apprend qu'elle ne manque jamais de la suivre. Car, de tous les faux principes, c'est celui qui est le plus dangereux et le plus fécond en erreurs. Comme l'action de Dieu est toujours uniforme et constante , à cause que ses volontés sont immuables et ses lois inviolables; si tu suis ce faux principe, quoique Dieu fasse tout, tu en concluras qu'il ne fait rien. Tu jugeais autrefois que tes volontés produisaient tes idées à cause de la fidélité avec laquelle je les rends présentes à l'esprit selon ses désirs. Tu pensais que les corps qui se choquent sont la véritable cause du mouvement qu'ils se communiquent, parce que jamais les corps ne sont choques sans -être mus, et qu'ils ne sont jamais mus sans être choqués. Enfin c'est par le même principe que tu jugeais que le feu produisait la chaleur, le soleil la lumière, et tous les objets qui t'environnent les changements que tu remarques en eux , et les sentiments agréables et désagréables que tu as à leur occasion. Tu es encore aujourd'hui porté à croire que c'est l'âme qui communique au corps le mouvement et la vie, à cause que tu t'imagines que ce corps devient froid et immobile par l'absence de son âme; et tu penses être la véritable cause du mouvement de ton bras et de ta langue, parce que le mouvement de ces parties suit immédiatement tes désirs Défais -toi entièrement de ce faux principe, ou ajoute aux fausses conséquences que tu en tires que les poireaux, les oignons et les choux sont ton bien. Manges-tu du pain , des confitures, des perdrix sans plaisir? mais le plaisir actuel rend actuellement heureux; regarde donc ces vains objets comme les véritables causes de ton bonheur ! Justifie le dérèglement des voluptueux, aimeles corps. Mais crains le feu, la peste , la fièvre : ce sont des divinités terribles; ils ont une véritable puissance de te rendre malheureux , et peut-être de t' anéantir. Ah ! mon fils, autre est le principe qui doit régler le jugement des sens et les mouvements du corps par rapport aux biens nécessaires à la conservation de la vie; autre celui qui doit régler les jugements de l'esprit dans la recherche de la vérité, et les mouvements du cœur par rapport aux vrais biens , par rapport à la cause véritable du bien et du mal. Tu ne peux trop Rappliquer à

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reconnaître la différence de ces deux principes. Écoute-moi donc avec toute l'attention dont tu es capable.

6. 11 est inutile d'ouvrir les yeux pour juger de l'efficace des créatures ; toutes les expériences qu'on peut faire sur ce sujet sont trompeuses; la raison en est que Dieu agit toujours d'une manière uniforme et constante, et qu'il a dû établir dans le corps même les causes occasionnelles qui déterminent l'efficace de ses lois. Les corps étant impénétrables , c'était leur choc qui devait servir de fondement aux lois générales des communications des mouvements, afin que l'action de Dieu , dans la nécessité du changement , changeât le moins qu'il était possible, afin qu'elle suivît constamment des lois simples et générales, afin qu'elle portât le caractère des attributs divins. Pour juger de l'efficace des créatures , il faut rentrer en soi-même et consulter leurs idées ; et si Ton peut découvrir dans leurs idées quelque force ou quelque vertu, il faut la leur attribuer; car il faut attribuer aux êtres ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans les idées qui les représentent. Voilà le principe sur lequel tu dois examiner les objets qui t'environnent; voilà le principe qui doit régler les jugements de ton esprit et les mouvements de ton cœur : l'autre principe ne doit régler que les jugements des sens et la conduite qui est nécessaire à la conservation de la vie. 11 est indifférent pour le bien du corps de savoir si le feu contient ou ne contient pas, produit ou ne produit pas la chaleur. Ce n'est pas la raison qui doit régler les mouvements du corps ; c'est l'expérience, c'est le sentiment, c'est l'instinct. On peut s'approcher du feu si l'on se sent mieux lorsqu'on s'en approche, mais on ne doit aimer que par raison. Tout mouvement du cœur excité par les sens est déréglé ; tout amour des corps est brutal, parce que tout jugement appuyé sur le principe que tu as suivi jusqu'à présent est extrêmement sujet à l'erreur.

7. Si tu veux donc t'éclaircir, si ton âme donne à ton corps le mouvement et la vie, ou si tu remues ton bras ou ta langue comme cause véritable, tâche de découvrir dans l'idée de ton être s'il y a un rapport naturel et nécessaire entre tes volontés et le mouvement des parties de ton corps : ou du moins , puisque l'idée que tu as de toi-même n'est pas claire, ainsi que je te le démontrerai quelque jour, juge de celte question par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se i 32

passe en toi , je te le permets. Car, quoique tes sens te trompent toujours, ta conscience ou le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi ne te trompe jamais. Ouvre les yeux de l'esprit, je vais t'éclairer et de délivrer de tes préjugés.

8. Lorsqu'on croit que l'âme donne au corps le mouvement et la vie, que c'est elle qui répand la chaleur dans tous les membres, qu'elle digère les aliments dans l'estomac et les distribue à toutes les autres parties ; lorsqu'on croit toutes ces choses ou de semblables, à cause que tout cela cesse de se faire lorsque l'âme quitte le corps, on se trompe en deux manières, et dans le principe, et dans les conclusions qu'on en tire ; car il est faux que l'absence de l'âme soit la cause de ce que le corps perd le mouvement et la chaleur. C'est au contraire à cause que le corps n'est plus propre à faire ses fonctions que l'âme l'abandonne. A-t-on jamais vu que l'âme ait quitté un corps sain et entier? Qui t'a dit même que l'âme quitte le corps incontinent après qu'il est mort ou sans mouvement? Les Egyptiens, qui embaumaient les corps et les rendaient incorruptibles pour y fixer par là les âmes, n'étaient pas de ton sentiment. Us n'avaient pas raison. Mais si tu concevais plus clairement qu'eux ce que c'est qu'une âme quitter un corps, tu verrais bien aussi que tu te trompes.

9. Prends garde. Vois-tu quelque rapport entre les désirs d'une âme et la chaleur de son corps ? D'où vient qu'un homme meurt de froid et demeure immobile , il n'est jamais sans son âme principe de chaleur et de mouvement ? Mais d'où vient que l'ardeur de la fièvre le dessèche et le brûle? Que n'arrête t- il le mouvement de son sang, s'il en est le maître? L'âme diras-tu, n'est pas la cause de la chaleur étrangère. Mais conçois-tu bien la différence de ces deux chaleurs étrangère et naturelle , et que l'âme qui ne peut diminuer la première puisse produire la seconde? Ne te donne pas, mon fils, la liberté d'assurer positivement ce que tu ne conçois nullement.

10. Mais je veux bien supposer que l'âme fasse tout dans le corps , jusqu'à la digestion et à la distribution de la nourriture ; je veux que tout dépende de son action, autant que le mouvement des mains, des pieds, de la langue, en dépend; comment pourras-tu en conclure qu'elle a une véritable puissance sur son corps? La volonté que tu as de re-

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muer le bras est toujours suivie de son effet ; donc tu es la cause véritable de son mouvement. Ne vois-tu pas, mon fils , que tu supposes toujours comme vrai le principe que tu viens de reconnaître comme faux? Le feu ne te brûle jamais sans que tu souffres de la douleur. Le feu n'est pas néanmoins la cause véritable de cette douleur ; car tu demeures d'accord que Dieu seul est capable d'agir dans l'âme et de la rendre malheureuse.

11. Ecoute, mon fils. L'homme ne peut remuer le bras que les esprits animaux ne se répandent de certains muscles dans leurs antagonistes , qu'ils ne les gonflent et ne les raccourcissent, et ne tirent à eux les parties qui sont attachées par les tendons ; en un mot , le bras ne peut se remuer sans qu'il arrive quelque changement dans les parties dont il est composé. Mais un paysan ou un joueur de gobelets qui ne sait point s'il a des muscles, des esprits animaux , ni ce qu'il faut fan e pour remuer le bras , ne laisse pas de le remuer aussi savamment que le plus habile anatomiste. Peut-on faire, peut-on môme vouloir ce qu'on ne sait point faire? Peuton vouloir que les esprits animaux se répandent dans certains muscles sans savoir si on a des esprits et des muscles? On peut vouloir remuer les doigts parce qu'on voit et qu'on sait qu'on en a ; mais peut-on vouloir pousser des esprits qu'on ne voit point et qu'on ne connaît point? Peut-on les transporter dans des muscles également inconnus, par les tuyaux des nerfs également invisibles, et choisir promptement et immanquablement celui qui répond au doigt qu'on veut remuer? Mais qu'on le veuille, mon fils; ces esprits sont des corps. Souviens-toi de ce que je t'ai déjà dit : leur force mouvante, c'est l'action de Dieu, qui les crée et qui les conserve successivement en différents lieux ; la volonté de l'homme ne peut vaincre l'action de Dieu. Elle ne peut donc faire changer de place le plus petit de ces esprits ; elle ne peut le mettre où Dieu ne le met pas , où Dieu ne le crée ou ne le conserve pas. Tes désirs ou tes efforts ne sont donc point les causes véritables qui produisent par leur efficace le mouvement de tes membres , puisque tes membres ne remuent que par le moyen de ces esprits. Ce ne sont donc que des causes occasionnelles que Dieu a établies pour déterminer l'efficace des lois de l'union de l'âme et du corps, parlésquelles tu as la puissance de remuer les membres de ton

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corps ; et Dieu a établi ces lois pour plusieurs raisons considérables qui toutes néanmoins ont rapport à son grand ouvrage. Il les a établies pour unir les esprits à des corps , et par leurs corps à ceux qui les environnent ; et par là les unir tous entre eux et former des états et des sociétés particulières; et par là les rendre capables des sciences , de discipline , de religion ; et par là fournir à Jésus-Christ et à ses membres mille moyens d'étendre la foi , d'instruire et de sanctifier les hommes, et de construire ainsi son grand ouvrage, l'Eglise futaie, laquelle supposant la diversité des mérites et des sacrifices , il fallait que les hommes eussent une victime à sacrifier à Dieu, et qu'ils pussent par elle s'immoler euxmêmes en mille manières différentes. Tout cela s'exécute, comme tu vois, en conséquence de ces lois, par des voies simples, générales, uniformes et constantes, dignes de la sagesse, de l'immutabilité et des autres altribuls divins. Rien, mon fils, n'est plus digne de ton application et de tes recherches que la connaissance particulière de ces lois : leur simplicité et leur fécondité est admirable. Mais je veux t'instruire des vérités de la religion, qui te sont encore plus nécessaires. Quelque jour tu contempleras à loisir la conduite de Dieu et la sagesse qu'il a répandue sur tous ses ouvrages.

12. Prends donc garde, mon fils ; puisque tu ne remues ton bras qu'en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, tes volontés sont par elles-mêmes entièrement inefficaces. Car, puisque ton bras ne se remue que parce que Dieu a voulu qu'ils se remuât toutes les fois que tu le voudrais toi-même , supposé que ton corps fût disposé à cela, lorsque tu remues le bras il y a deux volontés qui concourent à son mouvement, celle de Dieu et la tienne. Or il y a contradiction que Dieu veuille que ton bras soit remué et qu'il demeure immobile : tu es sûr qu'il y a une liaison nécessaire entre les volontés d'un être tout-puissant et leurs effets, et tu ne vois nul rapport entre tes désirs et leur exécution. Donc la force qui produit le mouvement vient de Dieu, en conséquence néanmoins de ta volonté par elle-même inefficace.

13. Si Dieu avait établi cette loi d'exécuter généralement tous tes désirs, alors la toute-puissance te serait donnée; tu tirerais du néant des substances lorsque tu le voudrais; mais tu serais bien vain et bien ridicule, si tu t'imaginais produire

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ces effets par l'efficace de tes volontés : tu aurais néanmoins les mêmes raisons de te dire créateur que tu en as de croire que tu es véritablement moteur. Mais prends garde à ceci. Supposé que Dieu, pour punir ton orgueil , ait établi cette loi de faire toujours tout le contraire de ce que tu souhaites, je pense que dans cette supposition tu ne serais pas assez ridicule pour te glorifier de ta puissance. Néanmoins tes volontés, comme cause occasionnelles, détermineraient l'efficace de cette loi. Quoi ! mon fils, à cause que Dieu est fidèle à exécuter tes volontés, et que par là il te communique sa puissance autant que tu en es capable, faut-il que tu t'en glorifies, faut-il que tu t'attribues une efficace qui n'est due qu'à lui !

14. Mais je vois bien ce qui te trompe encore, c'est que, pour remuer ton bras , il ne suffit pas que tu le veuilles ; il faut pour cela que tu fasses quelque effort ; et tu t'imagines que cet effort, dont tu as sentiment intérieur, est la cause véritable du mouvement qui le suit, parce que ce mouvement est fort et violenta proportion de la grandeur de ton effort. Mais, mon fils, vois tu clairement qu'il y ait quelque rapport entre ce que tu appelles effort et la détermination des esprits animaux dans les tuyaux des nerfs qui servent aux mouvements que tu veux produire? Ne t'arrête plus au principe de tes erreurs, dont je t'ai déjà montré la fausseté en tant de manières. Crois ce que tu conçois clairement, et non pas ce que tu sens confusément. Mais ne sens-tu pas même que sou vent tes efforts sont impuissants? Autre chose est donc effort , et autre chose efficace. Cela est assez étrange que ton effort, par lequel Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter qu'il agisse en ta faveur, soit la cause de ton orgueil et de ton ingratitude. Sache, mon fils, quêtes efforts ne diffèrent de tes autres volontés pratiques que par les sentiments pénibles qui les accompagnent, et que Dieu, qui règle seul, selon certaines lois générales, les sentiments de l'âme par rapport à la conservation de la vie, doit faire sentir à l'âme de la faiblesse ou de la douleur et de la peine , lorsqu'il y a très-peu d'esprits animaux dans le corps ou que les chairs des muscles sont incommodées par le travail.

15. S'il est donc vrai que l'homme n'a point de puissance ni sur son corps ni sur ceux qui l'environnent , s'il est certain qu'il n'est point sa lumière à lui-même et qu'il ne peut iii

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produire ni se représenter ses idées ; en un mot, s'il n'a nul pouvoir véritable sur le monde matériel ni sur le monde intelligible, de quoi pourra-t-il se glorifier? Voilà bien des sujets de vanité retranchés ; mais il en reste encore. L'homme croit être le maître absolu de ses volontés , et il se trompe à cet égard en bien des manières. Je vais te marquer précisément en quoi consiste son pouvoir, afin que tu ne t'attribues rien qui ne t'appartienne. Ecoute-moi sérieusement, ceci est encore de très-grande conséquence.

16. il faut, mon fils, que tu saches que Dieu nagit que pour lui, qu'il ne fait et ne conserve ton esprit que pour lui, et qu'ainsi il te transporte vers lui tant qu'il te conserve l'être 1 ; que c'est ce mouvement naturel que Dieu imprime en toi sans cesse pour le bien en général, c'est-à-dire pour lui, qui est proprement ta volonté , car c'est ce qui te rend capable d'aimer généralement tous les biens. Or ce mouvement naturel est absolument invincible : tu n'en es nullement le maître. 11 ne dépend point de toi de vouloir être heureux et d'aimer le bien en général. Ainsi tu vois déjà bien qu'à cet égard tu n'es point le maître de ta volonté.

17. Dieu te porte invinciblement à aimer le bien en général , mais il ne te porte point invinciblement à aimer les biens particuliers. Ainsi tu es le maître de ta volonté à l'égard de ces biens. Ne t'imagine pas néanmoins que tu puisses, comme cause véritable, changer les déterminations de tes volontés à leur égard. Je vais t'expliquer en quoi consiste Je pouvoir que tu as d'aimer différents biens ; pouvoir misérable , pouvoir dépêcher, car on ne doit aimer que Dieu comme son bien ou la cause de sa perfection et de son bonheur.

18. Dieu te porte sans cesse vers le bien en général; ce mouvement par lui-même est indéterminé. Tu découvres par la vue de l'esprit, ou lu goûtes par les sens un bien particulier, ou plutôt, séduit par tes sens ou par une lumière confuse, tu juges que tel objet est un bien; aussitôt ce mouvement indéterminé se détermine naturellement vers ce bien que tu connais ou que tu sens , et cela sans attendre que tu l'ordonnes, car ce mouvement est purement naturel. Ainsi tu ne peux être le maître de ton amour que tu ne le sois de tes sentiments ou de tes lumières; tu ne peux changer les mou-

' Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours.

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vements de ton cœur qu'en changeant les idées du bien , car tu ne peux aimer que par l'amour naturel du bien.

19. Lorsque deux biens se présentent à ton esprit dans le même temps , et que l'un paraît meilleur que l'autre, si dans ce moment tu choisis et te détermines , tu aimeras nécessairement celui qui te paraîtra le meilleur, supposé que tu n'aies point d'autres vues et que tu veuilles absolument choisir. Mais tu peux toujours suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou les abandonne]'; tu peux toujours examiner et suspendre le jugement qui doit régler Ion choix. Je suppose qu'alors la capacité que tu as de penser ne soit point toute remplie par des passions ou des sentiments trop vifs. Or c'est ce pouvoir de suspendre ton conseutement à l'égard des faux biens et de Terreur , qui dépend proprement de toi. Mais prend garde, tu n'as ce pouvoir que par l'amour que Dieu t'imprime sans cesse pour le bien en général; car, si tu peux ne point t'arrêter aux faux biens et à Terreur, c'est que tu as du mouvement pour aller plus loin. Mais, mon fds, tu ne suis pas toujours ce mouvement; tu t'arrêtes avant le temps •.Ainsi les consentements qui ne sont qu'erreur et que péché sont uniquement de toi; car les consentements positifs, qui tendent au bien, ne sont point tant des consentements que des mouvements qui continuent, et que tu ne dissipes point par ta paresse et ta négligence. 11 n'est pas nécessaire que je t'explique ces choses plus au long.

20. Comme tu peux suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou des idées confuses , il est visible que tu peux changer la situation ou la face que les choses ont prise dans ton esprit , et par là changer toutes les déterminations de tes volontés ; parce que le bien qui paraissait le meilleur paraîtra le moindre, et ce qui était vraisemblable se trouvera faux. C'est la lumière et le sentiment qui déterminent positivement et naturellement l'amour. Or tes volontés sont causes occasionnelles de tes lumières ; et les objets qui frappent tes sens, et le cours des esprits animaux, sont causes occasionnelles de tes sentiments (par sentiments j'entends ici généralement toutes les pensées où le corps a quelque part). Donc, si tu suspends ton consentement, et que par ton attention tu examines les faces différentes des objets qui te sont présen-

1 Voy. la Réponse à la deuxième objection du troisième chap. de la Réponse à la Diss. de AL Arnauld.

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tés, ou même si tu le suspends longtemps, et que la présence des objets ou le cours fortuit des esprits change tes sentiments , tu te trouveras en tel état que tu n'auras que du mépris et de l'aversion pour un objet qui s'était rendu le maître de ton cœur.

21 . Je ne te parle point , mon fils , du secours de ma grâce, quoique sans elle tu ne puisses rétablir ta liberté, extrêmement affaiblie par les efforts continuels de la concupiscence. Humilie-toi de ton impuissance générale. Reconnais que le pouvoir que tu as d'aimer et de faire le bien ne vient que du mouvement que je t'imprime, et tâche de suivre ce mouvement, afin qu'il te conduise jusqu'au vrai bien pour lequel Dieu te l'a donné. Tu peux ne pas suivre ce mouvement : c'est là proprement ton pouvoir. Mais l'effet de ce pouvoir ne peut être que l'erreur et le péché. Ne te glorifie donc pas de ce pouvoir , afin que ma grâce t'en délivre , et que je te donne cette heureuse impuissance qui produit dans mes saints une joie incompréhensible.

22. Oui, mon Sauveur, je reconnais volontiers mon impuissance. Vous avez créé l'homme dans une liberté parfaite; vous lui avez donné le pouvoir de consentir au bien et au mal. Mais depuis sa chute la concupiscence le rend impuissant au bien, si vous ne le fortifiez parle secours de votre grâce. Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de cette fatale liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché, de ce pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement que Dieu ne me donne que pour m'éîe ver jusqu'à lui. Mais, si je ne suis que faiblesse et qu'impuissance, si je ne suis point le maître absolu de mes volontés, comment pourrais-je l'être des mouvements corporels qui en dépendent? Comment les objets sensibles auraient-ils la puissance d'agir en moi et sur les corps qui m'environnent ? Non, Seigneur, la puissance qui donne l'être et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu'en vous. Je ne reconnais point d'autre cause véritable que l'efficace de vos volontés. Toutes les créatures sont impuissantes : je ne les crains point , je ne les aime point. Soyez l'unique objet de mes pensées, et la fin générale de tous les mouvements de mon cœur.

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