SEPTIÈME MÉDITATION
La sagesse de Dieu ne paraît pas seulement dans ses ouvrages, mais beaucoup plus dans la manière dont il les exécute. D'où vient qu'il y a tant de monstres et d'irrégularités dans le monde. Comment Dieu permet le mal. Ce que c'est que la Providence. Il n'est pas permis de tenter Dieu. De la combinaison du naturel avec le moral, du moins dans les événements les plus généraux .
1. 0 mon unique maître, que mes sens me séduisent , et que le commerce du monde me remplit l'esprit de fausses idées! Que de fantômes, que d'illusions, que de chimères mon imagination me représente ! 0 vérité éternelle , faites disparaître par l'éclat de votre lumière tout ce qui n'a point de corps ni de solidité ; montrez-moi des objets réels ; dissipez mes ténèbres ; délivrez-moi de mes préjugés.
2. Lorsque j'ouvre les yeux pour considérer le monde visible, il me semble que j'y découvre tant de défauts, que je suis encore porté à croire , ce que j'ai ouï dire tant de fois , que c'est l'ouvrage d'une nature aveugle et qui agit sans dessein. Car, si elle agit quelquefois d'une manière qui marque une intelligence infinie, elle néglige aussi quelquefois de telle manière tout ce qu'elle fait., qu'il semble que c'est le hasard qui règle tout.
3. Certainement Dieu n'a pas fait le monde pour les poissons; et il y a plus de mers dans le monde que de terres habitables. A quoi serveut à l'homme ces montagnes inaccessibles, ces sablons de l'Afrique et tant de terres stériles? Lorsque je considère nos mappemondes qui représentent la terre à peu près telle qu'elle est. je ne vois rien qui marque intelligence dans celui qui Ta formée. Je m'imagine ou que ce n'est que le débris d'un ouvrage régulier, ou que ce ne fut jamais que l'ouvrage du hasard ou d'une nature aveugle. Car enfin il n'y a nulle uniformité dans la situation des terres et des mers; et si j'examine seulement le cours des rivières, tout m'y paraît si irrégulier, que je ne puis croire qu'il soit réglé pai quelque intelligence , ni que les eaux soient créées pour la commodité des hommes. Je vois des pays inhabitables faute d'eau; et tous les jours on corrige par des aqueducs les défauts de la nature , sans que vous croyiez qu'on insulte à votre sagesse. 0 raison universelle des esprits, quel mystère cachezvous sous une conduite qui paraît si peu régulière à ceux mêmes qui vous consultent avec quelque attention ?
MÉDITATIONS CHRÉTIENNES
4. Prends garde , mon fils, tu proposes de ces difficultés qui sautent aux yeux de tout le monde , et dont néanmoins peu de personnes sont en état de comprendre la résolution. Tâche de te rendre extrêmement attentif à ce que je te vas dire.
5. Pour juger de la beauté d'un ouvrage et par là de la sagesse de l'ouvrier, il ne faut pas seulement considérer l'ouvrage en lui-même , il faut le comparer avec les voies par lesquelles on Ta formé. Un peintre a cru autrefois donner des marques suffisantes de son habileté , en traçant seulement un cercle sans se servir du compas. C'est qu'en effet un tel cercle, quoique imparfait en lui-même, fait plus d'honneur à celui qui le marque légèrement sur le papier, qu'une figure fort composée et fort régulière , décrite par le secours des instruments de mathématiques. Pour juger de l'ouvrier par l'ouvrage, il ne faut donc pas tant considérer l'ouvrage que la manière d'agir de l'ouvrier. Or, comme les hommes grossiers et stupides ne voient que l'ouvrage de Dieu, et ne savent point la manière dont Dieu s'est servi pour le construire, les défauts visibles de l'ouvrage les frappent , et la sagesse incompréhensible des voies ne les porte point à en admirer l'auteur.
6. A ne considérer que l'ouvrage en lui-même, il paraît y avoir beaucoup plus de sagesse dans le moindre des insectes et des corps organisés que dans le reste du monde. Mais à considérer et l'ouvrage et les voies de l'exécuter, apparemment il y a bien plus de sagesse dans la construction du monde que dans la formation d'un insecte.
7. Lorsqu'on considère les corps organisés, la fin de l'ouvrier et sa sagesse paraissent en partie par la construction de la machine. On voit clairement que ce n'est point l'ouvrage du hasard. Tout y est formé dans un dessein déterminé et par des volontés particulières. Tout y est formé dans un dessein déterminé ; car il est évident par la situation et par la construction des yeux qu'ils sont faits pour voir, et que toutes les parties qui composent le corps des animaux sont destinées à certains usages. Et tout y est formé par des volontés particulières , car les corps organisés ne peuvent être produits par les seules lois des communications des mouvements. Les lois de la nature ne peuvent que leur donner peu à peu leur accroissement ordinaire.