Mais il n'en est pas de môme des idées sensibles ; les
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sens te trompent toujours, et le sentiment intérieur que tu as de toi-même n'est jamais accompagné de lumière. Tu me demandes que je t'apprenne ce que c'est que ta substance , ta pensée, ton désir, ta douleur. Tu ne peux, connaître clairement ces choses, jusqu'à ce que je te fasse contemple]1 Fidée de ton être , en te découvrant ce qui est en moi qui te représente. Car, hors de moi, rien n'est intelligible. Tu ne peux être ta lumière à toi-même , ni quelque intelligence que ce puisse être à nulle autre intelligence. Tu connais que tu es, et que tu es pensant, aimant, souffrant, parce que tu as sentiment intérieur de ton être et de ses modifications; sentiment confus qui te frappe, mais, encore un coup , sentiment sans lumière qui ne peut l'éclairer ; sentiment qui ne peut t/ apprendre ce que tu es , ni servir à résoudre les difficultés qui t'embarrassent.
19. Or je ne dois point, mon fils, te donner maintenant une idée claire de ta substance, par deux raisons principales. Premièrement, parce que si tu voyais clairement ce que tu es , tu ne pourrais plus être uni si étroitement avec ton corps ; tu ne le regarderais plus comme une partie de toimême. Malheureux, comme tu es présentement, tu ne veillerais plus à la conservation de ta vie. Enfin tu n'aurais plus de victime à sacrifier à Dieu ; car, au lieu que, par les misères qui accompagnent la vie et parla mort qui la Unit, tu t'offres toi-même en sacrifice à ma justice , à cause que tu regardes ton corps comme ton être propre, tu te croirais au contraire par la mort délivré de tous maux. Ainsi , étant pécheur, il est à propos que tu te prennes pour le corps auquel tu es uni, afin que tu sacrifies ton être propre par le supplice dû à tous les pécheurs.
20. Secondement , parce que l'idée d'une âme est un objet si grand et si capable de ravir les esprits de sa beauté, que si tu avais l'idée de ton âme, tu ne pourrais plus penser à autre chose. Car si l'idée de l'étendue , qui ne représente que des corps , touche si fort les physiciens et les géomètres, qu'ils oublient souvent tous leurs devoirs pour la contempler ; si un mathématicien a tant de joie lorsqu'il compare des grandeurs entre elles pour en découvrir les rapports, qu'il sacrifie souvent ses plaisirs et sa santé pour trouver les propriétés de quelque ligne, quelle application ne donneraient point les hommes à la recherche des propriétés de leur être
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propre et <Tun être infiniment plus noble que les corps ? quelle joie n'auraient-ils point à comparer entre elles , par une vue claire de l'esprit, tant de modifications différentes dont le seul sentiment, quoique faible et confus, les occupe si étrangement?
21. Car il faut que tu saches que l'âme contient en ellemême tout ce que tu vois de beau dans le monde, et que tu attribues aux objets qui t'environnent *. Ces couleurs, ces odeurs, ces saveurs, et une infinité d'autres sentiments dont tu n'as jamais été touché, ne sont que des modifications de ta substance. Cette harmonie qui t'enlève n'est point dans l'air qui te frappe l'oreille ; et ces plaisirs in G ni s, dont les plus -voluptueux n'ont qu'un faible sentiment, sont renfermés dans la capacité de ton âme. Or, si tu avais une idée claire de toi-même , si tu voyais en moi cet esprit archétype sur lequel tu as été formé, tu découvrirais tant de beautés et tant de vérités en le contemplant, que tu négligerais tous tes devoirs. Tu découvrirais avec une extrême joie que tu serais capable de jouir d'une infinité de plaisirs ; tu connaîtrais clairement leur nature ; tu les comparerais sans cesse entre eux , et tu découvrirais des vérités qui te paraîtraient si dignes de ton application, qu'absorbé dans la contemplation de ton être, plein de toi-même, de ta grandeur, de ta noblesse, de ta beauté , tu ne pourrais plus penser à autre chose. Mais, mon fils, Dieu ne t'a pas fait pour ne penser qu'à toi. 11 t'a fait pour lui. Ainsi je ne te découvrirai point l'idée de ton être que dans le temps heureux auquel la vue de l'essence même de ton Dieu effacera toutes tes beautés , et te fera mépriser tout ce que tu es pour ne penser qu'à la contempler.
22. Or, tant que tu n'auras point l'idée de ton âme présente à l'esprit , tous les efforts que tu feras pour te connaître te seront inutiles. Je ne te répondrai jamais directement, quelque prière que tu me fasses. Car je ne puis te répondre ou t'éclairer qu'en te faisant voir dans ma substance, toujours lumière, ce que tu souhaites de savoir. Je dis que je ne puis te répondre directement sur ce qui regarde la nature et les propriétés de l'esprit; car , si tu y prends garde, ce n'est qu'indirectement et par l'idée claire que tu as du
1 Recherche de la Vérité, liv . i .
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corps , que tu reconnais que ton âme n'est ni matérielle ni mortelle.
23. Tu vois clairement dans l'idée que tu as de Fétendue que toutes les modifications que tu as de la matière se réduisent aux figures ou à certains rapports de dislance, et par là tu conclus que le plaisir, la douleur et tout le reste , que* tu ne découvres en toi que par le sentiment intérieur que tu as de toi-même, ne peut appartenir à la substance corporelle, mais à une autre que tu appelles âme, esprit, intelligence ; parce que toute manière d'être ne peut subsister sans quelque substance , la manière d'un être n'étant que l'être ou la substance même d'une certaine façon. Or, sachant que ton âme est un être ou une substance distinguée du corps, tu juges qu'elle est immortelle ; parce qu'il n'y a que les manières des êtres qui se détruisent. , et que les êtres ou les substances ne peuvent rentrer dans le néant, puisque selon les lois ordinaires de la nature, il est aussi impossible de tirer une substance du néant que de l'y faire rentrer. Mais toutes ces conclusions ne sont appuyées que sur l'idée claire que tu as du corps, et nullement sur l'idée de l'âme, puisque tu reconnais que ton âme n'est point matérielle, non par une idée claire que tu en aies , mais parce que tu vois clairement dans l'idée de la matière que ce que tu sens en toi-même ne peut apparternir au corps.
24. Ainsi ne t'attends pas que je réponde clairement et directement à mile questions que tu me pourrais faire sur tout ce qui se passe en toi, et sur les propriétés infinies de ton être. Tâche, par ta soumission aux vérités de la foi, et par ta fidélité à observer mes préceptes et mes conseils, de mériter un jour une intelligence parfaite de ce que tu crois maintenant, et ne t'embarrasse point dans des questions inutiles et trop relevées, de peur que ton esprit ne s'enfle d'orgueil , que ta paresse ne s'arrête au vraisemblable , et que, séduit par l'erreur, tune t'égares dans ces routes écartées , où l'on court toujours de très-grands dangers. C'est là, mon fils , la méthode la plus courte et la plus sûre pour parvenir à la connaissance de la vérité. Oui, le meilleur précepte de logique que je te puisse donner, c'est que tu vives en homne de bien. Car il vaut beaucoup mieux passer quelques années dans l'ignorance , et devenir savant pour toujours, que d'acquérir pour quelques jours, et avec bien de
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]a peine , une science fort imparfaite, et passer une éternité dans les ténèbres.
2$ . Je l'avoue , mon unique maître , et je ne veux plus vous consulter que sur les vérités qui me sont nécessaires pour me conduire à la possession des vrais biens. Le temps est court, la mort s'approche, et je dois entrer dans l'éternité telle que je l'aurai méritée. La pensée de la mort change toutes mes vues, et rompt tous mes desseins. Tout disparait ou change de face, lorsque je pense à l'éternité. Sciences abstraites, quelque éclatantes et sublimes que vous soyez , vous n'êtes que vanité, je vous abandonne. Je veux étudier la religion et la morale, je veux travailler à ma perfection et à mon bonheur, et laisser là cette dure occupation que Dieu a donnée aux enfants des hommes , toutes ces vaines sciences, dont il est écrit que ceux qui les accumulent , au lieu de se rendre sages et heureux, ne font qu'augmenter leurs travaux et leurs inquiétudes.