MF. DIT ATI 0 NS. CH RÉT I EN N ES
bien le mouvement inquiet de la volonté, la lumière qui le découvre à l'esprit, et le plaisir prévenant ou autre qui le fait goûtera l'âme. Car cela suffit afin que tu reconnaisses que l'oraison n'a en général que deux parties essentielles, l'attention de l'esprit et l'affection du cœur; puisque l'attention produit naturellement la lumière, et que l'affection renouvelle en quelque manière le plaisir, ou du moins qu'elle entretient lame dans le mouvement que le plaisir a déjà produit en elle.
9 L'attention est une prière naturelle, que l'esprit me fait comme à la raison universelle, afin qu'il reçoive de moi la lumière et l'intelligence ; et j'exauce toujours cette prière, lorsqu'elle a certaines conditions que je t'ai expliquées auparavant *. L'affection du cœur, dont je te parle présentement, est un mouvement actuel que tu produis librement en toi par la force de ta charité , excitée par la lumière, que je te donne toujours en conséquence de ton attention Mais il faut que je t'explique cela plus au long, de peur que, faute de bien concevoir ce que je te dis, tu ne tombes dans quelque erreur.
10. Tu sais bien que Dieu ne créant et ne conservant les esprits que pour lui , il les pousse vers lui sans cesse ; et que c'est celte impression continuelle de Dieu qui fait la volonté des hommes, puisqu'ils ne sont capables d'aimer aucun bien en particulier, que par l'amour naturel et invincible que Dieu leur donne pour le bien en général 2 Or la lumière peut déterminer vers un bien particulier le mouvement général de l'àme ; car il suffit qu'un objet paraisse bon, afin qu'on se porte à l'aimer. Ainsi, puisque tu es souvent le maître de ton attention, et que l'attention est la cause occasionnelle de la lumière, il est visible que tu peux exciter en toi l'amour de certains objets, non en produisant dans ton cœur quelque mouvement nouveau d'amour mais en déterminant diversement un amour qui est aussi ancien que toi-même.
11. De même lorsqu'un homme a la charité ou quelque autre amour habituel, s'il se représente clairement l'objet de son amour, cela suffira pour exciter en lui quelque affection. Mais, quoiqu'il puisse de cette manière entretenir
i Médit, in.
5 Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours ; Rech. de la V érité, liv. IV, ch. 1; premier Éclaircissement , liv. I et ailleurs.
MÉDITATIONS CHRÉTIENNES
te mouvement de sa charité , je veux dire la disposition naturelle ou nécessaire à se mouvoir vers le vrai bien , il ne peut néanmoins l'augmenter. Car il n'y a que les sentiments qui augmentent les mouvements indélibérés , ou les dispositions naturelles à se mouvoir; il n'y a que le plaisir qui augmente positivement le mouvement naturel de 1 ame. La lumière toute seule laisse l'esprit à lui-même; elle ne le transporte point; elle fait seulement qu'il se porte vers l'objet qui lui parait bon , supposé que d'ailleurs l'âme ait du mouvement pour cela. Ainsi la lumière peut bien augmenter la charité de choix, ou Ja faciliter à consentir aux mouve :ents de charité , mais elle ne peut augmenter cette même charité. Le plaisir, au contraire, détermine invinciblement les esprits à proportion de sa force ; il ne suppose point d'autre mouvement que celui qui fait l'essence de la volonté. 11 suffit qu'on veuille être heureux, pour s'abandonner à lui, parce que effectivement le plaisir rend formellement heureux. Ainsi il n'y a que la grâce de sentiment qui puisse augmenter le mouvement de la charité. Mais comme tu n'es point à toi-même la cause occasionnelle de ies sentiments . il faut que tu m'invoques, atin que je répande en toi celte espèce de grâce; et si tu prends soin de conserver la charité l, qui en est une suite , assure-toi que je ne cesserai point de l'augmenter.
12 Mais quoique la lumière n'augmente point directement et par elle-même le mouvement de la charité, elle peut néanmoins l'augmenter en affaiblissant la concupiscence, son ennemie. Ce sont, mon fils, les affections qui entretiennent et qui fortifient les passions; car, de même que, pour perdre de mauvaises habitudes , il su (fit de cesser d'en former les actes , afin d'affaiblir les passions il suffit aussi de s'éloigner des objets qui les excitent *. Or la lumière que l'esprit reçoit dans l'oraison lui découvre mille motiis d'é\ itérées objets 11 est permis à tout le monde de rentrer en soi-même, de comparer le temps avec l'éternité, les biens de la vie présente avec ceux que la foi nous promet dans l'autre. Il faut
1 Par la charité 1 faut toujours entendre ici l'habitude que la délectation de la grâce produit en nous par son efficace propre, et non pascelle qu'on acquiert à consentir à la grâce ; car celte dernière espèce de charité, purement libre et n.éritoire, peut s augmenter en mille manières sans aucun plaisir prévenaut. (Voy, la Méditation qui suit, depuis l'art. 13 jusqu'à l'art. 20.)
2 Traité de ta Nature et de la Grâce, troisième discours.
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comparer pour faire choix , et il faut comparer sérieusement lorsqu'il est question de faire choix sur un sujet de cette importance. Enfin , lorsqu'on a fait choix, il faut de la conduite, de la fermeté, de la persévérance ; et l'attention de l'esprit est nécessaire à tout cela, et fournit ainsi mille moyens pour affaiblir les émotions de la concupiscence , et pour faire paraître à l'esprit le chemin de la vertu plus doux et plus agréable.
13. Lorsque la lumièré nous découvre la vanité des plaisirs et des grandeurs de ce monde, le dérèglement des passions , la laideur du vice ; alors notre charité, quoique faible, étant soutenue par la raison qui en favorise par sa lumière tous les mouvements, elle est plus en état de vaincre et de subsister longtemps qu'une charité plus grande, mais moins éclairée, moins conservée, moins fortifiée par le secours de l'oraison. Les affections du cœur, excitées parle travail de l'attention dans ceux qui ont de la charité , sont même ordinairement accompagnées d'une douceur intérieure qui affermit l'âme toujours sensible au plaisir qui la rend heureuse, dans l'amour du vrai bien , principalement lorsqu'il n'y a pas longtemps que l'on a été converti, par la vivacité de quelque plaisir prévenant. Car, lorsqu'on a été touché de quelque plaisir par rapport à un objet, on est quelque temps qu'on ne pense point à cet objet sans en ressentir aussitôt quelque plaisir. Ainsi les saintes affections conservent la charité en plusieurs manières; elles l'augmentent même indirectement, parce qu'elles affaiblissent la concupiscence, qui ne s'oppose au bien que lorsqu'elle est excitée.
14. 11 est vrai, mon fils, que ceux qui manquent de charité ne sont point assez forts pour exciter en eux des affections pures et saintes. La lumière toute seule, sans la charité, n'est pas capable de former dans le cœur un acte d'amour de Dieu sur toutes choses ; il est nécessaire pour cela que je prévienne et que je prépare la volonté par la délectation intérieure. Mais les pécheurs même les plus corrompus peuvent par la force de leur amour propre, j'entends l'amour-propre éclairé et raisonnable, et non point l'amour-propre aveugle et brutal, ils peuvent , dis-je, puisqu'ils veulent être solidement heureux, cher cher où se trouve le bonheur solide et véritable, et prendre un temps pour examiner sérieusement quel est le chemin qui y conduit. Ils ne peuvent point encore aimer
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comme il faut la beauté de Tordre ; mais ils peuvent haïr la laideur du péché eu lui-même, reconnaître la vanité des biens qui passent, craindre de se rendre esclaves de certains plaisirs dont ils n'ont point encore goûté. Ils peuvent, par de semblables affections excitées dans l'oraison à la lumière de la vérité, ôter mille empêchements à l'efficace de la grâce. S'ils sentent en eux la loi du péché qui les retient dans leurs désordres, convaincus de leur faiblesse, ils peuvent s'humilier. S'ils croient que je suis leur Sauveur, et s'ils souhaitent leur guérison , ils peuvent nrTinvoquer. Ils ne feront jamais rien de méritoire sans mon secours; ils -ne m'invoqueront point, ils ne souhaiteront point comme il faut leur guérison. Mais mon secours ne manque point à ceux qui sont humbles et vigilants La pluie de la grâce est plus abondante sur les chrétiens que la pluie ordinaire sur les lieux les plus tempérés. Elle ne tombe pas toujours, mais elle tombe assez abondamment à l'égard de ceux qui veulent en profiter. Ce n'est point le travail des laboureurs qui fait pleuvoir; mais il est rare qu'ils se repentent de leurs travaux. Le travail des pécheurs n'est point méritoire de la grâce; mais ils ne se repentiront jamais de s'être préparés à la recevoir. Ils peuvent parle secours de la grâce en mériter de nouvelles; mais il ne dépend pas des laboureurs d'augmenter la pluie qui arrose leurs campagnes.
15. Jusqu'ici, mon cher disciple, je t'ai parlé de l'oraison, telle qu'on la peut faire par les secours qui accompagnent ordinairement la disposition où l'on se trouve; j'ai supposé que le pécheur agit par amour-propre , et le juste par la force que la charité lui fournit* sans considérer les secours extraordinaires qui ne sont point des suites de l'état où l'on est ; et cependant tu peux juger, par les choses que je l'ai dites, que l'oraison est d'une très-grande utilité , et même d'une nécessité indispensable , principalement à l'égard de ceux qui vivent dans le commerce d grand monde et que la gloire et les plaisirs sollicitent sans cesse au mal.
16. Mais si tu savais les faveurs que je fais à ceux qui consacrent à ma gloire leur esprit et leur cœur , par le travail de leur attention et par la pureté de leurs affections , tu croirais que tout le temps que tu emploies à l'action et aux œuvres même de charité les plus saintes serait perdu. Sache , mou fils, que c'est uniquement pour lui que Dieu a fait les esprits,
et que jamais l'homme n'est mieux dispose que lorsque son esprit est tourné vers la lumière et son cœur en mouvement Ters le vrai bien. La véritable adoration ne consiste pas dans le prosternement du corps devant une image de pierre, mais dans l'anéantissement de l'esprit à la vue de la grandeur et de la sainteté de Dieu ; c'est le culte spirituel que je désire dans mes enfants et dans mes membres. Je chéris particulièrement ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Je m'applique avec un soin extraordinaire à les purifier , à les sacrifier, à les sanctifier ; ce sont les ornements les plus précieux de mon temple Puisqu'ils rendent à Dieu le plus d'honneur, n'est-il pas juste que j'aie à leur égard une application particulière ?
17 Je ne veux point , mon fils, te parler des communications tout extraordinaires et toutes divines que je fais de mon esprit à ces ^àmes épurées qui ne vivent que d'oraison. Ce sont des biens qui se doivent sentir , et qui ne se peuvent exprimer à ceux qui ne les ont jamais goûtés; ils passent tout sentiment et ne tombent point sous l'imagination. La parole peut produire dans l'esprit des idées nouvelles . mais elle ne peut jamais exciter de sentiments nouveaux ; elle peut seulement réveiller le souvenir de ceux dont on a été touché. De sorte que si tu veux connaître les fruits excellents de l'oraison, il est nécessaire que tu en goûtes. Applique-toi donc à l'oraison ; fais de ton esprit et de ton cœur l'usage que tu en dois faire ; méprise tous les objets sensibles, ils ne sont pas dignes de ton attention. N'aime aucune créature ; Dieu n'a lait ton cœur que pour lui. Si les objets qui l'environnent peuvent t'éclairer et te rendre raisonnable , tourne-toi vers eux , j'y consens. Si quelque créature peut agir en toi et te rendre heureux , aime la. Mais si je suis seul ta lumière , si Dieu seul est ton bien, pourquoi penses--tu aux corps , pour juoi cours-tu après des objets qui sont au-dessous de toi et incapables d'agir en toi ?
18. Si tu ne savais pas, mon fils, que Dieu seul agit en toi, et que toutes les créatures ne sont que des êtres impuissants ou des causes occasionnelles de ce qui se passe en ton âme , tu pourrais peut-être penser à elles et les aimer à proportion du bien qu'elles pourraient le faire; mais comment peux tu t'en occuper et les aimer , sachanl que la véritable cause de ton bonheur en a de ia jalousie? Dieu n'agit point en toi que
tu ne t'approches de ces objets. Je le veux : approche toi d eux . par le corps , niais de Dieu par l'esprit. Sers-toi de tes sens pour régler les mouvements de ton corps par rapport au* objets qui l'environnent ; c'est là leur usage naturel. Mais vis par raison ; sers toi de ton esprit pour régler les mouvements de ion cœur vers la cause véritable de ton bonheur Ce que je te dis ne parait déraisonnable qu'à ceux qui se confondent avec leur corps, qui ne distinguent point entre aimer et s'appro her . craindre et fuir, négliger et demeurer immobile; en un mot, entre les mouvements de Famé, qui ne doivent tendre que vers Dieu, et les mouvements du corps, par lesquels on peut s'approcher des objets sensibles. Ah ! mon fils ! que l'oraison t'est nécessaire , afin que tu te conduises selon ces principes , afin que tu rendes à Dieu tes devoirs , que tu marches toujours en sa présence, et que tu règles sur Tordre tous les mouvements de ton esprit et de ton cœur! Ne manque pas de la pratiquer, et tu verras , par le soin que je prendrai de toi , que la peine que tu y trouveras d'abord sera bien récompensée dans la suite.
19. 0 mon véritable et unique maître, apprenez-moi donc à faire oraison ; aidez-moi à faire taire mes sens et mes passions , ou élevez votre voix ; afin que malgré le bruit confus qu'ils excitent en moi j'entende clairement vos réponses. Mon esprit travaille par son attention , mais souvent ses efiorls sont inutiles; mon imagination , inquiète et chagrine de ce que je m'applique à des sujets où elle n'entend rien , vient à la traverse et dissipe toutes mes idées avant qu'elles aient passé jusqu'au cœur et qu'elles y aient excité des affections salutaires. 0 Verbe fait chair, ô raison des intelligences qui avez pris un corps atin de rendre la vérité sensible à des hommes charnels ! accommodez-vous à ma faiblesse, et parlezmoi d'abord un langage qui n'effraye point toutes les puissances de mon àme. Vous savez que je veux invinciblement être heureux ; donnez-moi donc dans l'oraison l'avant-gnut des vrais biens, afin que je les désire; donnez-moi du dégoût pour les taux biens, afin qu'ils me fassent horreur ; soutenez par la douceur de votre grâce l'attention de mon esprit , qui se rebute d'un travail désolant et qui paraît ingrat à tous ceux dont la foi est médiocre.
20. Courage, mon fils, reconnais ta faiblesse pour faire le bien ; et lorsque lu sens que ton corps corrompu par le péché
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m t'appesantit l'esprit, invoque-moi comme ton Sauveur. Ta prière rend honneur à mes qualités , et je me fais un plaisir de t'exaucer Mais prends garde ; d'où vient que tu reconnais ta faiblesse . et que tu as recours à moi ? N'est-ce pas que tu as voulu faire essai de tes forces? Continue donc, mon (ils, de faire effort , afin que s'il est sans effet, tu t'humilies , et tu implores mon assistance ; et que s'il est accompagné de ma grâce, il te fasse avancer dans la vertu. Je t'avertis néanmoins que je ne te donnerai pas toujours une grâce de sentiment assez vive pour t'attirer à faire oraison, si de ton côté tu ne fais servir la nature à la grâce. Ainsi n'oublie pas de te faire une loi d'employer à cet exercice une certaine heure du jour, et le reste du temps ne laisse par remplir ton esprit et ton cœur de désirs et de soins superflus. Td ne goûteras jamais l'oraison , bi tu t'abandonnes à tes passions ; parce que le plaisir donnant le branle aux mouvements du cœur, il fraudraitque je te donnasse tous les jours des grâces extraordinaires et miraculeuses de sentiment pour te porter à l'oraison , si dans le même temps ton cœur était en mouvement vers l'objet de quelque passion violente. Veille donc et prie ; car il faut veiller pour prier. 11 faut veiller non-seulement pour prier utilement, mais encore pour prier réglément. 11 faut se préparer avant que de prier, autrement c'est tenter Dieu t ; c'est lui demander qu'il fasse des miracles , et qu'il trouble la simplicité de ses voies et l'uniformité de sa conduite.