SIXIÈME ENTRETIEN
Preuves de l'existence des corps tirées de la révélation. Deux sortes de révélations. D'où vient que les révélations naturelles des sentiments nous sont une occasion d'erreur.
Ariste. — Que la question, Théodore, que vous m'avez donné à résoudre est difficile! J'avais bien raison de vous dire que c'était à vous, qui savez le fort et le faible des sciences, l'utilité et la fécondité de leurs principes, de régler toutes
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mes démarches dans ce monde intelligible où vous m'avez transporté ; car je vous avoue que je ne sais de quel côté je dois tourner. Ce que vous m'avez appris peut bien me servir pour m'empêcher de m'égarer dans cette terre inconnue. Je n'ai pour cela qu'à suivre pas à pas la lumière , et ne me rendre qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires. Mais il ne suffit pas d'avancer, il faut encore savoir où Ton va. Il ne suffit pas de découvrir sans cesse de nouvelles vérités , il faut savoir où se trouvent ces vérités fécondes, qui donnent à l'esprit toute la perfection dont il est maintenant capable ; ces vérités qui doivent régler les jugements qu'il faut porter de Dieu et de ses ouvrages admirables, qui doivent régler les mouvements du cœur, et nous donner le goût, ou du moins l'avant-goût du souverain bien que nous désirons.
Si, dans le choix des sciences, il ne fallait s'arrêter qu'à l'évidence, sans peser leur utilité, l'arithmétique serait préférable à toutes les autres. Les vérités des nombres sont les plus claires de toutes , puisque tous les autres rapports ne sont clairement connus qu'autant qu'on peut les exprimer par ces mesures communes de tous les rapports exacts qui se mesurent par l'unité. Et cette science est si féconde et si profonde , que quand j'emploierais dix mille siècles pour en percer les profondeurs , j'y trouverais encore un fonds inépuisable de vérités claires et lumineuses. Cependant je ne crois pas que vous trouviez fort à propos que nous nous tournions de ce côté-là, charmés par l'évidence qui y éclate de toutes parts ; car enfin que nous servirait-il de pénétrer dans les mystères les plus cachés de l'arithmétique et de l'algèbre? Il ne suffit pas de courir bien du pays, de pénétrer bien avant dans des terres stériles, de découvrir des lieux où personne ne fut jamais; il faut aller droit à ces heureuses contrées où l'on trouve des fruits en abondance, des viandes solides capables de nous nourrir.
Quand j'ai donc comparé les sciences entre elles selon mes lumières , les divers avantages ou de leur évidence ou de leur utilité, je me suis trouvé dans un embarras étrange. Tantôt la crainte de tomber dans l'erreur donnait la préférence aux sciences exactes, telles que sont l'arithmétique et la géométrie , dont les démonstrations contentent admirablement notre vaine curiosité; et tantôt le désir de connaître, non tes rapports des idées entre elles, mais les rapports qu'ont
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entre eux et avec nous les ouvrages de Dieu parmi lesquels nous vivons, m'engageait dans la physique , la morale . et les autres sciences qui dépendent souvent d'expériences et de phénomènes assez incertains. Chose étrange, Théodore, que les sciences les plus utiles soient remplies d'obscurités impénélrables, et que Ton trouve un chemin sûr, et assez facile et uni , dans celles qui ne sont point nécessaires ! Or , je vous prie, quel moyen de faire une juste estime du rapport de la facilité des unes et de l'utilité des autres , pour donner la préférence à celle qui le mérite? Et comment pouvoir s'assurer si celles-là même qui paraissent les plus utiles le sont effectivement, et si celles qui ne paraissent qu'évidentes n'ont point de grandes utilités dont on ne s'avise pas? Je vous avoue, Théodore, qu'après y avoir bien pensé, je ne sais point encore à quoi me déterminer.
I. Théodore. — Vous n'avez pas perdu votre temps, mon cher Ariste , dans les réflexions que vous avez faites; car, quoique vous ne sachiez pas précisément à quoi vous devez \ous appliquer, je suis déjà bien assuré que vous ne donnerez pas dans quantité de fausses études auxquelles plus de la moitié du monde est furieusement engagé. Je suis bien certain que, si je me trompais moi-même dans le choix que je ferai de la suite de nos entretiens , vous êtes en état de me désabuser. Quand les hommes lèvent la tête et regardent de tous côtés, ils ne suivent pas toujours ceux qui vont devant. Ils ne les suivent que lorsqu'ils vont où il faut aller et où ils veulent aller eux-mêmes. Et lorsque le premier de la bande s'engage imprudemment dans des routes dangereuses et qui n'aboutissent à rien , les autres le font revenir. Ainsi, continuez vos réflexions sur vos démarches et sur les miennes. Ne vous fiez point trop à moi. Observez avec soin si je vous mène où nous devons aller tous deux.
Prenez donc garde , Ariste. Il y a des sciences de deux sortes: les unes considèrent les rapports des idées, les autres les rapports des choses par le moyen de leurs idées. Les premières sont évidentes en toutes manières; les autres ne le peuvent être qu'en supposant que les choses sont semblables aux idées que nous en avons , et sur lesquelles nous en raisonnons. Ces dernières sont fort utiles, mais elles sont environnées de grandes obscurités, parce qu'elles supposent des faits dont il est fort difficile de connaître exactement la
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vérité. Mais si nous pouvions trouver quelque moyen de nous assurer de la justesse de nos suppositions, nous pourrions éviter Terreur, et en même temps découvrir des vérités qui nous regardent de fort près. Car , encore un coup , les vérités ou les rapports des idées entre elles ne nous regardent que lorsqu'elles représentent les rapports qui sont entre les choses qui ont quelque liaison avec nous.
Ainsi il est évident, ce me semble, que le meilleur usage que nous puissions faire de notre esprit, c'est d'examiner quelles sont les choses qui ont avec nous quelque liaison; quelles sont les diverses manières de ces liaisons; quelle en est la cause, quels en sont les effets : tout cela conformément aux idées claires et aux expériences incontestables qui nous assurent, celles-là de la nature et des propriétés des choses, et celles-ci du rapport et de la liaison qu'elles ont avec nous. Mais, pour ne point tomber dans la bagatelle et dans l'inutilité, tout notre examen ne doit tendre qu'à ce qui peut nous rendre heureux et parfaits. Ainsi, pour réduire en deux mots tout ceci, il me paraît évident que le meilleur usage que nous puissions faire de notre esprit, c'est de tâcher d'acquérir l'intelligence des vérités que nous croyons par la foi et de tout ce qui va à les confirmer; car il n'y a nulle comparaison à faire de l'utilité de ces vérités avec l'avantage qu'on peut tirer de la connaissance des autres. Nous les croyons, ces grandes vérités, il est vrai ; mais la foi ne dispense pas ceux qui le peuvent de s'en remplir l'esprit et de s'en convaincre de toutes les manières possibles; car, au contraire, la foi nous est donnée pour régler sur elle toutes les démarches de notre esprit, aussi bien que tous les mouvements de notre cœur; elle nous est donnée pour nous conduire à l'intelligence des vérités mêmes qu'elle nous enseigne. Il se trouve tant de gens qui scandalisent les fidèles par une métaphysique outrée, et qui nous demandent avec insulte des preuves de ce qu'ils devraient croire sur l'autorité infaillible de l'Eglise, que, quoique la fermeté de votre foi vous rende inébranlable à leurs attaques, votre charité doit vous porter à remédier au désordre et à la confusion qu'ils mettent partout. Approuvez- vous donc, Ariste, le dessein que je vous propose pour la suite de nos entretiens?
Ariste. — Oui certainement, je l'approuve; mais je ne pensais pas (|uc vous voulussiez quitter la métaphysique. Si je
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Favais cru, j'aurais, ce me semble, bien résolu la question de la préférence des sciences ; car il est clair que nulle découverte n'est comparable à l'intelligence des vérités de la foi. Je croyais que vous ne pensiez qu'à me rendre un peu philosophe et bon métaphysicien.
IL Théodore. — Je ne pense aussi qu'à cela; et je ne prétends point quitter la métaphysique, quoique je me donnerai peut-être dans la suite la liberté de faire quelque course au delà de ses limites ordinaires. Cette science générale a droit sur toutes les autres. Elle en peut tirer des exemples, et un petit détail nécessaire pour rendre sensibles ses principes généraux : car, par la métaphysique, je n'entends pas ces considérations abstraites de quelques propriétés imaginaires dont le principal usage est de fournir à ceux qui veulent disputer de quoi disputer sans fin; j'entends par cette science les vérités générales qui peuvent servir de principes aux sciences particulières.
Je suis persuadé, Ariste, qu'il faut être bon philosophe pour entrer dans l'intelligence des vérités de la foi, et que plus on est fort dans les vrais principes de la métaphysique, plus on est ferme dans les vérités de la religion. Je suppose, comme vous le pouvez bien penser, ce qui est nécessaire pour rendre cette proposition recevante. Mais non, je ne croirai jamais que la vraie philosophie soit opposée à la foi, et que les bons philosophes puissent avoir des sentiments différents des vrais chrétiens. Car, soit que Jésus-Christ, selon sa divinité, parle aux philosophes dans le plus secret d'eux-mêmes, soit qu'il instruise les chrétiens par l'autorité visible de l'Eglise, il n'est pas possible qu'il se contredise , quoiqu'il soit fort possible d'imaginer des contradictions dans ses réponses, ou de prendre pour ses réponses nos propres décisions. La vérité nous parle en diverses manières; mais certainement elle dit toujours la même chose. 11 ne faut donc point opposer la philosophie à la religion, si ce n'est la fausse philosophie des païens, la philosophie fondée sur l'autorité humaine, en un mot toutes ces opinions non révélées qui ne portent point le caractère de la vérité, cette évidence invincible qui force les esprits attentifs à se soumettre. Vous pouvez juger, par les vérités métaphysiques que nous avons découvertes dans nos entretiens précédents, si la véritable philosophie contredit la religion. Pour moi, je suis convaincu que cela n'est point; car
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si je vous ai avancé quelques propositions contraires aux vérités que Jésus-Christ nous enseigne par l'autorité visible de son Eglise, ces propositions étant uniquement de mon fonds et n'ayant point l'évidence invincible pour leur caractère, elles n'appartiennent nullement à la vraie et solide philosophie : mais je ne sais comment je m'arrête à vous dire des vérités dont il est impossible de douter, pour peu d'attention qu'on v donne.
Ariste.— Permettez-moi, Théodore, que je vous déclare que j'ai été charmé de voir un rapport admirable entre ce que vous m'avez appris, ou plutôt entre ce que la raison m'a appris par votre moyen, et ces grandes et nécessaires vérités que l'autorité de l'Eglise fait croire aux simples et aux ignorants, que Dieu veut sauver aussi bien que les philosophes. Vous m'avez, par exemple, convaincu de la corruption de ma nature et de la nécessité d'un libérateur. Je sais que toutes les intelligences n'ont qu'un seul et unique maître, le Verbe divin, et qu'il n'y a que la raison incarnée et rendue sensible qui puisse délivrer des hommes charnels de l'aveuglement dans lequel nous naissons tous. Je vous avoue avec une satisfaction extrême que ces vérités fondamentales de notre foi, et plusieurs autres que je serais trop long de vous dire, sont des suites nécessaires des principes que vous m'avez démontrés. Continuez, je vous prie. Je tâcherai de vous suivre partout où vous me conduirez.
Théodore — Ah! mon cher Ariste, prenez garde, encore un coup, que je ne m'égare. J'appréhende que vous ne soyez trop facile, et que votre approbation ne m'inspire quelque négligence et ne me fasse tomber dans l'erreur. Craignez pour moi, et défiez- vous de tout ce que vous peut dire un homme sujet à l'illusion. Aussi bien n'apprendrez-vous rien, si vos • réflexions ne vous mettent en possession des vérités que je vas tacher de vous démontrer.
111. Il n'y a que trois sortes d'êtres dont nous ayons quelque connaissance, et avec qui nous puissions avoir quelque liaison : Dieu, ou l'Être infiniment parfait, qui est le principe ou la cause de toutes choses; des esprits, que nous ne connaissons que par le sentiment intérieur que nous avons de notre nature; des corps, dont nous sommes assurés de l'existence par la révélation que nous en avons. Car ce qu'on appelle un homme n'est qu'un composé...
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Artste. — Doucement, Théodore. Je sais qu'il y a un Dieu ou un Être infiniment parfait1. Car, si j'y pense , et certainement j'y pense, il faut qu'il soit, puisque rien de fini ne peut représenter l'infini. Je sais aussi qu'il y a des esprits, supposé qu'il y ait des êtres qui me ressemblent; car je ne puis douter que je ne pense, et je sais que ce qui pense est autre chose que de l'étendue ou de la matière2. Vous m'avez prouvé ces vérités. Mais que voulez-vous dire, que nous sommes assurés de l'existence des corps par la révélation que nous en avons ? Quoi donc? est-ce que nous ne les voyons et que nous ne les sentons pas? Nous n'avons pas besoin de révélation pour nous apprendre que nous avons un corps; lorsqu'on nous pique, nous le sentons bien vraiment.
Théodore. —Oui sans doute, nous le sentons. Mais ce sentiment de douleur que nous avons est une espèce de révélation. Cette expression vous frappe. Mais c'est exprès pour cela que je m'en sers; car vous oubliez toujours que c'est Dieu luimême qui produit dans votre âme tous les divers sentiments dont elle est touchée à l'occasion des changements qui arrivent à votre corps en conséquence des lois générales de l'union des deux natures qui composent l'homme ; lois qui ne sont que les volontés efficaces et constantes du Créateur, ainsi que je vous l'expliquerai dans la suite. La pointe qui nous pique la main ne verse point la douleur par le trou qu'elle fait au corps. Ce n'est point l'âme non plus qui produit en elle ce sentiment incommode, puisqu'elle souffre la douleur malgré qu'elle en ait. C'est assurément une puissance supérieure. C'est donc Dieu lui-même qui, par les sentiments dont il nous frappe, nous révèle, à nous, ce qui se fait hors de nous, je veux dire dans notre corps, et dans ceux qui nous environnent. Souvenez-vous, je vous prie, de ce que je vous ai déjà dit tant de fois. L
IV. Ariste. — J'ai tort, Théodore. Mais ce que vous me dites me fait naître dans l'esprit une pensée fort étrange. Je n'oserais presque vous la proposer, car j'appréhende que vous ne me traitiez de visionnaire. C'est que je commence à douter qu'il y ait des corps. La raison est que la révélation que Dieu nous donne de leur existence n'est pas sûre. Car enfin il est certain que nous en voyons quelquefois qui ne sont point,
1 Entretien II.
2 Entretien /.
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comme lorsque nous dormons ou que la fièvre nous cause quelque transport au cerveau. Si Dieu, en conséquence de ces lois générales, comme vous dites, peut nous donner quelquefois des sentiments trompeurs, s'il peut par nos sens nous révéler des choses fausses , pourquoi ne le pourra- t-il pas toujours, et comment pou ri ons-nous discerner la vérité de la fausseté dans le témoignage obscur et confus de nos sens? Il me semble que la prudence m'oblige à suspendre mon jugement sur l'existence des corps. Je vous prie de m'en donner une démonstration exacte.
Théodore. — Une démonstration exacte ! C'est un peu trop, Ariste. Je vous avoue que je n'en ai point. 11 me semble, au contraire, que j'ai une démonstration exacte de l'impossibilité d'une telle démonstration. Mais rassurez-vous; je ne manque pas de preuves certaines et capables de dissiper votre doute. Et je suis bien aise qu'un tel doute vous soit venu dans l'esprit ; car enfin , douter qu'il y a des corps par des raisons qui font qu'on ne peut douter qu'il y a un Dieu et que l'âme n'est point corporelle, c'est une marque certaine qu'on se met audessus de ses préjugés, et qu'au lieu d'assujettir la raison aux sens, comme font la plupart des hommes, on reconnaît le droit qu'elle a de prononcer en nous souverainement. Qu'il soit impossible de donner une démonstration exacte de l'existence des corps, en voici, si je ne me trompe, une preuve démonstrative.
V. La notion de l'Être infiniment parfait ne renferme point de rapport nécessaire à aucune créature. Dieu se suffit pleinement à lui-même. La matière n'est donc point une émanation nécessaire de la Divinité. Du moins, ce qui me suffit présentement, il n'est pas évident qu'elle en soit une émanation nécessaire. Or on ne peut donner une démonstration exacte d'une vérité qu'on ne fasse voir qu'elle a une liaison nécessaire avec son principe , qu'on ne fasse voir que c'est un rapport nécessairement renfermé dans les idées que l'on compare. Donc il n'est pas possible de démontrer en rigueur qu'il y a des corps.
En effet, l'existence des corps est arbitraire; s'il y en a, c'est que Dieu a bien voulu en créer. Or, il n'en est pas de même de cette volonté de créer des corps comme de celles de punir les crimes et de récompenser les bonnes œuvres, d'exiger de nous de l'amour et de la crainte, et le reste. Ces volontés de
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Dieu, et mille autres semblables, sont nécessairement renfermées dans la raison divine, dans cette loi substantielle qui est la règle inviolable des volontés de l'Être infiniment parfait, et généralement de toutes les intelligences. Mais la volonté de créer des corps n'est point nécessairement renfermée dans la notion de l'Être infiniment parfait , de l'Etre qui se suffit pleinement à lui-même. Bien loin de cela, cette notion semble exclure de Dieu une telle volonté. 11 n'y a donc point d'autre voie que la révélation qui puisse nous assurer que Dieu a bien voulu créer des corps; supposé néanmoins ce dont vous ne doutez plus, savoir, qu'ils ne sont point visibles par euxmêmes, qu'ils ne peuvent agir dans notre esprit, ni se représenter à lui, et que notre esprit lui-même ne peut les connaître que dans les idées qui les représentent, ni les sentir que par des modalités ou des sentiments dont ils ne peuvent être la cause qu'en conséquence des lois arbitraires de l'union de l'àme et du corps.
YI. Ariste. — Je comprends bien , Théodore , qu'on ne peut déduire démon strativement l'existence des corps delà notion de l'Etre infiniment parfait et qui se suffit à lui-même; car les volontés de Dieu qui ont rapport au monde ne sont point renfermées dans la notion que nous avons de lui. Or, n'y ayant que ces volontés qui puissent donner l'être aux créatures, il est clair qu'on ne peut démontrer que les vérités qui ont une liaison nécessaire avec leur principe. Ainsi, puisqu'on ne peut s'assurer de l'existence des corps par l'évidence d'une démonstration , il n'y a plus d'autre voie que l'autorité de la révélation. xMais cette voie ne me paraît pas sûre; car, encore que je découvre clairement dans la notion de l'Être infiniment parfait qu'il ne peut vouloir me tromper, l'expérience m'apprend que ses révélations sont trompeuses : deux vérités que je ne puis accorder. Car enfin nous avons souvent des sentiments qui nous révèlent des faussetés. Tel sent de la douleur dans un bras qu'il n'a plus. Tous ceux que nous appelons fous voient devant eux des objets qui ne sont point. Et il n'y a peut-être personne qui en dormant n'ait été souvent ébranlé et tout épouvanté par de purs fantômes. Dieu n'est point trompeur; il ne peut vouloir tromper personne, ni les fous, ni les sages. Mais néanmoins nous sommes tous séduits par les sentiments dont il nous touche, et par lesquels il nous révèle l'existence des corps. Il est donc très-
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certain que nous sommes trompés souvent ; mais il me paraît peu certain que nous ne le soyons pas toujours. Voyons donc sur quel fondement vous appuyez la certitude que vous prétendez avoir qu'il y a des corps.
VII. Théodore. — Il y a en général des révélations de deux, sortes : les unes sont naturelles, les autres surnaturelles. Je veux dire que les unes se font en conséquence de quelques lois générales qui nous sont connues, selon lesquelles l'auteur de la nature agit dans notre esprit à l'occasion de ce qui arrive à notre corps; et les autres, par des lois générales qui nous sont inconnues, ou par des volontés particulières ajoutées aux lois générales, pour remédier aux suites fâcheuses qu'elles ont à cause du péché qui a tout déréglé. Or les unes et les autres révélations, les naturelles et les surnaturelles, sont véritables en elles-mêmes. Mais les premières nous sont maintenant une occasion d'erreur , non qu'elles soient fausses par elles-mêmes  mais parce nous n'en faisons pas l'usage pour lequel elles nous sont données, et que le péché a corrompu la nature et mis une espèce de contradiction dans le rapport que les lois générales ont avec nous. Certainement les lois générales de Funion de l'âme et du corps, en conséquence desquelles Dieu nous révèle que nous avons un corps et que nous sommes au milieu de beaucoup d'autres, sont très-sagement établies. Souvenez-vous de nos entretiens précédents. Elles ne sont point trompeuses par elles-mêmes dans leur institution, considérées avant le péché et dans les desseins de leur auteur; car il faut savoir que l'homme, avant son péché , avant l'aveuglement et le trouble que la rébellion de son corps a produits dans son esprit, connaissait clairement par la lumière de la raison :
1° Que Dieu seul pouvait agir en lui, le rendre heureux ou malheureux par le plaisir ou la douleur; en un mot, le modifier ou le toucher.
2° Il savait par expérience que Dieu le touchait toujours de la même manière dans les mêmes circonstances.
3° 11 reconnaissait donc par l'expérience, aussi bien que parla raison, que la conduite de Dieu était et devait être uniforme.
4° Ainsi il était déterminé à croire qu'il y avait des êtres qui étaient les causes occasionnelles des lois générales, selon lesquelles il sentait bien que Dieu agissait en lui.
5° Lorsqu'il le voulait, il pouvait s'empêcher de seutir l'action des objets sensibles.
6° Le sentiment intérieur qu'il avait de ses propres volontés , et de l'action respectueuse et soumise de ces objets , lui apprenait donc qu'ils lui étaient inférieurs , puisqu'ils lui étaient subordonnés; car alors tout était parfaitement dans l'ordre.
7° Ainsi; consultant l'idée claire jointe au sentiment dont il était touché à l'occasion de ces objets, il voyait clairement que ce n'étaient que des corps, puisque cette idée ne représente que des corps.
8° Il concluait donc que les divers sentiments dont Dieu le touchait n'étaient que des révélations par lesquelles il lui apprenait qu'il avait un corps et qu'il était environné de plusieurs autres.
9° Mais sachant par la raison que la conduite de Dieu devait être uniforme, et par l'expérience, que les lois de l'union de l'âme et du corps étaient toujours les mêmes ; voyant bien que ces lois n'étaient établies que pour l'avertir de ce qu'il devait faire pour conserver sa vie, il découvrait aisément qu'il ne devait juger de la nature des corps par les sentiments qu'il en avait , m de leur existence par ces mêmes sentiments, que lorsque son cerveau était ébranlé par une cause étrangère, et non point par un mouvement d'esprits excité par une cause intérieure. Or il pouvait reconnaître quelle était la cause de l'ébranlement ou des traces actuelles de son cerveau , parce que le cours des esprits animaux était parfaitement soumis à ses volontés. Ainsi, il n'était point comme les fous ou les fébricitants, ni comme nous, dans le sommeil, sujet à prendre des fantômes pour des réalités. Tout cela me paraît évident, et une suite nécessaire de deux vérités incontestables : la première, que l'homme, avant le péché, avait des idées fort claires, et que son esprit était exempt de préjugés; la seconde, que son corps, ou du moins la principale partie de son cerveau, lui était parfaitement soumise.
Cela supposé, Ariste, vous voyez bien que les lois générales, en conséquence desquelles Dieu nous donne ces sentiments ou ces révélations naturelles qui nous assurent de l'existence des corps et du rapport qu'ils ont avec nous, sont très-sagement établies ; vous voyez que ces révélations ne sont nullement trompeuses par elles-mêmes. On ne pouvait rien
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l'aire de mieux, par les raisons que je vous ai déjà dites. D'où vient donc qu'elles nous jettent maintenant dans une infinité d'erreurs? C'est assurément que notre esprit est obscurci, c'est que nous sommes remplis des préjugés de l'enfance, c'est que nous ne savons pas faire de nos sens l'usage pour lequel ils nous sont donnés. Et tout cela précisément, prenez-y garde, parce que nous avons- perdu par notre faute le pouvoir que nous devrions avoir sur notre cerveau : car notre union avec la raison universelle est extrêmement affaiblie par la dépendance où nous sommes de notre corps ; car enfin notre esprit est tellement situé entre Dieu qui nous éclaire et le corps qui nous aveugle , que plus il est uni à l'un, c'est une nécessité qu'il le soit d'autant moins à l'autre. Comme Dieu suit et doit suivre exactement les lois qu'il a établies de l'union des deux natures dont nous sommes composés, et que nous avons perdu le pouvoir d'empêcher les traces que les esprits rebelles font dans le cerveau , nous prenons des fantômes pour des réalités. Mais la cause de notre erreur ne vient point précisément de la fausseté de nos révélations naturelles, mais de l'imprudence et de la témérité de nos jugements, de l'ignorance où nous sommes de la conduite que Dieu doit tenir, du désordre, en un mot, que le péché a causé dans toutes nos facultés, et du trouble qu'il a jeté dans nos idées, non en changeant les lois de l'union de l'àme et du corps, mais en soulevant notre corps, et en nous privant, par sa rébellion, de la facilité de pouvoir faire de ces lois l'usage pour lequel elles ont été établies. Vous comprendrez plus clairement tout ceci dans la suite de nos entretiens, ou quand vous y aurez médité. Cependant, Ariste, nonobstant tout ce que je viens de vous dire, je ne vois pas qu'il puisse y avoir de bonne raison de douter qu'il y ait des corps en général : car si je me puis tromper à l'égard de l'existence de tel corps, je vois bien que c'est à cause que Dieu suit exactement les lois de l'union de l'àme et du corps ; je vois bien que c'est que l'uniformité de la conduite de Dieu ne doit pas être troublée par l'irrégularité de la nôtre, et que la perte que nous avons faite par notre faute du pouvoir que nous avions sur notre corps n'a dû rien changer dans les lois de son union avec notre âme. Cette raison me suffit pour m'empêcher de me tromper sur l'existence de tel corps. Je ne suis pas porté invinciblement à croire qu'il est ; mais cette raison me m an- ,
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que, et je ne vois pas qu'il soit possible d'en trouver quelque autre pour m'empêcher de croire en général qu'il y a des corps, contre tous les divers sentiments que j'en ai : sentiments tellement suivis, tellement enchaînés, si bien ordonnés, qu'il me paraît comme certain que Dieu voudrait nous trompe]* s'il n'y avait rien de tout ce que nous voyons.
VUI Mais pour vous délivrer entièrement de votre doute spéculatif, la foi nous fournit une démonstration à laquelle il est impossible de résister; car, qu'il y ait ou qu'il n'y ait point de corps, il est certain que nous en voyons et qu'il n'y a que Dieu qui nous en puisse donner les sentiments. C'est donc Dieu qui présente à mon esprit les apparences des hommes avec lesquels je vis, des livres que j'étudie, des prédicateurs que j'entends. Or je lis dans l'apparence du Nouveau Testament les miracles d'un homme-Dieu , sa résurrection , son ascension au ciel, la prédication des apôtres, son heureux succès, l'établissement de l'Eglise. Je compare tout cela avec ce que je sais de l'histoire, av ec la loi des Juifs, avec les prophéties de l'Ancien Testament. Ce ne sont encore là que des apparences. Mais, encore un coup, je suis certain que c'est Dieu seul qui me les donne, et qu'il n'est point trompeur. Je compare donc de nouveau toutes les apparences que je viens de dire avec l'idée de Dieu, la beauté de la religion, la sainteté de la morale, la nécessité d'un culte; et enfin je me trouve porté à croire ce que la foi nous enseigne. Je le crois, en un mot, sans avoir besoin de preuve démonstrative en toute rigueur; car rien ne me paraît plus déraisonnable que l'infidélité* rien de plus imprudent que de ne se pas rendre à la plus grande autorité qu'on puisse avoir dans des choses que nous ne pouvons examiner avec l'exactitude géométrique, ou parée que le temps nous manque, ou pour mille autres raisons. Les hommes ont besoin d'une autorité qui leur apprenne les vérités nécessaires, celles qui doivent les conduire à leur fin; et c'est renverser la Providence que de rejeter l'autorité de l'Eglise. Cela me paraît évident, et je vous le prouverai dans la suite. Or la foi m'apprend que Dieu a créé le ciel et la terre; elle m'apprend que l'Ecriture est un livre divin; et ce livre ou son apparence me dit nettement et positivement qu'il y a mille et mille créatures. Donc voilà toutes mes apparences changées en réalités. Il y a des corps , cela est démontré en toute rigueur, la foi supposée. Ainsi je suis assuré qu'il y a
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des corps, non-seulement par la révélation naturelle des sentiments que Dieu m'en donne, mais encore beaucoup plus par la révélation surnaturelle de la foi. Voilà, mon cher Ariste, de grands raisonnements contre un doute qui ne vient guère naturellement dans l'esprit. Il y a peu de gens assez philosophes pour le proposer. Et quoiqu'on puisse former contre l'existence des corps des difficultés qui paraissent insurmontables, principalement à ceux qui ne savent pas que Dieu doit agir en nous par des lois générales, cependant je ne crois pas que jamais personne en puisse douter sérieusement. Ainsi il n'était pas fort nécessaire de nous arrêter à dissiper un doute si peu dangereux; car je suis bien certain que vous-même n'aviez pas besoin de tout ce que je viens de vous dire pour vous assurer que vous êtes avec Théodore.
Ariste. — Je ne sais pas trop bien cela. Je suis certain que vous êtes ici. Mais c'est que vous me dites des choses qu'un autre ne me dirait pas et que je ne me dirais jamais à moimême; car du reste l'amitié que j'ai pour Théodore est telle, que je le rencontre partout. Que sais-je si, cette amitié venant encore à s'augmenter, quoique cela ne me paraisse guère possible, je pourrai toujours bien distinguer entre le \rai et le faux Théodore?
Théodore. — Vous n'êtes pas sage, mon cher Ariste. Ne vous déferez-vous jamais de ces manières flatteuses? Cela est indigne d'un philosophe.
Ariste.— Que vous êtes sévère ! Je ne m'attendais pas à cette réponse.
Théodore. — Ni moi à la vôtre. Je croyais que vous suiviez mon raisonnement. Mais votre réponse me donne quelque sujet de craindre que vous ne m'ayez fait parler assez inutilement sur votre doute. La plupart des hommes proposent sans réflexion des difficultés, et au lieu d'être sérieusement attentifs aux réponses qu'on leur donne, ils ne pensent qu'à quelque repartie qui fasse admirer la délicatesse de leur imagination. Bien loin de s'instruire mutuellement , ils ne pensent qu'à se flatter les uns les autres. Ils se corrompent ensemble par les inspirations secrètes de la plus criminelle des passions; et au lieu d'étouffer tous ces sentiments qu'excite en eux la Eôttcupiscence de l'orgueil, au lieu de se communiquer les Mais biens dont la raison leur fait part, ils se donnent de l'encens qui les entête et qui les trouble.
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Ajuste. — Ah ! Théodore, que je sens vivement ce que vous me dites ! Mais quoi ! est-ce que vous lisez dans mon cœur?
Théodore. — Non, Ariste. C'est dans Je mien que je lis ce que je vous dis. C'est dans le mien que je trouve ce fonds de concupiscence et de vanité qui me fait médire du genre humain. Je ne sais rien de ce qui se passe dans votre cœur que par rapport à ce que je sens dans le mien. Je crains pour vous ce que j'appréhende pour moi; mais je ne suis point assez téméraire pour juger de vos dispositions actuelles. Mes manières vous surprennent. Elles sont dures et incommodes, rustiques si vous le voulez. Mais quoi ! pensez-vous que l'amitié sincère, fondée sur la raison, cherche des détours et des déguisements? Vous ne connaissez pas les privilèges des méditatifs. Ils ont droit de dire sans façon à leurs amis ce qu'ils trouvent à redire dans leur conduite. Je voudrais bien, mon cher Ariste, remarquer dans vos réponses un peu plus de simplicité et beaucoup plus d' attention. Je voudrais que chez vous la raison fût toujours la supérieure, et que Fimagination se tût. Mais si elle est maintenant trop fatiguée de son silence, quittons la métaphysique; nous la reprendrons une autre fois. Savez-vous bien que ce méditatif dont je vous parlais il y a deux jours veut venir ici?
Ariste. — Qui , Théotime?
Théodore. — Eh bien, oui, Théotime lui-même.
Ariste. — Ah ! l'honnête homme ! Quelle joie ! que d'honneur !
Théodore. — Il a appris je ne sais comment que j'étais ici et que nous philosophions ensemble ; car quand Ariste est quelque part on le sait bientôt. C'est que tout le monde veut l'avoir. Voilà ce que c'est que d'être bel esprit et d'avoir tant de qualités brillantes : il faut se trouver partout pour ne chagriner personne. On n'est plus à soi.
Ariste. — Quelle servitude !
Théodore. — En voulez- vous être délivré ? Devenez méditatif, et tout le monde vous laissera bientôt là. Le grand secret de se délivrer de l'importunité de bien des gens, c'est de leur parler raison. Ce langage qu'ils n'entendent pas les congédie pour toujours, sans qu'ils aient sujet de s'en plaindre.
Ariste. — Cela est vrai. Mais, Théotime, quand l'auronsnous ?
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
Théodore. — Quand il vous plaira.
Ariste. — Hé! je vous prie de l'avertir incessamment que nous l'attendons, et de rassurer surtout que je ne suis plus ce que j'étais autrefois. Mais que cela ne rompe points s'il vous plaît, la suite de nos entretiens. Je renonce à mon doute, Théodore; mais je ne suis pas fâché de vous ravoir proposé, car par les choses que vous m'avez dites j'entrevois le dénomment de quantité de contradictions apparentes que je ne pouvais accorder avec la notion que nous avons de la Divinité. Lorsque nous dormons, Dieu nous fait voir mille objets qui ne sont point. C'est qu'il suit et doit suivre les lois générales de l'union de l'âme et du corps. Ce n'est point qu'il veuille nous tromper. S'il agissait en nous par des volontés particulières, nous ne verrions point dans le sommeil tous ces fantômes. Je ne m'étonne plus de voir des monstres et tous les dérèglements de la nature. J'en vois la cause dans la simplicité des voies de Dieu. L'innocence opprimée ne me surprend plus : si les plus forts l'emportent ordinairement , c'est que Dieu gouverne le monde par des lois générales, e;t qu'il remet à un autre temps la vengeance des crimes. 11 est juste, nonobstant les heureux succès des impies, nonobstant la prospérité des armes des conquérants les plus injustes. Il est sage, quoique l'univers soit rempli d'ouvrages où il se rencontre mille défauts. Il est immuable, quoiqu'il semble se contredire à tous moments, quoiqu'il ravage par la grêle les terres qu'il avait couvertes de fruits par l'abondance des pluies. Tous ces effets qui se contredisent ne marquent point de contradiction ni de changement dans la causequi les produit. C'est, au contraire, que Dieu suit inviolablement les mêmes lois , et que sa conduite n'a nul rapport à la nôtre. Si tel souffre de la douleur dans un bras qu'il n'a plus, ce n'est point que Dieu ait dessein de le tromper; c'est uniquement que Dieu ne change point de dessein, et qu'il obéit exactement à ses propres lois; c'est qu'il les approuve, et qu'il rte les condamnera jamais; c'est que rien ne peut troubler l'uniformité de sa conduite, rien ne peut l'obliger à déroger à ce qu'il a fait. Il me semble, Théodore, que j'entrevois que ce principe des lois générales a une infinité de conséquences d'une très-grande utilité.
Théodore. — Bon cela, mon cher Ariste. Vous me donnez bien de la joie. Je ne pensais pas que vous eussiez été assez
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attentif pour bien prendre les principes dont dépendent les réponses que je vous ai faites. Cela va fort bien; mais il faudra examiner à fond ces principes , afin que vous en connaissiez plus clairement la solidité et leur merveilleuse fécondité; car ne vous imaginez pas qu'il vous suffise de les entrevoir , et même de les avoir compris , pour être en état de les appliquer à toutes les difficultés qui en dépendent. 11 faut par l'usage s'en rendre comme le maître , et acquérir la facilité d'y rapporter tout ce qu'ils peuvent éclaircir. Mais je suis d'avis que nous remettions l'examen de ces grands principes jusqu'à ce que Théotime soit arrivé. Tâchez cependant de découvrir par vous-même quelles sont les choses qui ont avec nous quelque liaison , quelles sont les causes de ces liaisons , et quels en sont les effets ; car il est bon que votre esprit soit préparé sur ce qui doit être le sujet de nos entretiens , afin que vous puissiez plus facilement ou me reprendre si je m'égare, ou me suivre si je vous conduis directement où nous devons tendre de toutes nos forces.