‹ ŒuvresChapitre 8 sur 56 · IV. Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que la couleur · texte numérisé non relu

IV. Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que la couleur

aussi bien que la douleur, n'est point étendue localement; car, puisque l'expérience apprend qu'on sent la douleur dans un bras qu'on n'a plus, et que la nuit en dormant nous voyons des couleurs comme répandues sur des objets imaginaires, il est évident que ce ne sont, là que des sentiments ou des modalités de l ame, qui certainement ne remplit pas tous les lieux qu'elle voit, puisqu'elle n'en remplit aucun, et que les modalités d'une substance ne peuvent être où cette substance n'est pas. Cela est incontestable. La douleur ne peut être localement étendue dans mon bras» ni les couleurs sur les surfaces des corps. Mais pourquoi ne voulez- vous pas qu'elles soient, pour ainsi dire, sensiblement étendues, de même que l'idée des corps , l'étendue intelligible , l'est intelligiblement? Pourquoi ne voulez-vous pas que la lumière que je vois en me pressant le coin de l'œil ou autrement ne porte pas avec elle l'espace sensible qu'elle occupe ? Pourquoi voulez-vous qu'elle se rapporte à l'étendue intelligible? En un mot , pourquoi voulez-vous que ce soit l'idée v ou l'archétype des corps qui touche Pâme lorsqu'elle voit ou qu'elle sent les qualités sensibles comme répandues dans les corps ?

Ariste. — C'est qu'il n'y a que l'archétype des corps qui puisse me représenter leur nature , que la raison universelle qui puisse m'éclairer par la manifestation de ses idées. La substance de l'âme n'a rien de commun avec la matière. L'esprit ne renferme point les perfections de tous les êtres qu'il peut connaître. Mais il n'y a rien qui ne participe à l'être divin. Ainsi Dieu voit en lui-même toutes choses. Mais l'âme ne peut les voir en elle. Elle ne peut les découvrir que dans la raison divine et universelle. Donc l'étendue que je vois ou que je sens ne m'appartient pas. Autrement je pourrais en me contemplant connaître les ouvrages de Dieu; je pourrais, en considérant attentivement mes propres modalités, apprendre la physique et plusieurs autres sciences qui ne consistent que dans la connaissance des rapports de l'étendue , comme vous le savez bien. En un mot Je serais ma lumière à moi-même : ce que je ne puis penser sans quelque espèce d'horreur. Mais je vous prie, Théodore, d'éclaircir la difficulté que vous me faites.

V. Théodore. — 11 est impossible de l'éclaircir directement. 11 faudrait pour cela que Vidée ou l'archétype de l'âme nous

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fût découvert. Nous verrions alors clairement que la couleur, la douleur, la saveur, et les autres sentiments de l'âme, n'ont rien de commun avec l'étendue que nous sentons jointe avec eux:. Nous verrions intuitivement qu'il y a autant de différence entre l'étendue que nous voyons et la couleur qui nous la rend visible qu'entre les nombres, par exemple, l'infini, ou telle autre idée intelligible qu'il vous plaira, et la perception que nous en avons; et nous verrions en môme temps que nos idées sont bien différentes de nos perceptions ou de nos sentiments : vérité que nous ne pouvons découvrir que par de sérieuses réflexions , que par de longs et de difficiles raisonnements.

Mais, pour vous prouver indirectement que nos sentiments ou nos modalités ne renferment point l'idée de l'étendue à laquelle ils se rapportent, supposons que vous regardiez la couleur de votre main et que vous y sentiez en même temps quelque douleur; vous verriez comme étendue la couleur de cette main , et vous en sentiriez en même temps la douleur comme étendue. N'en demeurez-vous pas d'accord?

Ariste. — Oui, Théodore. Et même si je la touchais, je la sentirais encore comme étendue; et si je la trempais dans de l'eau chaude ou froide, je sentirais la chaleur et la froideur comme étendues.

Théodore. — Prenez donc garde. La douleur n'est pas la couleur, la couleur n'est pas la chaleur, ni la chaleur la froideur. Or l'étendue de la couleur que vous voyez en regardant votre main est la même que celle de la douleur, de la chaleur, de la froideur que vous pouvez y sentir. Donc cette étendue n'est ni à la couleur, ni à la douleur, ni à aucun autre de vos sentiments; car vous sentiriez autant de diverses étendues que vous avez de divers sentiments , si nos sentiments étaient étendus par eux-mêmes, comme ils nous paraissent; ou si l'étendue colorée que nous voyons n'était qu'un sentiment de l'âme, tel qu'est la couleur, ou la douleur, ou la saveur, ainsi que se l'imaginent ceux d'entre les cartésiens qui savent bien qu'on ne voit pas les objets en eux-m<?mes. C'est donc, Ariste, une seule et unique étendue qui nous affecte diversement, qui agit dans notre âme, et qui la mouille par la couleur, la chaleur, la douleur, etc. Or, ce ne sont point les corps que nous regardons qui nous affectent de ces divers sentiments ; car nous voyons souvent des corps qui ne

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sont point. Et il est même évident que les corps ne peuvent agir sur l'esprit, le modifier, l'éclairer, le rendre heureux et malheureux par des sentiments agréables et désagréables. Ce n'est point l'âme non plus qui agit sur elle-même, et qui se modifie parla douleur, la couleur, etc. Cela n'a pas besoin de preuves après tout ce que nous avons dit. C'est donc l'idée ou l'archétype des corps qui nous affecte diversement. Je veux dire que c'est la substance intelligible de la raison qui agit dans notre esprit par son efficace toute-puissante, et qui le touche et le modifie de couleur, de saveur, de douleur, par ce qu'il y a en elle qui représente les corps.

Il ne faut donc pas être surpris, mon cher Ariste, que vous puissiez apprendre quelques vérités évidentes par le témoignage de vos sens. Car quoique la substance de l'âme ne soit pas intelligible à l'àme même , et que ses modalités ne puissent l'éclairer, ces mêmes modalités étant jointes à l'étendue intelligible qui est l'archétype des corps , et rendant sensible cette étendue, elles peinent nous en montrer les rapports , en quoi consistent les vérités de la géométrie et de la physique. xMais il est toujours vrai de dire que l'âme n'est point à elle-même sa propre lumière, que ses modalités ne sont que ténèbres, et qu'elle ne découvre les vérités exactes que dans les idées que renferme la raison.

VI. Ariste. — Je comprends , ce me semble , ce que vous me dites. Mais, comme cela est abstrait, je le méditerai à loisir. Ce n'est point la douleur ou la couleur par elle-même qui m'apprend les rapports que les corps ont entre eux. Je ne puis découvrir ces rapports que dans l'idée de l'étendue qui les représente; et cette idée, quoique jointe à la couleur ou à la douleur, sentiments qui la rendent sensible, n'en est point une modalité. Cette idée ne devient sensible ou ne se fait sentir que parce que la substance intelligible de la raison agit dans l'âme, et lui imprime une telle modalité ou un tel sentiment; et par là elle lui révèle, pour ainsi dire, mais d'une manière confuse, que tel corps existe; car lorsque les icb'os des corps deviennent sensibles, elles nous font juger qu il y a des corps qui agissent en nous : au lieu que lorsque ( es idées ne sont qu'intelligibles, nous croyons naturellement qu'il n'y a rien hors de nous qui agisse sur nous; dont la raison est, ce me semble, qu'il dépend de nous de penser à léteudue, et qu'il ne dépend pas de nous 4e la sentir; car, i. 10

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sentant l'étendue malgré nous,, il faut bien qu'il y ait quelque autre chose que nous qui nous en imprime le sentiment. Or nous croyons que cette autre chose n'est que ce que nous sentons actuellement : d?où nous jugeons que ce sont les corps qui nous environnent qui causent en nous le sentiment que nous en avons , en quoi nous nous trompons toujours ; et nous ne doutons point que ces corps n'existent , en quoi nous nous trompons souvent. Mais comme nous pensons aux corps , et que nous les imaginons lorsque nous le voulons, nous jugeons que ce sont nos volontés qui sont la cause véritable des idées que nous en avons alors ou des images que nous nous en formons. Et le sentiment intérieur que nous avons de l'effort actuel de notre attention nous confirme dans œtte fausse pensée. Quoique Dieu seul puisse agir en nous et nous éclairer , comme son opération n'est point sensible , nous attribuons aux objets ce qu'il fait en nous sans nous, et nous attribuons à notre puissance ce qu'il fait en nous indépendamment de nos volontés. Que pensez-vous , Théodore, de cette réflexion ?

Vil. Théodore. — Elle est fort judicieuse, Ariste, et part d'un méditatif. Mais revenons à la démonstration sensible que je vous ai donnée de l'égalité qu'il y a entre le carré de la diagonale d'un carré et les deux carrés des côtés. Et prenons garde que cette démonstration ne tire son évidence et sa généralité que de l'idée claire et générale de l'étendue, de la droiture et de l'égalité des lignes, des angles, des triangles, et nullement du blanc et du noir qui rendent sensibles et particulières toutes ces choses, sans les rendre par elles-mêmes plus intelligibles ou plus claires Prenez garde qu'il est évident par ma démonstration que généralement tout carré fait sur la diagonale d'un carré est égal aux deux carrés des côtés, mais qu'il n'est nullement certain que ce carré particulier que vous voyez de vos yeux soit égal aux deux autres; car vous n êtes pas même certain que ce que vous voyez soit carré, que telle ligne, tel angle soit droit. Les rapports que votre esprit conçoit entre les grandeurs ne sont pas les mêmes que ceux de ces figures. Prenez garde enfin que, bien que nos sens ne nous éclairent point l'esprit par eux-mêmes, comme ils nous, rendent sensibles les idées que nous avons des corps, ils réveillent notre attention , et par là ils nous conduisent indirectement à l'intelligence de la vérité; de sorte que nous

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devons faire usage de nos sens dans l'étude de toutes les sciences qui ont pour objet les rapports de l'étendue, et ne point craindre qu'ils nous engagent dans l'erreur, pourvu que nous observions exactement ce précepte de ne juger les choses que sur les idées qui les représentent, et nullement sur les sentiments que nous en avons; précepte de la dernière importance, et que nous ne devons jamais oublier.

VIII, Ariste. — Tout cela est exactement vrai, Théodore, et c'est ainsi que je l'ai compris depuis que j'y ai sérieusement pensé 1 . Rien n'est plus certain que nos modalités ne sont que ténèbres, qu'elles n'éclairent point l'esprit par ellesmêmes, qu'on ne connaît point clairement tout ce qu'on sent le plus vivement. Ce carré que voici n'est point tel que je le vois. Il n'est point de la grandeur que je le vois. Vous le voyez certainement plus grand ou plus petit que je ne le vois. La couleur dont je le vois ne lui appartient point. Peut-être le voyez-vous d'une autre couleur que moi. Ce n'est point proprement ce carré que je vois. Je juge qu'il est tracé sur ce papier ; et il n'est pas impossible qu'il n'y ait ici ni carré ni papier, aussi bien qu'il est certain qu'il n'y a point ici de couleur. Mais quoique mes yeux me fassent maintenant tant de rapports faux ou douteux touchant ces ligures tracées sur ce papier, cela n'est rien en comparaison des illusions de mes autres sens. Le témoignage de mes yeux approche souvent de la vérité. Ce sens peut aider l'esprit à la découvrir. Il ne déguise pas entièrement son objet. En me rendant attentif, il me conduit à l'intelligence. Mais les autres sens sont si faux,, qiRnest toujours dans l'illusion lorsqu'on s'y laisse conduire. Ce n'est pas néanmoins que nos yeux nous soient donnés pour découvrir les vérités exactes de la géométrie et de la physique. Ils ne nous sont donnés que pour éclairer tous les mouvements de notre corps par rapport à ceux qui nous environnent , pour la commodité et la conservation de la vie ; et il est nécessaire pour la conserver que nous ayons des objets sensibles quelque espèce de connaissance qui approche un peu de la vérité. C'est pour cela que nous avons, par exemple, tel sentiment de grandeur de tel corps à telle distance ; car si tel corps était trop loin de nous pour nous pouvoir nuire, ou si étant. proche il était trop petit, nous ne

' Voy. le liv. I de la Jiech. de la Vérité, et la Réponse au livre desfraies *t dts hausses idées*

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manquerions pas de le perdre de vue. Il serait anéanti à nos yeux, quoiqu'il subsistât toujours devant notre esprit, et qu'à son égard la division ne puisse jamais l'anéantir, parce qu'effectivement le rapport d'un grand corps, mais fort éloigné, ou d'un fort proche, mais trop petit pour nous nuire ; Je rapport, dis-je, de ces corps au nôtre est nul, ou ne doit pas être aperçu par des sens qui ne parlent et ne doivent parler que pour la conservation de la vie. Tout cela me paraît évident et conforme à ce qui m'est passé par l'esprit dans le temps de la méditation.

Théodore. — Je vois bien , Ariste, que vous avez été fort loin dans le pays de la vérité, et que, par le commerce que vous avez eu avec la raison , vous avez acquis des richesses bien plus précieuses et plus rares que celles qu'on nous apporte du Nouveau-Monde. Vous avez rencontré la source, vous y avez puisé, et vous voilà riche pour jamais, pourvu que vous ne la quittiez point. Vous n'avez plus besoin ni de moi ni de personne , ayant trouvé le maître fidèle qui éclaire et qui enrichit tous ceux qui s'attachent à lui.

Ariste. — Quoi, Théodore! est-ce que vous voulez déjà rompre nos entretiens? Je sais bien que c'est avec la raison qu'il faut philosopher; mais je ne sais point la manière dont il le faut faire. La raison me l'apprendra elle-même. Cela n'est pas impossible ; mais je n'ai pas lieu de l'espérer, si je n'ai un moniteur fidèle et vigilant qui me conduise et qui m'anime. Adieu à la philosophie, si vous me quittez; car seul je craindrais de m'égarer. Je prendrais bientôt les^réponses que je me ferais à moi-même pour celles de nôtre maître commun.

IX. Théodore. — Que je n'ai garde, mon cher Ariste, de vous quitter ! car, maintenant que vous méditez tout ce qu'on vous dit, j'espère que vous empêcherez en moi le malheur que vous craignez qui ne vous arrive. Nous avons tous besoin les uns des autres, quoique nous ne recevions rien de personne. Vous avez pris à la lettre un mot lâché en l'honneur de la raison. Oui, c'est d'elle seule que nous recevons la lumière. Mais elle se sert de ceux à qui elle se communique, pour rappeler à elle ses enfants égarés , et les conduire par leurs sens à l'intelligence. Ne savez-vous pas , Ariste, que la raison elle-même s'est incarnée pour être à la portée de tous les hommes , pour frapper les yeux et les oreilles de ceux qui ne

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peuvent ni voir ni entendre que par leurs sens? Les hommes ont vu de leurs yeux la sagesse éternelle, le Dieu invisible qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains, comme dit le bien-aimé disciple, le Verbe qui donne la vie. La vérité intérieure a paru hors de nous, grossiers et stupides que nous sommes, afin de nous apprendre d'une manière sensible et palpable les commandements éternels de la loi divine , commandements qu'elle nous fait sans cesse intérieurement , et que nous n'entendons point , répandus au dehors comme nous sommes. Ne savez-vous pas que ces grandes vérités que la foi nous enseigne sont en dépôt dans l'Eglise, et que nous ne pouvons les apprendre que par une autorité visible émanée de la sagesse incarnée? C'est toujours la vérité intérieure qui nous instruit, il est vrai ; mais elle se sert de tous les moyens possibles pour nous rappeler à elle , et nous remplir d'intelligence. Ainsi ne craignez point que je vous quitte ; car j'espère qu'elle se servira de vous pour empêcher que je ne l'abandonne, et que je prenne mes imaginations et mes rêveries pour ses oracles divins.

Ariste. — Vous me faites bien de l'honneur. Mais je vois bien qu'il faut l'accepter, puisqu'il rejaillit sur la raison, notre commun maître.

Thkodore. — Je vous fais l'honneur de vous croire raisonnable. Cet honneur est grand ; car tout homme par la raison, lorsqu'il la consulte et qu'il la suit, devient supérieur à toutes les créatures. 11 juge par elle, et condamne par lui. Mais ne croyez pas que je me soumette à vous. Ne croyez pas non plus que je m'élève au-dessus de vous. Je ne me soumets qu'à la raison , qui peut me parier par vous, comme elle peut vous parler par mon entremise , et je ne m'élève qu'au-dessus des brutes, qu'au-dessus de ceux qui renoncent à la plus essentielle de leurs qualités. Cependant, mon cher Ariste, quoique nous soyons raisonsables l'un et l'autre , n'oublions pas que nous sommes extrêmement sujets à l'erreur; parce que nous pouvons l'un et l'autre décider, sans attendre le jugement infaillible du juste juge, sans attendre que l'évidence nous arrache, pour ainsi dire, noire consentement : car si nous faisions toujours cet honneur à la raison, delà laisser prononcer en nous ses arrêts, elle nous rendrait infaillibles. Mais, au lieu d'attendre ses réponses et de suivre pas à pas sa lumière, nous la

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devançons et nous nous égarons. L'impatience nous prend, d'être obligés à demeurer attentifs et immobiles, ayant autant de mouvement que nous en avons. Notre indigence nous presse, et l'ardeur que nous avons pour les vrais biens nous précipite souvent dans les derniers malheurs. C'est qu'il nous est libre de suivre la lumière de la raison, ou de marcher dans les ténèbres à la lueur fausse et trompeuse de nos modalités. Rien n'est plus agréable que de suivre aveuglément les impressions de l'instinct. Mais rien n'est plus difficile que de se tenir ferme à ces idées sublimes et délicates de la vérité, malgré le poids du corps qui nous appesantit l'esprit. Cependant tâchons de nous soutenir l'un et l'autre , mon cher Ariste, sans nous fier trop l'un à l'autre. Peut-être que le pied ne nous manquera pas à tous deux en même temps, pourvu que nous marchions fort doucement, et que nous soyons attentifs autant que cela se peut à ne point nous appuyer sur un méchant fonds.

Ariste. — Avançons un peu, Théodore. Que craignez-vous? La raison est un fonds excellent. Il n'y a rien de mouvant dans les idées claires. Elles ne cèdent point au temps. Elles ne s'accommodent point à des intérêts particuliers. Elles ne changent point de langage comme nos modalités, qui disent le pour et le contre, selon que le corps les y sollicite. Je suis pleinement convaincu qu'il ne faut suivre que les idées qui répandent la lumière , et que tous nos sentiments et nos autres modalités ne peuvent jamais nous conduire à la vérité. Passons, je vous prie, à quelque autre matière, puisque je suis d'accord avec vous sur tout ceci.

X. Théodore. — N'allons point si vite, mon cher. Je crains que vous ne m'accordiez plus que je ne vous demande, ou que vous ne compreniez pas encore distinctement ce que je vous dis. Nos sens nous trompent, il est vrai ; mais c'est principalement à cause que nous rapportons aux objets sensibles les sentiments que nous n'y rapportons point. Tel est le sentiment de la joie, delà tristesse, delà haine; en un mot , tous les sentiments qui accompagnent lés mouvements de Tâme. La couleur n'est point dans l'objet, la douleur n'est point dans mon corps , la chaleur n'est ni dans le feu ni dans mon corps, où ces sentiments se rapportent. Nos sens extérieurs sont de faux témoins. D'accord; mais les sentiments de l'amour et de la haine , de la joie et de la tristesse, ne se

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rapportent point aux objets de ces passions. On les sent dans l'âme, et ils y sont. Voilà donc de bons témoins, car ils disent vrai.

Ariste. — Oui, Théodore, ils disent vrai, et les autres sentiments aussi; car, quand je sens de la douleur, il est vrai que je la^ens ; il est vrai même en un sens que je la souffre par l'action de l'objet même qui me touche. Voilà de grandes vérités ! Quoi donc ! est-ce que les sentiments de l'amour, de la haine et des autres passions, ne se rapportent point aux objets qui en sont l'occasion? Est-ce qu'elles ne répandent pas leur malignité sur eux, et ne nous les représentent pas tout autres qu'ils ne sont en effet ? Pour moi, quand j'ai de l'aversion contre quelqu'un, je me sens disposé à interpréter malignement tout ce qu'il fait. Ses actions innocentes me paraissent criminelles. Je veux avoir de bonnes raisons de le haïr et de le mépriser ; car toutes mes passions se veulent justifier aux dépens de qui il appartiendra. Si mes yeux répandent les couleurs sur la surface des corps, mon cœur répand aussi, autant que cela se peut, ses dispositions intérieures ou certaines fausses couleurs sur les objets de ses passions. Je ne sais point, Théodore, si les sentiments de votre cœur font en vous l'effet qu'ils font en moi ; mais je puis vous assurer que je crains encore plus de les écouter et de les suivre que de me rendre aux illusions souvent innocentes et officieuses de mes sens.

XL Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, qu'il faille se rendre aux inspirations secrètes de ses passions, et je suis bien aise de voir que vous vous apercevez de leur pouvoir et de leur malignité. Mais demeurez d'accord qu'elles nous apprennent certaines vérités. Car enfin c'est une vérité que j'ai maintenant beaucoup de joie de vous entendre. 11 est trèsvrai que le plaisir que je sens actuellement est plus grand que celui que j'avais dans nos entretiens précédents. Je connais donc la différence de ces deux plaisirs. Et je ne la connais point ailleurs que par le sentiment que j'en ai, que dans 1rs modalités dont mon âme est touchée; modalités qui ne sont donc point si ténébreuses qu'elles ne m'apprennent une vérité constante.

Ariste. — Dites, Théodore, que vous sentez cette différence de vos modalités et de vos plaisirs; mais ne dites pas, s'il vous plaît, que \ous la connaissez. Dieu la connaît, et ne la sent

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pas. Mais, pour vous, vous la sentez sans la connaître. Si tous aviez une idée claire de votre àme, si vous en voyiez l'archétype, alors vous connaîtriez ce que vous ne faites que sentir; alors vous pourriez connaître exactement la différence des divers sentiments de joie que votre bonté pour moi excite dans votre cœur. Mais assurément vous ne la connaissez pas. Comparez, Théodore , le sentiment de joie dont vous êtes touché maintenant avec celui de l'autre jour, et dites-m'en précisément le rapport, et alors je croirai que vos modalités sont connues, car on ne connaît les choses que lorsqu'on sait le rapport qu'elles ont entre elles. Vous savez qu'un plaisir est plus grand qu'un autre. Mais de combien Fest-ii? On sait que le carré inscrit dans le cercle est plus petit que le cercle , mais on ne sait point pour cela la quadrature du cercle , parce qu'on ne connaît pas le l'apport 'du cercle au carré. On peut en approchera l'infini, et voir évidemment que la différence du cercle à telle autre ligure sera plus petite que telle grandeur donnée. Mais remarquez que c'est parce qu'on a une idée claire de l'étendue, caria difficulté qu'il y a de découvrir le rapport du cercle au carré ne vient que de la petitesse de notre esprit; au lieu que c'est l'obscurité de nos sentiments et les ténèbres de nos modalités qui rendent impossible la découverte de leurs rapports. Fussions-nous d'aussi grands génies que les intelligences les plus sublimes, il me paraît évident que nous ne pourrons jamais découvrir les rapports de nos modalités, si Dieu ne nous en manifeste l'archétype sur lequel il nous a formés. Car vous m'avez convaincu qu'on ne peut connaître les êtres et leurs propriétés que par les idées éternelles, immuables et nécessaires qui les représentent.

Xlï. Théodore.— Cela est fort bien, Ariste. Nos sens et nos passions ne peuvent nous éclairer. Mais que direz vous de notre imagination? Elle forme des images si claires et si distinctes des figures de la géométrie , que vous ne pouvez nier que c'est par leur moyen que nous apprenons cette science.

Ariste. — Croyez-vous, Théodore, que j'aie déjà oublié ce que vous venez de me dire , ou que je ne l'aie pas compris? L'évidence qui accompagne les raisonnements des géomètres, la clarté des lignes et des figures que forme l'imagination , vient uniquement de nos idées , et nullement de nos modalités, nullement des traces confuses que laisse après lui le cours des esprits animaux. Quand j'imagine une figure,

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quand je bâtis dans mon esprit un édifice , je travaille sur un fonds qui ne m'appartient point; car c'est de l'idée claire de 1 étendue , c'est de l'archétype des corps, que je tire tous les matériaux intelligibles qui me représentent mon dessein , tout l'espace que me donne mon terrain. C'est de cette idée, que me fournit la raison, que je forme dans mon esprit le corps de mon ouvrage ; et c'est sur les idées de l'égalité et des proportions que je la travaille et que je la règle; rapportant tout à l'unité arbitraire , qui doit être la commune mesure de toutes les parties qui le composent, ou du moins de toutes les parties qui peuvent être envisagées du même point et dans le même temps. C'est assurément sur des idées intelligibles que nous réglons ce cours des esprits qui trace ces images ou ces figures de notre imagination. Et tout ce qu'elles ont de lumière et d'évidence, ces figures, cela ne procède nullement du sentiment confus qui nous appartient, mais delà réalité intelligible qui appartient à la raison. Cela ne vient point delà modalité qui nous est propre et particulière ; c'est un éclat de la substance lumineuse de notre maître commun.

Je ne puis, Théodore, imaginer un carré, par exemple, que je ne le conçoive en même temps. Et il me paraît évident que l'image de ce carré que je me forme n'est exacte et régulière qu'autant qu'elle répond juste à l'idée intelligible que j'ai du carré, c'est-à-dire d'un espace terminé par quatre lignes exactement droites, entièrement égales, et qui, étant jointes par toutes leurs extrémités , fassent leurs angles parfaitement droits. Or, c'est d'un tel carré dont je suis sûr que la diagonale peut le double de chaque côté. C'est d'un tel carré dont je suis sûr qu'il n'y a point de commune mesure entre la diagonale et les côtés. En un mot, c'est d'un tel carré dont on' peut découvrir les propriétés, et les démontrer aux autres. Mais on ne peut rien connaître dans cette image confuse et irrégutière que trace dans le cerveau le cours des esprits. 11 faut dire la même chose de toutes les autres figures. Ainsi les géomètres ne tirent point leurs connaissances des imaginations, mais uniquement des idées claires de la raison. Ces images grossières peuvent bien soutenir leur attention, en donnant, pour ainsi dire, du corps à leurs idées; mais ce sont ces idées, où ils trouvent prise, qui les éclairent et qui les convainquent de la vérité de leur science.

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XIII, Voulez-vous > Théodore, que je m'arrête encore à vous représenter les illusions et les fantômes d'une imagination révoltée contre la raison, soutenue et animée par les passions, ces fantômes caressants qui nous séduisent, ces fantômes terribles qui nous font peur, ces monstres de toutes manières qui naissent de notre trouble, qui croissent et se multiplient en un moment? Pures chimères dans le fond, mais chimères dont notre esprit se repaît et s'occupe avec le dernier empressement; car notre imagination trouve bien plus de réalité dans les spectres, à qui elle donne la naissance, que dans les idées nécessaires et immuables de la vérité éternelle. C'est qu'ils la frappent , ces spectres dangereux , et que ces idées ne la touchent pas. De quel usage peut être une faculté si déréglée , une folle qui se plaît à faire la folle, une volage qu'on a tant de peine à fixer, une insolente qui ne craint point de nous interrompre dans nos plus sérieux commerces avec la raison? Je vous avoue néanmoins que notre imagination peut nous rendre l'esprit attentif; car elle a tant de charmes et d'empire sur lui, qu'elle le fait penser volontiers à ce qui la touche. Mais, outre qu'elle ne peut avoir de rapport qu'aux idées qui représentent les corps, elle est si sujette à l'illusion et si emportée, que si on ne la gourmande sans cesse, si on ne règle ses mouvements et ses saillies , elle vous transporte en un instant dans le pays des chimères.

Théodore. — N'en voilà que trop, Ariste. Je vois bien que vous comprenez suffisamment qu'il n'y a que la raison qui nous éclaire par les idées intelligibles qu'elle renferme dans sa substance toute lumineuse, et que vous savez parfaitement distinguer ses idées claires de nos ténébreuses et obscures modalités. Je vous conseille néanmoins de méditer souvent sur cette matière , afin de la posséder si parfaitement , et de vous en rendre si familiers les principes et les conséquences, que vous ne preniez jamais par mégarde la vivacité de vos sentiments pour l'évidence de la vérité ; car il ne suffit pas d'avoir bien compris que le principe général de nos préjugés c'est que nous ne distinguons pas entre connaître et sentir, et qu'au lieu de juger des choses par les idées qui les représentent, nous en jugeons par les sentiments que nous en avons. 11 faut nous affermir dans cette vérité fondamentale en l'appliquant à ses conséquences. Tous les principes de pratique ne se comprennent parfaitement que par l'usage qu'on en

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fait. Tâchez donc, par de continuelles et sérieuses réflexions, d'acquérir une forte et heureuse habitude de vous mettre en garde contre les surprises et les inspirations secrètes de vos fausses et trompeuses modalités. Il n'y a point de travail plus digne d'un philosophe; car si nous distinguons bien les réponses de la vérité intérieure, de ce que nous nous disons a nous-mêmes ; ce qui part immédiatement de la raison , de ce qui vient jusqu'à nous par le corps, ou à l'occasion du corps; ce qui est immuable, éternel, nécessaire, de ce qui change à tous moments, en un mot, l'évidence de la lumière d'avec la vivacité de l'instinct, il n'est presque pas possible que nous tombions dans Terreur.

Ariste. — Je comprends bien tout ce que vous me dites ; et j'ai trouvé tant de satisfaction dans les réflexions que j'ai déjà faites sur cette matière , que vous ne devez pas appréhender que je n'y pense plus. Passons à autre chose, si vous le jugez à propos.

Théodore. — Il est bien tard, Ariste, pour nous engager présentement dans une course un peu longue. Mais demain de quel côté voulez-vous que nous tournions? Je vous prie d'y penser et de me le dire.

Ariste. — C'est à vous à me conduire.

Théodore. — Nullement : c'est à vous à choisir. Il ne vous doit point être indifférent de quel côté je vous mène. Est-ce que je ne puis pas vous tromper? Ne puis-je pas vous conduire où vous ne devez pas tendre ? La plupart des hommes, mon cher Ariste, s'engagent imprudemment dans des études inutiles. 11 suffit à tel d'avoir entendu faire l'éloge de la chimie, de l'astronomie , ou de quelque autre science vaine ou peu nécessaire, pour s'y jeter à corps perdu. Celui-ci ne saura pas si l'àme est immortelle; il serait peut-être bien empêché a vous prouvei* qu'il y a un Dieu ; et il vous réduira les égalités de l'algèbre les plus composées avec une facilité surprenante. Et celui-là saura toutes les délicatesses de la langue, toutes les règles des grammairiens, qui n'aura jamais médité sur Tordre de ses devoirs. Quel renversement d'esprit ! Qu'une imagination dominante loue d'un air passionné la connaissance des médailles, la poésie des Italiens, la langue des Arabes et des Perses devant un jeune homme plein d'ardeur pour les sciences, cela suffira pour l'engager aveuglément dans ces sortes d'études; il négligera la connaissance de

ENTRETIENS

l'homme, les règles de la morale , et peut-être oubliera-t-il ce qu'on apprend aux enfants dans leur catéchisme. C'est que Thomme est une machine qui va comme on la pousse. C'est beaucoup plus le hasard que la raison qui le conduit. Tous vivent d'opinion. Tous agissent par imitation. Ils se font même un mérite de suivre ceux qui vont devant , sans savoir où. Faites réflexion sur les diverses applications de vos amis; ou plutôt repassez dans votre esprit la conduite que vous avez tenue dans vos études, et jugez si vous avez eu raison de faire comme les autres. Jugez-en , dis-je, non sur les applaudissements que vous avez reçus, mais sur les réponses décisives de la vérité intérieure. Jugez-en sur la loi éternelle, l'ordre immuable, sans égard aux folles pensées des hommes. Quoi, Ariste! à cause que tout le monde se jette dans la bagatelle , chacun à sa manière et selon son goût, faudra-t-il le suivre, de peur dépasser pour philosophe dans l'esprit des fous ? Faudra-t-il même suivre partout les philosophes, jusque dans leurs abstractions et dans leurs chimères, de crainte qu'ils ne nous regardent comme des ignorants ou des novateurs ? Il faut mettre chaque chose dans son rang. Il faut donner la préférence aux connaissances qui la méritent. Nous devons apprendre ce que nous devons savoir , et ne pas nous laisser remplir la tête d'un meuble inutile, quelque éclatant qu'il paraisse , lorsque le nécessaire nous manque. Pensez à cela, Ariste , et vous me direz demain quel doit être le sujet de nos entretiens. En voilà assez pour aujourd'hui.

Ariste. — 11 vaut bien mieux, Théodore, que vous me le disiez vous-même.

Théodore.— 11 vaut infiniment mieux que ce soit la raison qui nous le dise à tous deux. Consultez-la sérieusement, et j'y penserai de mon côté.

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