‹ Œuvres. Nouv. éd. rev. et annotéeChapitre 3 sur 183 · LA VIE BOURGEOISE AU XV^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA VIE BOURGEOISE AU XV^ SIÈCLE

^^n l'année 1490, monseigneur Philippe Mi^ de Croi, gouverneur de Reims, se trouvant forcé de quitter précipitamment la ville, écrivoit une lettre d'excuses à la Commune ; cette lettre ne contenoit que trois noms : elle étoit adressée au Lieutenant du Bailly de V^ermandois, au Lieutenant des habitans, et à Guillaume Coquillart. Le Lieutenant du Bailly de Vermandois, Philippe de Bezannes, étoit le représentant du pouvoir législatif et administratif de la royauté; le Lieutenant des habitans étoit , à cette époque, le dépositaire de la puissance communale. Quel étoit donc ce troisième personnage, quel étoit cet habitant de Reims sans titre, sans désignation honorifique , dont le nom figuroit sur

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une lettre d'excuses écrite par le mandataire suprême du Roi dans la cité de Reims, par le descendant de cette fière et puissante race des Croï , qui avoit balancé à la cour du duc Philippe de Bourgogne l'influence du propre fils de Philippe, Charles, plus tard le Téméraire? Nous interrogerons la vie, les concitoyens et les contemporains de ce bourgeois ; nous verrons ce qu'ils nous répondront. Pour nous, à première vue, à cette distance d'où nous le regardons, Guillaume Coquillart est tout simplement le poète le plus cynique du XVe siècle.

Il nous a toujours semblé qu'il y avoit la révélation d'une singulière époque dans cette nécessité qui avoit fait de monseigneur Philippe de Croï , représentant du roi de France , le respectueux correspondant de Guillaume Coquillart, poète cynique. Nous avons reconnu en effet que nulle biographie n'est plus féconde en enseignemens que celle-là. Dans l'histoire , dans la chronique , dans la littérature , en quelque sens qu'on le regarde, le poète de Reims a cette bonne fortune d'occuper toujours une position exceptionnelle et instructive , élevée et naturelle en même temps.

Si nous regardons sa position dans l'histoire, nous trouvons qu'il arrive en un siècle étrange , plein de mystères , de drame et d'agitations , ayant un caractère propre et présentant pourtant avec le nôtre les plus singulières ressemblances.

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Le côté le plus original de ce siècle, c'est la puissance de la Bourgeoisie , se montrant dans un double mouvement : énergie et lutte pendant l'affoiblissement de la Royauté, jouissance et repos quand cette Royauté est solidement reconstituée. Cette puissance atteint son entier développement, et ce double mouvement laisse voir ses plus minutieux rouages , dans une de ces bonnes villes municipales qui subissent l'entraînement général du siècle et de la nation, tout en conservant leur mouvement de rotation particulière. Et Coquillart naît dans celle de ces villes où la vie municipale est le plus fortement et le plus complètement organisée, dans celle qui a conservé, distinctes encore et debout, quoique inclinant vers des destinées différentes , les trois puissances du Moyen Age, la Royauté, la Féodalité, la Bourgeoisie. Il naît dans la moyenne bourgeoisie , parcourt tous les degrés qui constituent la hiérarchie de la cité, atteint la plus haute position de l'aristocratie bourgeoise, et le simple développement de sa vie le met en contact avec chacun des trois pouvoirs dont nous venons de parler. Il vient au monde au moment le plus difficile de la première période, la lutte, et il meurt au moment où la période du repos dans la puissance est à son déclin, résumant ainsi en lui l'histoire politique, anecdotique, de la Bourgeoisie et du siècle.

Si de l'histoire simplement politique nous nous

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élevons à l'histoire des mœurs et des idées , nul encore mieux que Coquillart ne nous fera comprendre le curieux spectacle de la transformation qui s'opère au XVe siècle dans les mœurs générales et dans les idées de la classe où cette transformation se produit le plus laborieusement. Il a, pour ainsi dire, son berceau dans le Moyen Age, sa tombe dans la Renaissance; sa jeunesse s'est écoulée sous l'abri des vieilles mœurs; les vieilles traditions , qui dorment toujours au foyer paternel, l'ont accompagné jusqu'au seuil de l'âge mûr; là elles ont rencontré les nouveaux usages, et dans sa vieillesse il a constaté la victoire des temps modernes. Il nous montre les curieuses tournures, les gestes bizarres, les postures grotesques, les habits extravagans, qui distinguoient le monde moderne en sa première fleur, et sa biographie nous aide à retrouver les causes de la défaite de l'ancien âge.

Mais c'est certainement au point de vue littéraire que cette biographie est le plus instructive. La Bourgeoisie possède en ce temps tous les attributs de la souveraineté sociale , et , comme le fait aux différentes époques de l'histoire chacune des classes à qui Dieu accorde tour à tour le gouvernement d'une nation, c'est elle qui forme à sa ressemblance tout le XVe siècle. Elle prend la direction de la littérature , transforme les formules d'art, met en honneur des instincts, des qualités littéraires, qui sont en rapport avec ses pro-

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près instincts et ses qualités caractéristiques ; elle crée ainsi une école littéraire bourgeoise, et c'est entre les mains des littérateurs de la bourgeoisie qu'elle remet l'amusement et l'éducation du siècle. Seulement la plupart de ceux-ci subissent en même temps d'autres influences, leurs instincts primitifs sont altérés, et à côté de la partie originale de leur littérature viennent se placer les germes et les conséquences de méthodes étrangères, souvent ennemies. Un seul obéit fidèlement et complètement au génie de la Bourgeoisie, et celui-là c'est Coquillart. L'indépendance de cette Bourgeoisie n'est réelle qu'à cette époque : Coquillart n'a donc pas d'ancêtres. Cette indépendance finit avec le siècle : Coquillart n'a point , à vrai dire, de disciples ; sa littérature est unique dans notre histoire, et on ne rencontre pas un autre style comme le sien, vif, alerte, riche en couleur et en cette sorte particulière de couleur qu'il a inventée. Pourtant ce poète sans ancêtres continue et résume une tradition déjà vieille, celle des Trouvères, et ce poète sans disciples semble le maître de quelques uns de nos plus originaux esprits, comme Rabelais et La Fontaine ; il exerce la plus notable influence sur les poètes populaires du siècle suivant. De plus, il arrive à une époque où cette lutte que nous avons signalée dans les mœurs se produit, et avec bien plus d'énergie encore, dans la littérature. Il se trouve dans une atmosphère analogue à celle oii s'étoit formé le

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génie des vieux poètes : il prend donc résolument le parti des anciennes traditions poétiques contre les méthodes qui préparent la Renaissance ; il obéit aux instincts de la littérature du Moyen Age, et nous en montre les qualités, mais modifiées par les tendances particulières du XVe siècle, et originaiisées, si je puis dire, par son propre génie. En dehors, en effet, de toute considération historique , c'est un esprit rare , un poète exceptionnel, et qui par cela seul mérite une étude approfondie, une haute place parmi nos écrivains.

Je l'avoue pourtant , son grand mérite à mes yeux, c'est d'avoir été semblable à son siècle. Il a surtout cet intérêt historique et cette grande qualité de nous enseigner ce qu'étoit alors la Bourgeoisie françoise. Par m.alheur c'est à peine s'il parle de lui , et c'est seulement dans les diverses chroniques, les registres, actes et archives de la Commune de Reims, qu'on peut trouver les renseignemens nécessaires pour reconstituer à peu près sa vie. De même c'est seulement dans l'histoire politique et littéraire de son temps, dans l'étude approfondie de la cité Rémoise, qu'on peut trouver l'explication de la singulière nature de son génie, la connoissance des origines de son étrange littérature, et l'appréciation exacte de la grandeur de son talent. Sa biographie, telle que peuvent l'indiquer ces renseignemens , sera donc de plus la monographie de Reims au XVe

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siècle ; elle résumera aussi dans ses points les plus importans l'histoire politique , morale et littéraire, de la Bourgeoisie françoise, à ce moment curieux et unique où elle développe en toute liberté ses instincts , ses tendances , ses qualités et ses défauts.

Vie politique de la Bourgeoisie au XVe siècle.

^ 1 n'y a |pas dans l'histoire de spectacle "g^ étrange et douloureux comme celui que les chroniqueurs bourgeois nous offrent de la France pendant la première partie du XVe siècle. Chacune de leurs pages est pleine de lamentations et de malédictions, et toutes les plaintes viennent se résumer en ce cri de douleur poussé par l'un d'entre eux : « Malheureuse terre, malheureuse et maudite celle qui n'a point de roi ! » Tel étoit le grand mal de ce temps, et pour nous qui avons aussi l'expérience des maux de la patrie , pour nous que nul trouble et nul bouleversement ne devroient étonner, nous regardons cependant avec une surprise douloureuse le curieux tableau que présente ce XVe siècle.

Un voyageur italien, un des disciples de Dante, Fazio degli Uberti, avoit parcouru la France à

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cette époque ; il raconte dans son étrange poème, le Dittamondo, le spectacle qui l'avoit effrayé : « Toute la contrée étoit brûlée , les larges routes s'étoient rétrécies en sentiers, les vergers étoient sans fruits, les champs sans blé. » Et les aventuriers qui s'en alloient dans les pays étrangers racontoient dans les veillées, à l'effroi de leurs auditeurs, qu'il n'y avoit plus debout hors des villes une seule maison depuis la Picardie jusqu'en Allemagne ; les herbes et les bruyères poussant partout donnoient à chaque province l'aspect d'une immense forêt, d'où les bêtes féroces sortoient pour attaquer les hommes. Mieux valoit-il dire dorénavant terre déserte que terre de France: car les trois glaives du Seigneur, Guerre, Peste et Famine , frappoient sans relâche sur la malheureuse nation. Ainsi les chroniques de France remplaçoient, dans les causeries du soir chez les peuples voisins, les histoires effrayantes des fantômes et des monstrueuses merveilles. Nous retrouverons jusqu'à la fm du siècle, — dans la conduite de la bourgeoisie, de même que dans le génie de son interprète, Coquillart, — la conséquence nécessaire non seulement de ces misères matérielles, mais surtout des misères morales, qui présentent un tableau plus étrange et plus sombre encore.

C'est là en effet le côté caractéristique du XVe siècle , la perturbation du sens moral , le doute partout, l'aveuglement de toutes les con-

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sciences, les plus pures comme les plus élevées, l'hésitation chez les plus savants, la mutabilité chez les plus sincèrement convaincus. Et ce n'étoit pas cette sorte de doute qui est produit par l'orgueil de l'homme se dressant contre la Foi et contre Dieu au m.ilieu de la prospérité et du loisir; non, c'étoit le doute de la conscience sincère qui ne trouve partout qu'idées fléchissantes, que choses corrompues, honteuses et abattues. C'est ainsi que la Providence préludoit à cette grande révolution qui devoit finir par la destruction du Moyen Age, et elle y travailloit en enveloppant d'un voile de honte et de foiblesse les objets des plus vieux respects , les traditions jusque là les plus fortes , les plus saintes et les plus fécondes.

Au milieu de toutes ces ruines, il y avoit çà et là sur le sol de la France quelques points debout encore où une apparence de société régulière et une possibilité de vie s'étoient conservées. C'étoient les bonnes villes, comme on les appeloit, celles à qui une organisation municipale fortement constituée avoit donné une vie propre , presque indépendante, et qui, protégées par de solides murailles , par l'habileté politique de la Commune, avoient pu se garantir des ennemis, mais surtout des protecteurs.

Lorsque Guillaume Coquillart vint au monde, vers l'année 1421, Reims étoit de toutes ces cités celle qui présentoit le plus complet tableau

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de la vie communale pendant ces troubles. Elle étoit devenue, comme la plupart des autres bonnes villes, une sorte de république municipale, tenant aux cités voisines, à la capitale et aux divers gouvernements qui s'y succédoient, par les liens d'une fédération presque entièrement organisée. Le Conseil de la ville, entre les mains duquel étoit à peu près remis le gouvernement de la Commune, étoit dirigé indirectement par la haute Bourgeoisie, et à cette époque il n'eût pu choisir un meilleur guide. Celle-ci étoit restée dépositaire des traditions de la diplomatie communale , qui s'étoit développée au milieu des troubles du pays, et qui nous offre un des plus curieux côtés de la vie de la France à cette époque.

Cette diplomatie sui generis, portant le double cachet de la Bourgeoisie et du Moyen Age, agissoit avec une bonhomie apparente, mais avec une flexibilité, une minutie et une patience irrésistibles. Aiguisée par de longues années de luttes contre la force féodale, raffinée encore par je caractère respectable et respecté qu'avoit à Reims la Féodalité, représentée en grande partie par l'Archevêque et les Abbés des trois Abbayes ',

I . L'archevêché de Reims resta jusqu'à la révolution la première des six pairies ecclésiastiques de France, et pendant tout le Moyen Age le pouvoir féodal demeura aux mains du clergé. Dans la cité Rémoise proprement dite , ce pouvoir appartint directement à l'Archevêque ; mais, dans les bourgs voisins , qui se réunirent à la cité pour former la commune

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elle montroit dans cette ville, au commencement du XVe siècle, les allures d'un procureur, mais d'un procureur consciencieux , respectueux et convaincu, c'est-à-dire à peu près invincible. Procédant avec la modération du bon droit, sans cesse aux aguets, profitant de toutes les circonstances heureuses avec la cauteleuse malice du paysan et l'hypocrite verbosité du marchand , elle ne reculoit jamais. Elle posoit prudemment pierre sur pierre , ne s'aventuroit à une tentative hardie que quand les circonstances et les manœuvres souterraines avoient rendu le succès certain. Cependant elle avoit aussi ses préjugés et ses foiblesses, et souvent quelque élan imprévu, folle imagination, instinct généreux ou entêtement invincible du populaire qu'elle gouvernoit, venoit bouleverser tout ce que la plus habile tactique avoit préparé. Aussi, outre les leçons

Rémoise, les droits de la puissance féodale furent exercés par le Chapitre, seigneur suzerain du bourg de Vesle, et par les abbés de Saint-Remy, de Saint-Nicaise et de Saint Denys. La première de ces abbayes possedoit le bourg Saint-Remy, la deuxième étoit haute justicière du ban Saint -Sixte, la troisième exerçoit sur le bourg Saint-Denys les droits de basse et moyenne justice. L'Echevinage et le Conseil de ville représentoient , mais à des titres divers, la Bourgeoisie. Dans leur définition la plus simple, et dans le principe, ils étoient les délégués des corporations de la ville, les défenseurs des libertés et privilèges de ces corporations contre la Féodalité. Plus tard, l'Echevinage et la Féodalité eurent leurs entrées, leur part d'influence, dans le Conseil de ville.

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que lui donnoient ces traditions et cette diplomatie, le Conseil de ville avoit, pour se conduire, une sorte de politique d'instinct qui lui étoit particulièrement nécessaire en ce siècle, où toute règle se trouvoit détruite, tout droit mis en question, où tout événement se présentoit avec une face équivoque , à l'improviste et sous une formule menaçante. Cet instinct, né du mélange des divers éléments qui composoient le Conseil, avoit emprunté à chacun son côté caractéristique : les échevins et les practiciens , gens de loi, y avoient apporté l'adresse politique et la ruse ; les nobles, un peu de cette fierté guerrière qui sert de répondant à l'habileté; les marchands, le sens pratique des choses de la vie ; le clergé et les gens des métiers , cette simplicité droite et cet amour spontané de la justice qui empêchent la diplomatie de descendre jusqu'à la maladresse de la duplicité.

Cette politique avoit en résumé deux ennemis : \e populaire, les gens d^armes, et deux préoccupations : garder ses privilèges, se réserver l'avenir. Elle s'efforçoit d'esquiver d'une part cette domination des brutes, la dictature militaire, qui est le dernier mot de la guerre civile; d'autre part, le règne de cette canaille sanglante, comme on disoit alors, qui est la loi et la punition dernière des mouvements populaires. La populace, qui régnoit alors à Paris, avoit à Reims bien des alliances et des éléments semblables à elle. C'étoit le bon

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temps pour les gens de noises et de brigues; les petites corporations , les associations des métiers moins riches, moins productifs, partant plus populaires, commençoient à séparer leurs vœux et leurs tendances du gouvernement des hauts bourgeois, aristocratie devenue presque héréditaire, bien que procédant de l'élection. Aussi, quoique le Conseil décrétât souvent « écrire à ceux de Paris que la ville est fidèle , et de ce ne fassent aucun doute», pourtant il se gardoit bien de suivre leurs exemples. Il se contentoit d'amuser ie populaire en le réunissant souvent dans la Cathédrale, en la grande Chapelle des fonts baptismaux, pour lui communiquer les nouvelles qui n'étoient un secret pour personne, pour lui demander son avis lorsqu'on le connoissoit d'avance et dans les choses où il étoit indifférent d'agir en un sens ou en l'autre: puis, dans les moments difficiles, il cédoit en paroles ce qu'il reprenoit en dessous. Le populaire restoit donc en réalité sous la domination de la Bourgeoisie; mais celle-ci avoit plus à faire contre les gens d'armes. C'étoit à grand'peine qu'elle pouvoit rester maîtresse de son avenir, c'est-à-dire libre de disposer d'elle aux meilleures conditions , libre de se donner à celui des partis qui l'emporteroit bien définitivement et qui conviendroit à ses instincts ainsi qu'à ses intérêts. Elle ne vouloit céder qu'aux nécessités évidemment inévitables, et ne se livroit tout entière à personne.

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La Bourgeoisie avoit cependant à lutter contre une politique aussi adroite que la sienne et de même famille, la politique du duc de Bourgogne, en qui elle vouloit bien voir un ami et un protecteur, mais un ami discret et un protecteur éloigné. Elle s'étoit jetée, il est vrai, dans son parti avec enthousiasme, mais c'étoit dans cette circonstance qu'on avoit vu se développer curieusement et logiquement tous les ressorts de sa politique. Les gens de Reims savoient bien que les Bourguignons n'étoient pas plus compatissants ni chargés de moins de crimes que les Armagnacs. Ils savoient bien aussi que, partout où l'influence Bourguignonne s'étoit établie, elle avoit jeté les villes dans la plus profonde terreur. Ils savoient tout cela, tout cela couroit dans les conversations de la cité ; pourtant ils avoient pris avec grand enthousiasme la croix de Saint- André, en criant Vive Bourgogne ! Il y avoit alors en effet répulsion générale, dans tout le nord, contre les croix blanches que portoient sur leurs étendards bleus à fleurs de lys d'or les Armagnacs partisans du Dauphin, et cette répulsion provenoit surtout d'un mouvement d'antipathie instinctive. Les Armagnacs, gens du midi, paroissoient prendre leur revanche de la guerre des Albigeois. Ils ne pouvoient pas être plus cruels que les autres, mais il y avoit dans leur cruauté quelque chose de particulièrement haineux : ils combattoient comme poussés par la vengeance

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contre une race étrangère et ennemie. Les Bourguignons, eux, étoient gens du nord. De plus, leur chef paroissoit moins un seigneur féodal que le protecteur d'une confédération des villes marchandes de Flandre et d'Artois. Il venoit de faire avec les propres villes de ses domaines des espèces de traités, comme si elles eussent été villes libres. Il leur promettoit mille privilèges commerciaux. Du reste il se montroit complètement docile aux observations que les grosses cités de Flandre lui faisoient, assez brutalement parfois, sur sa conduite politique. Enfin il paroissoit mettre tous ses soins à desserrer le lien féodal au profit de l'indépendance communale. Sa chancellerie elle-même, les lettres qu'il écrivoit, avoient cette bonne et empesée tournure de bourgeoisie importante et parvenue. C'étoit vraiment le chef qui convenoit à la vanité comme aux intérêts de la commune Rémoise, et le duc de Bourgogne avoit admirablement exploité , en même temps que cette vanité , lei préjugés, les aveugles crédulités, de la petite bourgeoisie et du populaire.

En somme, Philippe avoit conquis cette position que son père avoit tant ambitionnée, et dont son aieul avoit si hardiment jeté les fondements ; il étoit parvenu à ce but qui paroît avoir été l'objet de la politique équivoque et mystérieuse de la maison de Bourgogne : il alloit pouvoir monter au trône avec l'aide de la Bourgeoisie. Les

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esprits sages de ce temps dévoient en effet prévoir que tel seroit, d'après la logique des choses humaines, la fin des troubles : la France brisée en deux, le midi restant au roi d'Angleterre après une lutte infmie, et le nord sagement gouverné par un roi bourgeois, Philippe de Bourgogne, qui ne seroit guère que le protecteur d'une foule de petites républiques municipales retenues par un lien de fédération. On ne pouvoit en effet compter sur le miracle par lequel Dieu alloit sauver l'intégrité de la France et la monarchie.

Il faut reconnoître, du reste, que ce duc étoit de toute sa race le moins capable de mener à fin les projets d'une si haute ambition. Homme foible et irrésolu , il se montroit plus amoureux de la pompe et de l'apparence de l'autorité que de l'autorité elle-même. Aussi s'amusa-t-il aux fêtes et réceptions, aux noëls du populaire, aux conseils donnés à la Bourgeoisie, plutôt qu'il ne pensa résolument à prendre la couronne, malgré ses propres velléités, malgré les conseils des seigneurs Wallons et les traditions de sa famille. C'étoit bien, après tout, ce mélange de qualités et de défauts qui le rendoit si agréable aux bourgeois de Reims. Ses manières courtoises et débonnaires flattoient leur vanité, sa foiblesse n'arrètoit pas leurs empiétements et leur permettoit de continuer ce mouvement vers l'indépendance absolue qu'ils avoient commencé depuis les troubles. La guerre les avoit laissés seuls dans la

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ville; la Féodalité, qui en étoit sortie pour se battre en pleine campagne, tendoit à devenir ce qu'est en effet devenue la noblesse françoise, une force purement militaire, sans influence politique ou civile. Eux, au contraire, avoient fait de leur ville une sorte de république, avons-nous dit, ayant son gouvernement propre et sa volonté particulière. Chaque chef de parti, pour les attirer à soi, leur écrivoit avec force gracieusetés et promesses.

En résumé, la cité Rémoise avoit tellement profité de sa position qu'elle tenoit des ambassadeurs auprès du roi, qu'elle avoit réuni à Laon une convention où chaque ville de Champagne et de Vermandois envoyoit des députés , et où elle-même jouoit le rôle le plus important.

Néanmoins elle alloit bientôt apprendre que la monarchie une et forte pouvoit seule sauver la France de la domination étrangère, et que le gouvernement des Bourguignons n'étoit que la préface du gouvernement des Anglois. Un beau jour, en effet, Reims se trouva ville Angloise ; la vanité bourgeoise et la crédulité populaire l'avoient conduite à cette extrémité, qu'elle avoit repoussée jusque là si vigoureusement et au prix de tant de sang. Il y eut alors dans la cité un moment de grand trouble. Les familles qui portoient les fleurs de lys dans leur cœur, selon l'expression d'alors, ces partisans des Armagnacs, qu'on avoit tant persécutés quelques années au-

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paravant , se trouvoient vengés par la honte de leurs ennemis. Ils rappeloient l'ancienne gloire de Reims. — Elle avoit toujours été fidèle, la vieille ville du sacre, disoient-ils ; c'étoit dans ses murs qu"on avoit toujours trouvé les meilleurs soldats contre l'Anglois. A la dernière douloureuse bataille, à Azincourt, le grand bailly de Vermandois les avoit menés avec les soldats des autres communes de son bailliage, et tous y étoient restés étendus auprès de leur chef, plus braves et plus loyaux que bien des seigneurs de France. Plus loin encore, quand le roi Jean avoit été pris après la bataille de Poitiers, plus de soixantedix-ans en çà, nulle autre comme la bonne ville n'avoit montré sa douleur ; elle avoit fait cesser tous les jeux , empêché danses , fêtes et festins ; on eût dit, répétoient les vieillards, une ville excommuniée.

Il y avoit de plus quelque chose de particulièrement désagréable au génie national dans ce roi Henri, si complètement Anglois et formaliste, tergiversant , négociant , attendant , se fortifiant toujours et ne s'emportant jamais, entourant ses armées de pieux aigus et préférant prendre les villes par la famine que par l'assaut. Du reste, roide et brutal, c'étoit une sorte de prototype de puritain enthousiaste et dogmatique en même temps. Il paroissoit avoir une tendance instinctive à vexer la vanité des clercs et de l'Université de France. Il avoit aussi des doctrines de guerre

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qui faisoient frissonner les marchands et laboureurs : « Guerre sans feux, disoit-il, ne vaut rien, non plus que andouilles sans moultarde. » Aussi déplaisoit-il à la bourgeoisie de tous les degrés; mais il étoit grandement craint, et à bon droit. C'étoit un profond politique, excepté en ceci , qu'il ne sut jamais dissimuler son orgueil, ni son mépris de la nation vaincue. Sa diplomatie , qui ressembloit assez à celle de Louis XI , ne reculoit devant rien : à la m.oindre apparence de mouvement populaire , il lançoit ses archers sur le menu peuple , qui en avoit une frayeur mortelle. Les gens de Paris avoient enfin trouvé un maître autrement terrible que les Armagnacs, contre lesquels ils s'étoient tant révoltés. Tout cela se disoit dans la cité, mais à voix basse, car il ne falloit point trop murmurer contre le terrible roi pendciir. Le moment n'étoit pas encore venu ; les préjugés contre les Armagnacs restoient dans toute leur force , la populace étoit par là bien disposée en faveur des Anglois. Les Rémois prêtèrent donc le serment qu'on leur demanda à tous , jusqu'aux porchers des abbayes et aux chambrières. A son passage à Reims, Henri V fut reçu avec enthousiasme de la part du peuple, avec une prudente courtoisie de la part de l'aristocratie municipale. Le peuple admiroit fort cet homme robuste , au front haut , aux lèvres fines , aux fières narines ; il crioit No'cl à ce teint brun , à ces moustaches noires , et il

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trouvoit qu'il y avoiî dans ces yeux hardis quelque chose de riant, une apparence de bonhomie franche et joviale, qui rachetoit bien des crimes. Mais les gros bourgeois étoient blessés de voir cette pompe : tous ces insolents seigneurs étoient si richement parés de drap d'or, de joyaux et de pierres fines, qu'on ne savoit d'abord où une telle richesse pouvoit avoir été prise ; puis ils se rappeloient bientôt que c'étoient eux et la France qui avoient payé toutes ces merveilles. Ils disoient de Henri , avec haine, que c'étoit le chef de l'orgueil du monde ; mais toute la Champagne avoit été remise aux Anglois , et les bourgeois de Reims dévoient, pendant bien des années encore , subir le joug commun.

Ils tournèrent alors toute leur activité vers l'intérieur de la cité , et recommencèrent leur lutte habituelle contre messieurs du clergé , leurs vénérés seigneurs. C'étoit la querelle éternellement pendante , et , au moindre mot de levée de deniers, de logements de soldats ou de prise d'armes, on étoit sûr de voir les droits et usages féodaux, les exceptions et coutumes communales, entrer en champ-clos. Celles-ci , rendues ardentes et agressives par la vieillesse de leur ennemi, commençoient assez vigoureusement la guerre sous la conduite du sénat et du tribunal Rémois , l'Echevinage et le Conseil ; mais les représentants de la Commune s'arrêtoienl avant (i'en venir aux dernières extrémités , pour ne pas

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révolter la piété du menu peuple. Ils redoutoient aussi l'excommunication , qui eût bouleversé la cité , brisé le respect de la hiérarchie et fourni aux mauvaises gens des métiers une occasion de se faire juges du différend en pillant impartialement les hôtels des Échevins et le cloître des Chanoines. Cette crainte du commun peuple et des gens mécaniques étoit en somme le grand frein de la diplomatie bourgeoise. Toutefois ce frein ne l'arrêtoit pas toujours, et au fond le Clergé cédoit fréquemment : les temps étoient rudes , il craignoit d'envenimer les haines , de perpétuer les discordes; puis la guerre se rapprochoit , il falloit alors chercher, comme il disoit , toute manière d'avoir paix , amour et bonne union ensemble.

Ces petits événements que nous venons de retracer, ces petits conflits d'intérêts municipaux, mêlés souvent de tant d'angoisses et de troubles, tel fut le milieu dans lequel se passa l'enfance de Coquillart. Ce furent ces exagérations fiévreuses de l'activité bourgeoise , cette vie toute portée aux choses extérieures et bruyantes de la cité qui lui donnèrent sa première éducation. Cette éducation par les événements est inconstestablement , dans les siècles agités et pour les natures impressionnables , celle à laquelle les biographes doivent accorder le plus d'attention. C'est elle en effet qui est l'éducation de l'instinct, elle qui forme ce qu'on appellera plus tard notre manière

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cinquante des plus notables et des plus puissants pour les prier et induire à prêter l'argent nécessaire à la guerre. Parfois les assemblées étoient interrompues par un effroi soudain. Vite aux portes et aux murailles! celui-ci à la Porte-à-Vesle, pour garder le bourg avec Guillaume de Condé; celui-là à la Porte- Mars avec Benoît de Saint- Remy; ces autres à la Porte-Chacre avec monseigneur d'Ogé , le chanoine; ceux-là, les plus foibles, avec Cauchonnet , sur la place du Marché, pour recueillir les blessés'.

Quand la guerre s'éloignoit un peu , restoient toujours les pillards , les soldats en garnison dans les châteaux voisins. Tandis qu'on gardoit les champs afm de protéger les travaux de la moisson , ces pillards s'avançoient parfois jusqu'à la prairie qui est devant la ville pour enlever les troupeaux. La cloche de Saint-Sympho-

I . Nous n'avons pas besoin de dire que ces noms sont authentiques. Tels étoient, en effet, les postes que dévoient occuper ces importants personnages, d'après une délibération du conseil de ville, 21 août 1426. — Nous ne songeons pas à annoter chacune des observations et des dates, chacun des noms et des faits que nous serons obligé d'énoncer dans le cours de ce travail sur la vie bourgeoise. Le lecteur voudra bien croire, nous l'espérons, que nous ne faisons pas ici un roman. Nous avons réuni les documents fournis par une étude attentive de Coquillart, des archives Rémoises, des chroniques, des mémoires des écrivains du XVe siècle; nous avons disposé ces renseignements dans un ordre vraisemblable, nous en avons çà et là tiré quelques conséquences. C'est là tout notre travail.

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rien appeloit la Commune aux armes; tousse précipitoient à la rescousse de leurs biens, mettoient en fuite les larrons , les poursuivoient avec des mots insultans et des injures piquantes : <( Tourne , crioient-ils , homme d'arme , tourne ! » Mais au milieu de leur victoire ils tomboient en une embuscade où l'on en faisoit un carnage horrible , et il falloit une grande somme de deniers pour racheter ceux des plus importans qui avoient été épargnés. La Commune alors se décidoit à couper le mal dans sa racine : elle envoyoit les plus courageux faire le siège des forteresses^ Moymet , La Folie-Mareuil , Tours-sur-Marne et autres. Les bourgeois y alloient de bon cœur, escortant leur grosse bombarde, le Couillard, qui devoit faire merveille. Ainsi faisoit-elle , et bien souvent l'enfant vit revenir ces braves assiégeans escortî.nt une grande masse de prisonniers qui s'avançoient la corde au col , accouplés deux à deux, comme des chiens qu'ils étoient, pour avoir causé tant de maux au commerce de Reims. Ceux d'entre eux qui étoient gentilshommes tenoient leur épée nue en la main droite, par le milieu de la lame, la pointe contre leur poitrine, en signe de gens rendus à discrétion, et il falloit entendre les acclamations et les injures! D'autres fois on voyoit arriver sur la place du Marché de grandes troupes d'hommes , de femmes et d'enfans , les uns blessés , d'autres mourans , presque tous sanglans et dépouillés , les

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femmes presque nues , traînant à grand'peine leurs petits enfans, les hommes portant quelques misérables restes de pauvre mobilier, les prêtres en tête , le chef nu, et la plupart n'ayant d'autres vêtemens que des lambeaux d'ornemens d'église : c'étoient les habitans fugitifs des villes et bourgs pillés et incendiés. Ils s'en venoient pleurant leur misère présente et le bonheur passé, se lamentant sur leurs enfans, sur leurs amis qu'ils avoient vu tuer, sur leurs filles restées aux mains des ennemis, et ilsdemeuroientau milieu de la ville, indifférens à l'avenir comme des troupeaux de bêtes. Hélas ! c'étoient là les spectacles que la fortune présentoit le plus souvent à Coquillart enfant , car les maux s'étoient accrus avec les années. La peste et la famine étoient entrées dans la ville ; il n'y restoit que seize cents personnes taillables, lorsqu'un rayon de cette foi qui sauve les âmes et les empires tomba sur Jeanne d'Arc.

Alors il se passa dans la cité tout un drame historique qui mit en relief les instincts des diverses classes , qui émut tous les intérêts et donna un moment d'activité inouie à tous les rouages qui faisoient mouvoir la Commune. La jeune fille , qui paroissoit un personnage légendaire et qui parloit ainsi à tous les instincts du Moyen Age, prenoit toutes les imaginations par le merveilleux. L'enthousiasme combattoit chez le populaire les préjugés enracinés contre les Armagnacs , et tantôt montoit , tantôt descendoit , se-

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Ion les détails que donnoient sur la Pucelle les gens de l'un ou de l'autre parti. Les anxiétés du Clergé, les querelles des théologiens sur la vérité de sa mission , les espérances réveillées , à grand'peine contenues, des famittes dévouées au Dauphin, les antipathies nationales ressuscitant , les insolences des Anglois se représentant à tous les esprits , ceux-ci entrevoyant pour la première fois avec rage et étonnement la probabilité de la défaite., et obligés d'abaisser leur orgueil jusqu'à la ruse , tout cela jetoit dans la ville une animation inouïe. Pendant ce temps, la diplomatie bourgeoise déployoit ses plus profonoles et ses plus ale.tes qualités. Elle manœuvroit au milieu de cette effervescence , de ces haines , de cet enthousiasme, de manière à garder sa neutralité, à conserver son libre arbitre , et déblayoit pourtant chacune des routes qui pouvoient l'amener promptement, c'est-à-dire avantageusement , entre les bras du vainqueur définitif; elle entretenoit les espérances de tous les partis , mettoit discrètement un pied dans chaque camp, et, avec toute prudence, avançoit ou reculoit à chaque victoire qui faisoit pencher la balance tantôt vers les Anglois , tantôt vers le Dauphin.

Enfin, le vendredi 6 juillet 1429, Charles VII entra dans la ville pour y être sacré , et le spectacle qui frappa alors les yeux des Rémois peut nous expliquer encore un des côtés du talent de Coquillart. Reims, la ville des Sacres, la ville

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aux fabriques de riches étoffes, elle qui , de génération en génération , avoit vu passer devant ses yeux les plus brillans costumes de tous les siècles, Reims devoit avoir légué à ses habitans l'amour de la splendeur extérieure. C'est elle qui devoit , entre toutes, représenter ce que j'appellerai le côté vivement coloré et brillamment habillé du Moyen Age. Son poète est en effet celui de tous les écrivains de la vieille littérature qui prodigue les plus vives couleurs et les plus brillans vêtemens. Il n'oublia jamais ces grands et riches habillemens qui avoient défilé devant ses yeux à l'entrée du roi, ces chevaux couverts jusqu'aux pieds de draps de damas, de satin et de velours de toutes couleurs, brodés et semés d'ornemens d'argent, tous ces seigneurs parés d'écharpes d'or fm et portant des manteaux de velours garnis de pierres précieuses , brodés de houppes de fil d'or ou fourrés d'hermine et de martre zibeline. L'un d'eux ne portoit-il pas même une épée ornée de tant de pierres précieuses qu'elle valoit vingt mille écus !

Ce luxe extravagant étoit la moralité que la première partie du siècle alloit léguer à la seconde , moralité que Coquillart recueillera et qui sera le résumé de ses poésies. Ce luxe étoit le résultat de la guerre civile , et c'est le résultat ordinaire. Ne faut-il pas que les uns dépensent le butin, que les autres oublient, s'enivrent et jouissent ?

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L'éducation bourgeoise.

^, ^, es événemens que nous venons de ii'^ rapporter, les anxiétés journalières, Pi;^ l'activité fiévreuse de la vie , produisent dans les siècles comme dans les individus deux résultats tout à fait distincts, l'abattement ou l'exaltation, la concentration obstinée en soi-même et le retour à Dieu, ou le mépris de la réflexion causé par la conscience de son inutilité et le besoin de la vie frivole. Sous de telles influences, les deux mobiles qui avoienl jusque là dirigé concurremment tout le Moyen Age et qui en expliquent toutes les contradictions, je veux dire la rêverie et l'activité corporelle, avoient pris au XVe siècle un développement excessif. La rêverie étoit devenue le mysticisme , qui est son extrême , et c'étoit là , — c'est-à-dire dans leur exagération et dans leur délire , — que s'étoient réfugiés les sentimens de la vie intime, devenus impossibles dans leur action régulière. De son côté, l'activité physique s'étoit précipitée dans tous les excès de la vie sensuelle.

La fantaisie littéraire n'avoit donc à cultiver que ces deux extrêmes : la métaphysique ou l'obscénité. En effet > la Bourgeoisie , qui prit en ce

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temps la direction de la littérature, maria ses propres qualités à ces deux tendances de son siècle, et elle créa ainsi deux écoles distinctes et fort curieuses dans leur exagération réciproque. L'une ne prêcha que la morale la plus pure et la plus convaincue, mais la prêcha lourdement et ennuyeusement ; l'autre ne connut que la brutalité la plus hardie et la plus obscène. Et cette brutalité, tantôt triste et plaintive comme l'abattement du siècle , tantôt folle et joyeuse comme l'exaltation de l'époque , cette brutalité , c'est la source d'où sortent les deux plus originaux poètes de ce temps : Villon et Coquillart.

Coquillart naquit dans une de ces familles de la Bourgeoisie qui étoient en chemin d'arriver sur le seuil de l'aristocratie municipale. Une ou deux générations de gens probes, économes, laborieux, l'avoient fait sortir de la classe des métiers ; une ou deux générations de gens habiles et intelligens alloient la pousser au Conseil de ville, au Chapitre ou à l'Echevinage. Arrivée là , cette famille pouvoit attendre la sanction du temps et de l'hérédité , continuer pendant plusieurs générations l'exercice des charges publiques, et par là s'inscrire à son tour dans le Livre d'or de la bourgeoisie Rémoise. — Ce livre n'étoit guère tenu que par l'opinion publique , mais il avoit pour preuves authentiques et pour documens ineffaçables chacun des combats que la Commune avoit livrés à la Féodalité. — La fa-

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mille devenue illustre restoit alors à la tête de la cité, gouvernant les affaires, soit indirectement par la richesse, les conseils, l'influence , soit directement par l'élection , qui ne l'eût jamais oubliée. C'eût été en efTet l'annonce de quelque grand malheur aux yeux du populaire s'il n'avoit pas trouvé à l'Echevinage, à la commission des fortifications, au Conseil, quelqu'un de ces Grammaire , La Barbe , Bezannes , Montfaucon et autres, dont on trouvoit les noms à côté de ceux des archevêques dans l'histoire communale, et qui depuis si longtemps s'étoient toujours tant travaillés pour le profit de la bonne ville. Alors on eût dit dans la cité les anciens Coqiiillart comme on disoit dans les chroniques de France les anciens barons, et ils fussent restés à la tête de quelqu'un des partis qui luttoient pour la direction politique ou administrative de la Commune ; ou bien, s'ils préféroient décidément les étoffes de soie , de velours, et les chaînes d'or, aux draps de laine et aux bonnets fourrés, ils pouvoient chercher à couvrir leur grande bourgeoisie du manteau de petite noblesse, et saisir quelque occasion favorable, charges particulières, achat de terres nobles ou quelque exploit guerrier, pour entrer dans la classe nobiliaire. Toutefois, il n'y avoit guère que l'anoblissement par les charges qui fût désirable aux bourgeois de vieille race. Il étoit en effet la route naturelle, la seule qui permît de rester bourgeois tout en

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devenant noble, c'est-à-dire de conserver l'influence dans la cité. C'étoient là les divers degrés que parcouroit la Bourgeoisie pour monter quelquefois, comme la famille rémoise des Colbert, jusqu'à une illustration historique, mais le plus souvent jusqu'aux plus puissantes positions municipales. C'étoit là que devoit parvenir la famille Coquillart; mais au moment où nous la prenons, dans la première moitié du XVe siècle , elle ne faisoit qu'entrer dans la moyenne bourgeoisie.

Porteur de coquilles, pèlerin ou mendiant, homme pieux et hardi, ou vagabond et détrousseur de passants, l'ancêtre qui lui laissa son nom occupe, comme on le voit , une position ambiguë dans l'histoire. Nous avouons, du reste, que malgré toutes nos recherches, nous n'avons rencontré ce nom avant 1438 dans aucun des actes de la ville. Peut-être, après tout, n'étoit-ce pas celui qu'elle avoit porté jusque là. Les nobles gardoient le nom de leurs aïeux parcequ'il étoit illustre; les bourgeois, bien qu'ils eussent aussi leur noblesse et s'occupassent beaucoup de ce qu'on appelle aujourd'hui généalogie, changeoient leur nom à chaque génération , suivant le caprice d'un sobriquet, la volonté du père ou du parrain, et ne le conservoient que quand il étoit devenu célèbre. Quoi qu'il en soit, nous voyons apparoître pour la première fois le nom de Coquillart en 1458. A cette époque, maistre

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Guillaume Coquillart', Conseiller de ville, reçoit six livres douze sols parisis pour frais d'un voyage qu'il venoit de faire à Nesle par devers Guillaume de Flavy. Il avoit été envoyé par le Conseil , et il s'agissoit de conclure avec ce capitaine pillard un traité dans lequel ce dernier s'engageroit à empêcher ses gens d'armes d'inquiéter dorénavant le commerce de Reims. Ce maistre Guillaume Coquillart, que nous devons regarder comme le père du poète, étoit, selon toute apparence , quelque avocat. Le titre de maistre ne se donnoit en effet qu'aux gradés de l'Université ou aux chefs des corporations, et c'étoient surtout les hommes de loi , gens experts et habiles , que la Commune employoit dans ses négociations. Cette part qu'il prit aux événemens de son temps peut nous faire comprendre l'influence qu'ils exercèrent sur l'esprit de son fils.

Cette éducation par les événemens fut du reste corrigée et complétée en même temps par une autre branche importante de la pédagogie du Moyen Age, par l'enseignement dans la famille, par l'éducation du coin du feu , si je puis dire. C'étoit cette dernière qui avoit jusque là joué le

I. Ce nom est écrit tantôt Coquillard, tantôt Cocquillard, ou Cocquillart. Foulquart, dans son journal, qui relate des faits contemporains de notre poète, l'écrit presque toujours de cette dernière façon. Nous avons pensé qu'en cette circonstance il étoit puéril de lutter contre l'usage, qui avoit imposé à ce nom l'orthographe moderne.

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voient eu autant besoin de cette pure et resplendissante figure pour y cacher leur honte , pour retrouver derrière cet abri le respect des hommes et d'elles-mêmes. Pourtant, en ce siècle où Dieu paroissoit avoir fait taire sa miséricorde pour n'être plus que le Dieu sévère et justicier, la Vierge elle-même sembloit être devenue grave et avoir abandonné ce pauvre peuple des persécutés, pour lequel elle avoit autrefois prodigué tant de miracles. Il doit en être ainsi : le peuple revêt toujours l'objet de son culte des nécessités de son besoin et des formules de son amour. Ainsi, dans les premiers temps du Christianisme, dans la première tradition, toujours plus positive, la sainte Vierge étoit représentée sous des traits plus en rapport avec l'austérité des premiers chrétiens, sous les traits d'une vieille femme. Elle devint de plus en plus jeune et belle à mesure que s'avançoit le Moyen Age. Aux Xlle et XlIIe siècles, pendant le temps du respect amoureux et de la pureté relative de la Chevalerie, elle étoit comme revêtued'amour; mais au XVe siècle, la crainte, le besoin d'autorité, la misère, lui avoient donné un vêtement de puissance : elle étoit surtout emperière (impératrice), et elle portoit la haute et puissante couronne. C'est ainsi que Coquillart l'avoit vue, dans sa jeunesse, au porche des églises et au coin des rues nouvelles ; pourtant elle étoit encore la douce Dame. Aussi , dans les veillées du soir, c'étoit après son nom

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prononcé et ses miracles racontés que venoient, comme un parfum sorti de ce nom virginal, les plus merveilleux récits de la sainte légende dorée, les plus touchans des enseignemens maternels, et c'est dans les lettres de Gerson, dans les naïves réponses de Jeanne d'Arc, qu'on peut apprécier la puissance de ces enseignemens.

Parfois aussi , quand la mère s'arrêtoit oppressée par la pensée soudaine des incertitudes de l'avenir en ce pays désolé, quelque vieille servante, posant discrètement sa quenouille sur ses genoux , racontoit au milieu de l'émotion de tous les vénérables légendes de la nation Rémoise. Puis le père rentroit ; il avoit recueilli sur les armées belligérantes toutes les nouvelles apportées par les espions et les mendians, par les marchands venus en grande frayeur de Liège et de Soissons, par les moines qui parcouroient les divers couvens de leur ordre. On parloità demivoix de la politique du Conseil, de la mauvaise volonté de quelques uns, de la frayeur des autres. C'est alors que le bonhomme , se réveillant , rappeloit, comme la honte et la leçon du présent, les vieilles traditions politiques et guerrières de la ville de saint Remy ; mais tout cela étoit du temps passé : maintenant tout alloit de mal en pis depuis que nul ne savoit plus où étoient les droits du Roi et ne vouloit plus savoir où sont les droits de Dieu. Et, pour se consoler, le vieillard , prenant l'enfant sur ses genoux , lui répé-

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toit les antiques légendes de la fondation de la ville vers le temps de la destruction de Troie la grande , long-temps , bien long-temps avant la venue de Notre-Seigneur. Puis, en descendant le cours des traditions populaires, il trouvoit les histoires parfois si dramatiques et si naives des luttes que les ancêtres avoient soutenues contre les seigneurs.

C'étoit ainsi que se formoit dans le cœur de Coquillart l'amour de la bonne ville , le patriotisme communal et la fierté bourgeoise. Le poète devoit profiter de toutes ces narrations belliqueuses : il étoit destiné à représenter tous les côtés de la bourgeoisie Rémoise, et, quoiqu'il n'ait pas été en assauts de ville ou en traits d'épées, pouitant il devoit parler de la guerre, car Reims fut guerrière , et en parler d'une grande façon.

Les Légendes et les souvenirs mar'choient de pair, on le voit, dans les entretiens de la famille, avec les nouvelles de la guerre. Il faut le reconnoître toutefois , et c'est ce qui sépare surtout le XVe siècle du reste du Moyen Age , les événemens avoient alors sur les âmes un bien plus grand pouvoir que les traditions et les Légendes. Les bourgeois de ce temps, quand la vie étoit autour d'eux si puissante et si animée, n'avoient pas besoin d'offrir à leur imagination l'appât de cette vie lointaine et factice qu'ils trouvoient dans les Romans, et, de tous les enseignemens

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apportés par l'éducation , ils retenoient ceux-là surtout qui étoient en rapport avec la tournure d'esprit vive et sceptique que leur avoient faite les événemens. Coquillart n'avoit pas non plus complètement reçu cette éducation chevaleresque et légendaire des classes nobles et populaires ; dans les familles des gens de loi , le côté positif de la pensée étoit souvent cultivé aux dépens du cœur, et l'esprit au détriment de l'imagination. Il y avoit aussi dans la ville de Reims une espèce caractéristique d'esprit qui devoit singulièrement agir sur l'instruction de ses enfans: c'étoit une sorte de brutalité vive , hardie et sarcastique , une grossièreté ingénieuse , vis-à-vis des femmes surtout, et qui se retrouve dès le Xlle siècle dans les chansons rémoises. C'étoit cet amour des proverbes qui semble inhérent à la puissance de la Bourgeoisie, au développement des idées communales, et qui, dès le XI Ile siècle encore, donne à la Chronique de Reims une si originale physionomie. Tous ces hasards nous expliquent comment Coquillart devoit peu profiter de la partie grave et touchante de l'éducation du Moyen Age.

Ce côté moral et sévère étoit alors, du reste, fort ennuyeusement représenté par les lourdes allégories de maistre Alain Chartier et de dame Christine de Pisan, parles longues et verbeuses moralités du XlVe siècle , par le Roman du Pèlerin, de Guillaume de Guilleville, le Champ ver-

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tueux de Bonne Vie, de Jehan du Pain, du Bourbonnois, le Respit de la Mort, de Jehan Le Fèvre. Pourtant il y a dans ces deux derniers une vivacité de forme, dans Jehan Le Vèvre une suite de vives et sanglantes satires, qui ne laissèrent pas d'exercer une certaine influence sur le génie de Coquillart.

Ce génie se trouvoit en tout semblable à celui de la ville natale du poète, et il alloit chercher la direction de son avenir aux mêmes sources où venoit s'ébattre depuis si long-temps la fme fleur de l'esprit Rémois. Nul n'écoutoit d'une oreille plus attentive tous ces proverbes à qui les gens de Reims donnoient de si vives et piquantes tournures, ces sobriquets qu'ils peignoient de si brillantes couleurs, tous ces caquets et commérages qui , dans ces bouches friandes de mots gaillards, devenoient de vrais petits drames, pleins de vie, de malice bourgeoise et de réalisme brutal. Ses fêtes à lui et sa véritable école , c'étoient ces jours des hautes féeries où le vieil esprit populaire se réveilloit, aiguisé et comme rafraîchi parle travail journalier -et le silence des jours ouvrables. Il trouvoit là ces Noëls si naïfs où l'on maudissoit la femme qui , « pour un morceau , las ! si petit «, n1)us avoit fait chasser du Paradis, ces Chansons champenoises, ces vieilles rimes de Gobin de Reims, de La Chèvre de Reims, dignes et grossiers jongleurs qui ne paroissent pas avoir rencontré dans leur ville natale

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ni ces pudiques pastourelles, ni ces solennels amours, que Thibaut de Champagne avoit sans doute inventés. Il trouvoit là enfm les ballades du grand poète Eustache Deschamps, non point peut-être celles qu'il avoit composées sous l'influence des gens de Cour, mais celles-là qui sortoient plus directement des vieilles traditions trouvères et des tendances primitives du génie Champenois, la Charîre des Enfans de Vertus, les ballades de la Mousîarde, sur le Bien d'Autrui , de l'Ordre du Cordier, contre les Mariniers, etc. Par-dessus tout régnoit en grand triomphe le Roman de la Rose , qui concordoit parfaitement avec les inclinations sceptiques du siècle et la position où étoit descendue la femme. Aussi étoit-ce un bonheur sans pareil quand, pour compléter une joyeuse veillée , on alloit chercher rue Saint-Pierre-le-Vieil quelque ménétrier à longue mémoire, qui récitoit, au milieu des éclats de rire, les fabliaux consacrés à la malice des femmes.

L'esprit de Coquillart dut être aussi singulièrement frappé par la vive allure de quelques personnages des Mystères ; il n'oublia pas plus tard Espringallant, Jabot, Mammissart, Guilîeri, jeunes galans de Jérusalem qui dansoient en bonne et gorgiase vesture avec Louppette , Argine, Agrippine et Delbora , jeunes beautés fringantes du même pays, tous chantant, sous les yeux

Coquillart. — I. d

1 Etude

paternels du bonhomme Caïphe , la ronde « Hé vogue la galée ! »

Y avoit trois filles, Toutes trois d'un grand , Disoient l'une à l'aultre :

Je n'ay point d'amant.

Et hé ! hé !

Vogue la galée !

Donnez lui du vent.

Cette poésie hébraïque jouissoit d'une grande faveur auprès des bourgeois de Reims,

A ces premières années passées à Reims , oià Coquillart fit sans doute ses études de grammaire dans un des trois importans collèges , des Bons- Enfans, des Crevés ou de Saint-Denis, succéda vraisemblablement le séjour de Paris , où les jeunes Rémois venoient alors étudier le droit , l'université de Reims n'ayant été reconstituée qu'un siècle plus tard. N'étoit-ce pas à Paris, d'ailleurs, comme disoit Fazio degli Uberti, que les sciences sacrées et humaines chantoient nuit et jour de leurs voix divines ? Et puis, ce qui étoit beaucoup plus important , ne disoit-on pas en toute province : Il est sage et bon clerc, car il a longtemps étudié à Paris ? — Donc

Il alla gaudir à Paris,

Et hanta tous legiers esprits.

Joyeux enfans de plaisance.

SUR COQ.UILLART. li

C'étoit là dans une certaine mesure la prophétie de son avenir. Il entra dans cet amoureux vergier en marmousant ses rêves d'or, comme parle Eustache Deschamps , et en chantant la ronde des jeunes fringantes de Jérusalem :

Hé ! vogue la galée !

Donnez-lui du vent; Hé! vogue la galée^ Nuit et jour sans cesser!

Il n'eut pas sans doute de peine à payer sa bienvenue, qui ne se montoit qu'à vingt sols, puisqu'il n'étoit ni noble ni pourvu de bénéfices , et à prouver qu'il ne méritoit guère cette qualification de brute et d'imbécille que les dictons de l'Université donnoient à ceux de sa nation. Il étoit là libre comme l'émerillon sauvage; il n'avoit pas pour bandeaux à son imagination ces murs épais que maudissoit Villon , et il pouvoit dès maintenant préparer en quelque sorte son avenir en choisissant ses compagnons.

Coquillart rencontroit en effet dans l'élite de ses camarades les trois sortes d'écoliers qui dévoient, à des titres divers, dominer la littérature du siècle. Les uns , graves et pieux , studieux et savans, recevroient quelque bénéfice, récompense de ces longs labeurs théologiques qui les retenoient aux écoles jusqu'au seuil de l'âge mûr; puis dans les canonicats, les monastères ou à la cour des princes, ils alloient, comme les

Hj Etude

Molinet , les Crestin , les Lemaire de Beiges et les Martin Franc, composer les Chroniques, traduire les auteurs latins , inventer les longs Poèmes allégoriques. En somme, après avoir fort ennuyeusement fait manœuvrer pendant un siècle dame Vénus et Cupidon, son garçonnet, après avoir pendant ce même temps fort laborieusement écorché la peau de ce povre latin, ils dévoient livrer la langue et l'esprit François aux poétiques expériences de la Renaissance. Les autres, esprits vifs et hardis, moitié laborieux, moitié amis du plaisir, mais ennemis de la débauche, dévoient retourner dans leurs villes natales. Là, gens de loi , fonctionnaires de la Commune ou grands bourgeois, ils iroient , en s'inspirant du génie de leur province , réveiller quelques échos de la littérature du Moyen Age ; ils réciteroient dans les réunions joyeuses les Ballades gaillardes ou les Rondeaux satiriques, les Complaintes grivoises ou les Chansons équivoques , et célébreroient ainsi les scandales et commérages de la cité. La troisième classe se composoiî de pauvres hères qui avoient apporté à l'Université le prix de quelque bon lopin de terre gagné à grand'peine par la charrue paternelle, maintenant traîneurs de coutelas et orateurs de tavernes. Ceux-là se trouvoient destinés à devenir les poètes de la Cour des Miracles , à traîner par toute la France les plus mauvaises traditions des vieux jongleurs , à égayer les enfans perdus ,

SUR COQJJILLART. liij

les truands, les tire-laine, en leur chantant la chanson du Pauvre Escolier :

Les dyables m'ont rompu ma houppelande, Et ma chappe est par vin toute perdue ; Mieux m'eust valu chasser en une lande.

Le jeune étudiant Rémois tenoit de son origine bourgeoise une tendance à se garder prudemment des extrêmes. Sa nature d'esprit, son éducation , la voie qui lui étoit tracée par la position paternelle, ne lui permettoient pas de se ranger dans la première de ces trois classes : il s'en consoloit en disant que, si les chevaux courent après les bénéfices , ce sont les ânes qui les attrapent. Mais il étoit l'enfant de la bonne et riche bourgeoisie, et c'est, malgré une certaine ressemblance de gaieté et d'esprit, ce qui constitue une grande différence entre lui et Villon , qui touchoit au peuple. Il ne lui falloit pas, comme à celui-ci , inventer les plus étranges expédiens et fouiller parfois dans les poches sans défiance pour trouver les vingt sols que l'Université exigeoit chaque année de ceux qui suivoient ses cours , et les cinquante sols qu'ils dévoient payer pour l'examen de Licence. Le fils de maistre Guillaume, Conseiller de Reims, n'avoit pas non plus, comme le pauvre Villon, besoin de vendre ses livres et ses robes fourrées de l'hiver pour, au printemps, donner une aubade à sa belle.

En outre, Coquillart avoit bien une imagination

liv Etude

aussi vive, mais moins rêveuse , une nature plus positive et moins paresseuse. Il voyoit devant lui sa carrière ; il n'étoit point mordu par cette mélancolie que donne l'incertitude de l'avenir, par le besoin de jouir d'une vie qui sera peut-être et si courte et si misérable. Quoiqu'il fût hors de la cité Rémoise , il se sentoit toujours tenu par cet amour de l'ordre , presque déjà classé dans cette forte hiérarchie qui faisoit le bonheur de la Bourgeoisie du Moyen Age. Malgré les entraînemens, il s'arrêtoit toujours à cette limite extrême et périlleuse oij le plaisir cesse pour devenir la débauche irrémédiable et l'abandon de soimême. Ainsi il connoissoit bien ces insignes débauchés, Perrenet le Bastard , Jehan le Loup, Chollet , qui savoient si adroitement voler les canards dans les fossés de Paris ; mais il n'étoit pas leur ami, il arrêtoit sa camaraderie à Michault du Four, le Prince des Sots. Il se sentoit entraîné seulement vers ces gracieux galans que Villon devoit suivre aussi aux temps de sa splendeur, danseurs , sauteurs , vifs comme dards , aigus comme aiguillons , gens d'esprit , « un petit estourdiz ». Rien ne nous prouve qu'il montrât un profond dégoût pour ces femmes galantes , ces grandes jonchere^ses , comme il les appellera , ces Parisiennes si subtiles et si vives langagières qui se tenoient aux portes des écoles ; il fera même plus tard le portrait le plus simple et le plus vrai de la grisetîe de Paris , — grosse,

SUR COQJJILLART. Iv

courte , bien entassée , avec la hanche bien troussée , le bec ouvert pour recevoir dons et baisers, pour dire aussi le gentil mot de gueule, l'oeil comme taillé et lançant des étincelles ainsi qu'un diamant à facettes, toujours prête, avec son petit musequin éveillé , à chasser à la pipée, c'est-àdire à poursuivre de ses regards aigus tous ces gros niais chargés de bijoux et contrefaisant les gaillards à bonne fortune. — Toutefois il se gardoit bien de se faire le compagnon de la belle Heaulmière. Sans doute aussi , comme Villon, il aimoit, le soir venu, à aller voir en quelque église ces vives commères Parisiennes, assises sur le bas de leur robe , et là , pour se reposer des longues patenôtres des hautes fêtes , devisant sur les merveilleuses vertus des voisins et voisines. Il y entendoit des jugemens plus beaux que ceux de Salomon , des dictons plus réjouissans que les Distiques du sage Caton. Ces fêtes populaires de la parole , ces naifs déhridemens de langue , dévoient être toujours ses inspirations et son bonheur.

A cette époque du reste, il se faisoit une sorte de transformation dans la partie bruyante des écoliers. Ilsn'étoient plus ces sicaires contre lesquels l'Official de Paris avoit dû lancer tant d'excommunications ; ils ne portoient plus vers la politique cette fièvre turbulente qui les avoit rendus si redoutables au commencement du siècle ; ils dirigeoient maintenant leur activité vers

Ivj Etude

la galanterie légère et brillante. Coquillart, dans sa vieillesse, accablera de ses satires cet amour du luxe extérieur, et bien fera-t-il , car il le trouvera installé, en place des vieilles mœurs, au foyer domestique de la Bourgeoisie ; néanmoins il dut subir un instant son influence , et il se laissa enivrer par toutes ces énervantes douceurs de la vie Parisienne qui civilisent au profit des femmes les grossières et provinciales natures.

C'étoit une grande fête pour lui quand il pouvoit rencontrer Tapissier, Carmen, Cesaris, qui chantoient à la vieille mode, et Verdelot, le plus habile joueur de doulcine et de flageolet. Ils ne valoient pas, à vrai dire, Guillaume du Fay et Binchois, qui venoient d'inventer une nouvelle et mélodieuse méthode pour déchanter, c'est-àdire chanter à deux voix. On les disoit pourtant eux-mêmes dépassés par les Anglois , qui suivoient, en haute et basse musique, la méthode de Dunstable et faisoient l'étonnement de la cour de Bourgogne. Il semble nous indiquer aussi combien souvent on le voyoit errer par les rues vêtu de vert comme l'arbre du Mai, la toque ornée d'une branche de verdure , symbole d'amourettes. Il marchoit, musant aux fenêtres, regardant avec un gracieux sourire les jeunes filles qui arrosoient d'une main nécessairement tremblottante les giroflées, la parure du prochain bal. Quelquefois il fréquentoit les gens de Cour, et cidtivoit la littérature à la mode , du moins il le

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laisse entendre dans le Monologue du Puys et le Blazon des Dames. Quelquefois aussi , pour plaire à ses protecteurs, il composoit ces ballades, ces rondeaux où il

Mettoit chevaux et lévriers, Hérauts, échansons, escuyers.

Il falloit le voir, quand il avoit passé les nuits à chercher les mots nouveaux , les nouvelles rimes sur la gracieuse prison d'amour, partir dès le matin avec Henriet et son compagnon Jacquet, musiciens ordinaires des riches écoliers. Ils s'en alloient tous trois donner l'aubade à quelque riche et bienveillante bourgeoise. Combien plus tard il trouvera ce temps plaisant et cette musique jolie !

Où estes-vous , chantz de linottes , De chardonneretz ou serins'.

Qui chantiez de si plaisans notes Soubz les treilles de ses jardins?

Où estes-vous, les tabourins, Les doulcines et les rebecz, Que nous avions tous les matins Entre nous aultres mignonnetz ?

Il ne paroît pas que ni le siècle , ni les écoliers, ni Coquillart, fussent fort enthousiasmés d'amour platonique. Il passoit vingt fois par jour dans la rue où demeuroit sa Dame , mais c'étoit moins pour saluer langoureusement ses fenêtres, adorer la porte et baiser en grande détresse la cliquette

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de l'huis que pour montrer ses beaux habits. Aussi , quand il rencontroit ses joyeux compagnons : — Bona dies soit aux mignons ! — Oij allez-vous? D'où venez-vous? — Peut-être revenoient-ils de quelque honnête festin , mais à coup sûr ils se trouvoient sur la route de quelque amoureux banquet. Qu'y pouvoit-on faire sinon danser ? et le diable sait si l'on se faisoit fête de mener sauter ces commères de si facile humeur. Le corps bien fait et gracieux , vif et hardi , éveillé comme sauce piquante , Coquillart s'en alloit donc chantant parmi les demoiselles :

Hé ! vogue la galée Nuit et jour sans cesser!

pendant qu'entre les mains des jeunes filles le chapelet de fleurettes poursuivoit sa ronde au son des couplets amoureux. Il ne négligeoit pas pourtant sa dame par amour. Elle l'avoit séduit par son plaisant sourire et sa naïveté. Ne diroit-on pas une enfant , tant elle rit gentillement et sans faire bruit ! Elle a les yeux vairs, la bouche petite, et elle marche si légèrement en faisant un tas de minettes ! on croiroit qu'elle s'avance à travers un fagot de jeunes épines. — Et notre amoureux va gratter à sa porte , toujours fier de sa fortune et émerveillé de sa bonne mine. Tantôt à pied , portant robe de fm camelot , la cornette de velours ornée de bijoux , il court , traînant le patin , tracassant les pavés ; puis demain , monté

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sur une belle haquenée , vêtu d'une robe richement fourrée, il s'avance suivi de son page, faisant feu sur les pierres de la rue, montrant partout son beau costume et ses gentils brodequins.

Telle étoit selon toute apparence la vie du riche et hardi escolier. Cependant une telle vie ne pouvoit toujours durer. Coquillart étoit un joyeux jeune homme ; mais il possédoit à un haut degré ce mélange de sens et de finesse qui distingue la race Champenoise. Il se disoit bien qu'il ne seroit jamais un de ces clercs jusqu'aux dents qui ont avalé leur Digeste ; mais il étoit trop ambitieux pour vouloir devenir un de ces Avocats sous l'orme et Procureurs des mouches, un de ces Licenciés sous la cheminée , grands savants devant leur chambrière , qui étoient la risée de sa satirique patrie. D'ailleurs les récompenses que la cité promettoit au travail , à la probité, à l'intelligence, la place que sa parenté lui avoit déjà choisie , rien ne lui permettoit de rentrer dans la bonne ville sans étude et sans science.

Il savoit bien aussi l'avenir qui attendoit à Paris ces écoliers éternels. Cette sorte d'imagination qui lui étoit propre , et qui lui montroit toutes choses sous la forme de petits tableaux , lui avoit bien souvent représenté cet avenir sous de tristes couleurs, quand le remords et le dégoût venoient après les longues fêtes et les Ion-

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gués amourettes. Il voyoit alors Guillaume Coquillart , escorté de messire Coupaureille , maître juré Tourmenteur, s'en aller bravement, lié derrière une charrette, vêtu de léger comme il convient à un dos qu'on fustige , porter et laisser ses oreilles au pilori des Halles , pour expier quelque grand tapage ou scandale, quelque blasphème, ivrognerie ou léger larcin. Que pouvoitil devenir après cette exécution , sinon le « capitaine de la foire aux chétifs », comme disoit Eustache Deschamps, le chef de quelque bande de cinq cents malotrus si persécutés du sort , qu'ils n'eussent pu à eux tous montrer trois cents oreilles ? El quand il comparoit ce spectacle de l'avenir qui attendoit les fringans à la fm de leurs fêtes aux tableaux qu'il avoit vus si souvent pendant son enfance , pendant que sa mère , au son des fuseaux, au milieu de tous les bruits de la famille heureuse et laborieuse, lui racontoit les miracles de la douce Dame, il se sentoit oppressé comme par un cauchemar. Alors il laissoit là le velours et le satin, et il reprenoit avec ses habits de drap, qui étoient l'attribut de la Bourgeoisie, le travail, qui étoit aussi l'honneur de cette bourgeoisie.

Une partie de sa vie étoit donc donnée aux études juridiques; mais là encore Coquillart retrouvoit quelques unes de ces influences qui faisoient l'éducation de son génie littéraire. Si nous pouvions le suivre aux écoles pendant le temps

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où l'on discutoit de la nature, des droits et de la position de la femme , nous entendrions le professeur enseigner les singulières doctrines de maître Drogon de Hautvillers, célèbre professeur de droit civil au XlIIe siècle. Ces considérations juridiques, d'une dureté naive et brutale contre la nature féminine , dévoient encore contribuer à augmenter dans Coquillart ce mépris de !a femme qui est un des plus singuliers côtés de son génie.

Au milieu de cette existence donnée tantôt au plaisir, tantôt au travail , la fin de ses éludes universitaires arriva et le trouva oscillant entre les deux côtés de sa nature. Subiroit-il l'entraînement de cette tendance à la vie et à l'observation extérieures ? Se laisseroit-il emporter par le besoin de voir et par l'imagination? ou bien obéiroit-il à ces qualités qu'il avoit plus particulièrement héritées de la Bourgeoisie du Moyen Age, l'intelligence des choses positives, le développement du sens commun et l'amour de la morale ?

En suivant la première de ces tendances, il pouvoit prendre la littérature comme carrière, devenir le plus dévergondé des trouvères errans et sans soucis , exagérer en un mot son cynisme jusqu'aux Contredits de Marcoul et de Salomon , jusqu'au Dit de Richaud et au Roman de Trubert , ou bien il pouvoit encore , restant à Paris en qualité de secrétaire de quelque seigneur, lut-

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ter douloureusement au nom de la science contre son génie original et devenir à la longue un pâle disciple d'Alain Chartier. Heureusement la pensée de Dieu, le respect des traditions, la préoccupation de faire une bonne maison en suivant la carrière paternelle, le désir de ne point déshonorer son lignage , toutes ces idées avoient conservé encore une grande partie de leur pouvoir, et opposoient un puissant obstacle à la vie de caprice et de fantaisie. Nous avons dit aussi que la fierté communale étoit fort développée dans la bourgeoisie Rémoise , et toujours la vieille et noble cité avoit exercé une fascination étrange , à laquelle nul de ses enfans n'avoit pu résister. Toujours ils avoient les yeux tournés vers elle , l'honneur, presque la tête sacrée du royaume de France, et toujours c'étoit là qu'il leur falloit revenir. Eustache Deschamps lui-même ne l'avoit-il pas dit ':" Il n'y étoit point né pourtant ; mais quand il avoit dû la quitter, il étoit parti bien malheureux. Long-temps il avoit regardé ces mille clochers qui avoient sonné tant d'heures joyeuses, et lorsque le plus haut d'entre eux s'étoit confondu à l'horizon avec le ciel bleu de la douce Champagne, il s'étoit agenouillé et s'étoit écrié en pleurant : « Adieu te dis, noble cité de Reims. )>

Coquillart voyoit bien aussi que la littérature étoit devenue plus que jamais un accessoire, l'emploi d'un moment de loisir, non un métier. Guil-

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laume de Machault , poète champenois et secrétaire du roi Jean, étoit bien arrivé par la faveur de la Cour jusqu'au canonicat de Reims; mais la faveur royale ne se tournoit plus maintenant que vers les gens de guerre. La Féodalité s'en alloit aussi ; les seigneurs n'étoient plus que de pauvres protecteurs , et il se rappeloit quelle peine Deschamps avoit eue à obtenir une houppelande du duc de Bourbon et un cheval du duc de Bar. — A gens de lettres honneur sans richesses , — disoient les vieux proverbes, qui faisoient au contraire toute sorte de gracieuses promesses au noble métier de i'advocasserie , car l'argent tremble devant la porte du Juge et de l'Avocat, tant il est sûr d'y entrer un jour, et le vent n'entre jamais dans la maison d'un Procureur, tellement ce bienheureux argent en bouche tous les -trous. S'il est vrai d'ailleurs que les hôtels des avocats sont faits de la teste des fols, notre Bachelier es lois savoit bien qu'il trouveroit dans sa ville natale les matériaux d'une belle construction. Peut-être aussi entrevoyoit-il déjà, dans un lointain avenir, quelque vieille figure ridée, mais joyeuse encore, coiffée du bonnet rond aux riches fourrures et appuyée sur le dossier sculpté d'une stalle de chanoine. Il lui sembloit qu'en passant on saluoit dévotieusement cette honorable personne du nom de monseigneur Guillaume Coquillart! Il n'ignoroit pas en effet que le canonicat étoit parfois dans la cité la récompense su-

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prême de l'intelligence unie à une vie chrétienne et laborieuse.

Il revint donc à Reims s'installer à titre de practicien, ce qui étoit se faire moitié avocat, moitié procureur. Il rentra sans arrière-pensée dans la vie bourgeoise; il y fit rentrer aussi, comme à leur bercail , son esprit , son intelligence , ses instincts et ses désirs. Il se sépara complètement des influences hostiles à la moralité de sa vie , à l'originalité de son génie, et il se jeta résolument dans le travail.

Installation dans la cité.

endant le temps que Coquillart avoit ^ passé loin de sa ville natale, le calme et la paix, qui y étoient entrés à la suite de la Royauté , avoient de jour en jour étendu leur influence. On avoit bien senti encore, et on les sentira jusqu'à la fin du siècle, ces sortes de soubresauts sans lesquels ne finissent ni les guerres civiles ni les révolutions. Le menu peuple surtout avoit été fortement ému par une sorte de prédécesseur de Luther, Thomas Connecte, qui s'en alloit faisant par toute la France une guerre acharnée aux hennins, aux grandes cornes, à tous les atours des femm.es. Mais la foi en la Royauté et le respect de l'autorité étoient revenus , tout tendoit à rentrer dans

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son état normal. La bourgeoisie Rémoise avoit tellement souffert pendant sa période d'orgueil et d'indépendance, elle aimoit tellement ce roi qui l'avoit délivrée des angoisses de la dictature, qu'elle s'abandonna à lui tout entière, et l'on peut mesurer la grandeur de ses souffrances par l'étendue de ses sacrifices. En résumé, pendant tout ce temps, quelque ruinée qu'elle fût, elle ne refusa ni les saluts d'or nécessaires à la continuation de la guerre , au rachat des villes , ni les hommes , soldats ou pionniers, qui alloient périr au siège des places fortes ou dans les escarmouches. Elle étoit redevenue la bourgeoisie fidèle d'une ville qui se disoit le chef et l'honneur du royaume de France.

C'étoit surtout l'archevêque , monseigneur Regnault de Chartres , chancelier de Charles VII, qui servoit d'intermédiaire entre la ville de Reims et le Roi. Il n'oublioit jamais ses enfans bienaimés , et , à de bien courts intervalles , on voyoit arriver quelque courrier aux armes de France , quelque Chevaucheur du Roi, apportant une lettre de monseigneur le Chancelier. C'étoit toujours un grand événement. Par là il tenoit la cité au courant des affaires politiques et des nouvelles de la Cour. Ces naïves et simples missives racontoient toute l'histoire du temps. Tantôt elles montoient jusqu'aux plus amples renseignemens touchant les mouvemens des armées belligérantes , tantôt descendoient jusqu'aux plus petits dé-

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tails des commérages sur la Pucelle ou des vols faits dans la garde-robe du Dauphin ; elles étoient la vraie gazette du temps, et jouoient à peu près le rôle de la presse actuelle. Elles se répandoient par toute la ville , et , au sortir de la salle du Chapitre ou du Conseil, où elles étoient lues d'abord, elles descendoient dans toutes les oreilles, elles devenoient la conversation de tous. Dieu sait de quels commentaires hardis elles se trouvoient ornées quand elles arrivoient au coin du feu de quelque politique de l'état et artifice de barberie, ou de quelque autre diplomate des petits métiers. Ces lettres avoient bien, il est vrai , un côté désagréable , et il étoit rare qu'elles ne se terminassent pas comme l'épître de l'Ecolier Champenois : «Je vous mande argent et saluts. « Ne falloit-il pas racheter Épernay des mains de Chastillon, aider ce pauvre duc d'Orléans à trouver les 20,000 écus d'or de sa rançon , et remplacer les serviettes volées au Dauphin ? Cela du reste étoit demandé si courtoisement, qu'il n'y avoit pas moyen de refuser. Et quoique les plus riches bourgeois eussent été obligés de fondre leur vaisselle d'argent quand monseigneur Regnault mourut , en 1 444, il n'en fut pas moins , dans les éloges funèbres que prononçoient les bouches savantes de la cité , le pacificateur des princes , l'œil vigilant du royaume.

C'étoit vers cette époque que Guillaume Coquillart rentroit au foyer paternel. Il y retrouvoit

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assises au coin du feu , chantant au son des mêmes fuseaux et murmurant leurs éternelles joyeusetés , ces impressions qui avoient gouverné son enfance , ces influences qui alloient diriger son avenir. Elles étoient lès fées protectrices des lignages bourgeois , et elles avoient attendu l'enfant prodigue. Il ne leur avoit guère été infidèle du reste , et il alloit devenir leur illustre et docile élève jusqu'à la fm de sa longue carrière. Il entra résolument, avons-nous dit, dans cette vie chrétienne et laborieuse qui étoit alors encore imposée par les mœurs générales, et qui se trouvoit ainsi la seule respectable , la seule utile et conseillée par l'ambition. Il arrivoit à titre de Practicien , noble état dans la ville de Reims, représenté au Conseil comme le Clergé, les Nobles, les Bourgeois et les Marchands, et souvent même passant avant les nobles sur les actes des délibérations. Il fut accueilli, l'on pense bien, et escorté à son arrivée par tous les proverbes qui étoient, dans la bonne ville, en possession publique, paisible et immémoriale de donner l'aubade à tout débutant dans la carrière judiciaire. Notre praticien n'étoit pas homme à rester court : il vivoit depuis longues années dans l'amitié des proverbes.

Il se mit de grand courage à poser les fondemens de son avenir, et l'on ne tarda pas à reconnoître en lui un de ces hommes qui ont l'œii à garder et à bien gouverner leur fait. La bour-

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geoisie de ce temps avoit en effet pour règle stricte de travailler sans distraction jusqu'à la fortune gagnée; après cela, les uns prenoient Içur repos dans la direction générale de la famille ou dans les charges municipales , d'autres dans les cloîtres, quelques autres dans la littérature.

Les circonstances étoient favorables pour Coquillart. Dans la ville de Reims, il est vrai, un avocat ne gagnoit guère que huit sous parisis pour servir de conseil en un procès , et il falloit faire de bien nombreuses écritures pour avoir vingtquatre sous ; mais le Moyen Age étoit volontiers processif, et les procès de Champagne étoient aussi célèbres que la fausse monnoie de Paris. La coutume de Reims régissoit non-seulement le bailliage du Vermandois , mais aussi la comté de Champagne et le bailliage de Vitry. Il y avoit là un vaste champ à moissonner. La position paternelle lui avoit fait des protecteurs et des amis ;* aussi, dès 1446, le Garde du sceau du bailliage lui avoit demandé un rapport sur des difficultés intervenues à propos de la police des marchés. Sans doute il n'étoit pas aussi savant que M^ Gérard de Montfaucon , qui faisoit en ce moment le premier commentaire de la coutume de Reims ; il n'étoit certes pas aussi bien posé dans la ville que Me Jehan Cauchon , M^ Henry le Membru , licenciés es lois, qui appartenoient aux premières familles municipales; peut-être même n'étoit-il pas aussi habile que Jehan de La Sure et Henry

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Payot, ses confrères, procureurs comme lui en courî-laye. Pourtant , qui l'eût vu et entendu à l'auditoire de la Pierre-aux- Changes , où se lenoit le tribunal de l'Archevêque, celui-là l'eût distingué parmi tous les avocats , les conseillers , praticiens, bacheliers ou licenciés en lois ou en . décrets qui composoient l'auditoire de M . le Bailly . ^elui-là eût pu prédire aussi qu'il y avoit dans l'espèce particulière de son esprit des qualités qui fascineroient le populaire Rémois. Nous pouvons nous le figurer là au milieu des merveilles de son éloquence, et, à juger de son talent oratoire par sa poésie , il semble avoir aimé à se précipiter in médias res , détestant les exordes et oraisons préparatoires. Plutôt fm, ingénieux et vif , que large, ample et éloquent, il avoit pour ennemis ordinaires les déductions et transitions , que ne respectoit guère la promptitude de son esprit ; mais par cette vivacité même il pouvoit parvenir à l'éloquence , c'est-à-dire que par un effort suprême , comme par colère , il arrivoit , presque à bout d'haleine, à une sorte de puissance de parole, procédant par saccades et par énumération.

Cependant il ne déployoit pas là toute son activité, et c'est dans les autres détails de la vie de la cité qu'il satisfaisoit les plus originales tendances de sa nature. La politique chrétienne, qui avoit constitué la vie sociale du Moyen Age, avoit bien posé le travail rude, persistant et régulier, comme la loi de ce monde ; mais elle avoit aussi

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permis des fêtes nombreuses , pleines de mouvement et d'intérêt, où les esprits venoient s'absorber entièrement, trouver une réaction puissante contre la fatigue journalière, et qui favorisoient l'activité de l'intelligence en même temps que le repos du corps. La diplomatie bourgeoise avoit toujours compris et secondé les vues de cette féconde sagesse. Dans l'intérêt de l'industrie aussi bien que pour éloigner le populaire des agitations politiques , elle avoit eu soin de diriger son activité vers les fêtes religieuses, qui réveilloient par des images brillantes la pensée de Dieu ; vers les plaisirs publics et les réunions, qui satisfaisoient l'amour du merveilleux et la manie conteuse de nos pères. La nation Rémoise, plus que toute autre , aimoit ces distractions ; elle n'avoit pas , comme la Bourgeoisie du nord , des chambres de rhétorique; comme la Noblesse du midi, des Cours d'amour et de plate littérature : sa verve et sa vivacité brutale ne s'accommodoient pas de ces entraves. Cette observation qui travailloit à l'emporte-pièce, si je puis dire, cet amour de la réalité , mais surtout de la réalité excentrique , désordonnée et joyeuse, tout cela ne se trouvoit à l'aise que sur la place, au milieu du bruit, dans les réunions, parmi les commérages. C'est ce qui explique le génie original, indépendant, cynique et réaliste de Coquillart.

Dans la première pairie ecclésiastique du royaume , les fêtes religieuses, on le comprend ,

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étoient fréquentes et remuoient profondément la curiosité générale. Tantôt c'étoient les Joyeuses entrées des archevêques, les inventaires et exhibitions des riches châsses et des insignes reliques, les émouvantes cérémonies des Conciles; tantôt cette fête de la Dédicace, qui attiroit à Reims cent mille personnes. Puis venoient toutes ces processions qui étoient célèbres jusqu'aux marches d'Allemagne, celle de la Fête-Dieu, celle de la Pompelle à Sainte-Timoihée , celle du Grand- Bailla, espèce de dragon symbolique de la même fam.ille que la Gargouille et la Tarasque , celle des Pèlerins et de Saint-Christophe à l'église Saint-Jacques, la fête des Etoupes, la procession des Harengs, et tant d'autres. Le populaire se ruoit à ces processions avec un empressement infmi , car il y avoit introduit ce mouvement dramatique , ces naïves images qu'il aimoit par-dessus tout, et il y avoit ainsi posé , grossièrement peut-être, mais énergiquement , le cachet de sa poésie et de son génie.

La Bourgeoisie, elle, recherchoit dans cet ordre de distractions des plaisirs non moins vifs, non moins agités, mais un peu plus intellectuels. Sans doute elle ne méprisoit pas les bruyans ébattemens de cette fameuse foire de la Couture, qui duroit toute une semaine, de Pâques à Quasimodo , et pour la protection de laquelle le pape Alexandre III avoit lancé anathèmes et excommunications contre ceux qui attaqueroient les

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marchands en chemin pour s'y rendre. Elle ne dédaignoit pas non plus tous ces exercices du corps qui étoient toujours des occasions de fêtes, les défis entre diverses communes sur le fait du jeu de paume, et surtout les luttes du noble jeu de l'arbalète. Ce gentil jeu, (( tant noble et plaisant que toutes créatures se doivent réjouir d'en ouïr parler v. . étoit parfaitement organisé dans la ville de Reirns, rue de Cérès et au jardin du Ban Saint-Rémy, avec son Empereur, son Roi et son Connétable , son cerf d'argent aux cornes dorées, de la valeur de neuf livres tournois, qui étoit la récompense du plus adroit, et son image de Sainte-Barbe, signe de commandement. Monseigneur l'archevêque, Jean Juvénal des Ursins, étoit un des chevaliers du noble jeu, à telles enseignes qu'à sa mort Coquillart, son exécuteur testamentaire , eut des difficultés avec l'Empereur des arbalétriers, Colart Boucquin, lequel réclamoit, et à bon droit , ainsi qu'il fut jugé par M. le Lieutenant, l'arbalète du défunt chevalier. Tout cela offroit certes des occasions de bruit et de bonheur ; mais il falloit surtout à la Bourgeoisie les moralités satiriques qui se jouoient dans la Commanderie du Temple , les belles joyeusetés qui se célébroient durant le gras temps, le jour des Brandons et à d'autres époques. Ces joyeusetés morales et allégoriques demandoient bien des heures de réflexion aux graves et ingénieux bourgeois, à Coquillart surtout , qui devoit

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être un des grands inventeurs de telles histoires et un des plus zélés à en accoutrer les personnages. On représentoit en effet, par personnages se promenant à cheval , les misères d'Amour, la folie de Jeunesse, « les sages et gens de grande renommée du temps passé, et la manière comment ils avoient été trompés par les femmes, n

Rien de tout cela néanmoins ne valoit pour les bonnes villes du Moyen Age cette grandiose représentation de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, qui revenoit tous les ans à Reims aux environs de la Pentecôte. Elle remuoit la cité de fond en comble, occupoit pendant huit jours entiers toutes les imaginations, et elle devoit exercer sur les tendances littéraires une influence que nous pouvons comprendre.

Qu'on se transporte en effet au milieu de ces seize mille individus de toutes classes qui sont accourus pour assister au Mystère. Beaucoup d'entre eux sont venus des bourgades voisines à trente lieues à la ronde; comme les héros d'Homère , ils sont liés par les hens de l'hospitalité réciproque avec les familles Rémoises ; avant la grande fête , leur arrivée a déjà ouvert les cœurs, ils ont apporté à leurs hôtes les joies de cette hospitalité. Ils sont là tous, étrangers et citadins, au milieu des splendeurs de l'été , et ils ont rejeté pour huit jours tous soucis, toute préoccupation. Dès la veille, qui étoit le dimanche d'avant la Pentecôte, on a fait la montre du

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Mystère : les plus honorables personnes de la ville, accompagnées d'une centaine d'autres acteurs, sont passées en grand triomphe, revêtues un peu à la mode du XVe siècle sans doute , mais chacun avec les attributs de son rôle. Maintenant, la messe du Saint-Esprit dite de grand matin , les enfants de chœur chantent des motets merveilleux , et l'on va commencer la première de ces neuf pièces, qui dureront chacune près de dix heures. Les illustres personnes que la commune a invitées sont assises en place honorable à côté des plus puissants clercs ou laïques de la cité. L'Echevinage a fait provision de nombreuses queues de vin ; au nom de la ville , on distribue des rafraîchissements aux spectateurs et aux acteurs, pendant qu'à leur tour les plus riches d'entre ces derniers ont fait établir de place en place des buffets tout reluisans de vaisselle d'argent , oh l'on offre à tout venant le vin et les pâtisseries. Le théâtre montre le Paradis, la Terre et l'Enfer. Tout ce qui habite ces trois régions, Dieu, ses saints et ses anges, Lucifer et sa cour, les rois du monde, les seigneurs, les hommes et femmes de presque tous les métiers, vont passer devant les yeux des spectateurs. Jusqu'au lundi de la Pentecôte, les détails du saint et merveilleux drame vont soulever dans le cœur de tous les émotions les plus diverses et les plus puissantes. On comprend quel intérêt profond et toujours constant devoit sortir de ce

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drame , qui donnoit la vie aux objets des préoccupations religieuses et journalières de tous les chrétiens. Qu'on se figure à côté de cela l'accompagnement obligé de toutes les fêtes du Moyen Age, ces tables chargées de vins et de viandes dressées à chaque porte, toutes les maisons parées et encourtinées, les feux de joie à tous les carrefours, les danses et rondes dans toutes les rues, la musique de tous les instrumens luttant comme forcenée avec les chansons joyeuses de toutes les cloches, et la ville illuminée par les lumières qui veilloient à toute fenêtre pendant la nuit entière. C'étoit là le spectacle que présentoient les fêtes de la Bourgeoisie , et c'étoit là surtout que Coquillart retrouvoit les impressions de son enfance.

Les Mystères exercèrent sur lui une incontestable influence. Son style a gardé cette vivacité de dialogue , ces locutions populaires et proverbiales qui les distinguent, la même verve, les mêmes tournures alertes et nettement coupées. Peut-être a-t-il rendu aux Mystères ce que les Mystères lui avoient donné ; dans la Vengeance de Nostre Seigneur entre autres, j'ai retrouvé bien des mots qui lui sont propres , des expressions avant lui inconnues, oubliées depuis, et je ne serois pas étonné qu'il eût eu une grande part à la création de cette pièce. Les tentures et tapisseries des églises remettoient journellement du reste sous les yeux de tous les habitans les per-

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sonnages de la Passion. C'étoit à cette époque aussi qu'on achevoit ces superbes toiles peintes dont les gens de Reims étoient si fiers , et qui dévoient rivaliser avec les modèles d'Arras et de Nancy. Ces toiles étaloient de vives peintures , des personnages richement et brillamment habillés : ce sont là aussi les qualités de la littérature de Coquillart. Cette littérature prenoit en effet son origine, de même que les images, dans le génie Rémois du XVe siècle ; comme les images aussi , elle naissoit de la réalité prise sur le fait et marquée au sceau d'une originalité intraitable. Il y a bien pourtant dans les Mystères deux qualités que Coquillart ne nous montrera pas , — la naïveté et la simplicité. Ces deux vertus auront disparu au moment où il prendra la plume , mais il les aura vues assez en honneur pendant la première moitié du XVe siècle pour qu'elles puissent lui servir de point de comparaison vis-à-vis du monde moderne. L'amour qu'il aura conservé pour elles , le souvenir des saintes leçons et des graves vertus maternelles, seront la cause de son amertume et l'aiguillon de sa satire.

En ce moment , mais en dehors des fêtes officielles, qui suivoient encore les erremens des traditions , la lutte commençoit entre cette naïveté, cette bonhomie des vieilles mœurs, et la légèreté inconstante et inconsidérée des nouvelles. L'observateur partageoit son loisir entre les unes et les autres. Pendant les temps de pénitence de

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l'Avent et du Carême , quand il falloit visiter ses vieux parens ou les graves protecteurs, il mettoit modestement un voile sur ses yeux malins , une sourdine à sa verve plaisante. Il venoit sans doute s'asseoir à quelque sérieuse veillée en l'Enclos du Chapitre , à l'hôtel de quelque savant chanoine fort épris de maistre Alain Chartier, et qui récitoit, aux jours gras, aux heures de joie folle , des bribes du Roman de la Rose, ou des extraits du Champ vertueux de bonne vie. L'avocat ne vouloit pas négliger toutes ces discrètes personnes , tous ces honorables et sages maîtres , hauts et puissans bourgeois , vieux Echevins ou anciens Maîtres jurés des grands métiers. Ils avoient été les contemporains de son aïeul et les protecteurs de son père ; ils lui disoient les relations et les vertus de son lignage , et racontoient, à la honte des jeunes gens d'alors, les merveilleuses histoires du temps de leur petite jeunesse. Toutes ces histoires, depuis les traditions guerrières de Reims jusqu'aux Légendes pieuses , Guillaume les reconnoissoit encore : c'étoient elles, nous l'avons dit, qui, en compagnie des Mystères, avoient bercé son enfance; mais ce n'étoit pas là seulement qu'il alloit chercher les semences de sa poésie. Il préféroit les réunions joyeuses , qui avoient toujours été une des grandes distractions de la Bourgeoisie , mais auxquelles les circonstances, les conséquences des troubles passés, commençoient à

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donner un caractère nouveau , plus léger et plus licencieux.

Les assemblées, les fêtes de confréries, les noces , les accouchemens , les relevailles , tous ces jeux, ces farces, Ces ébattemens, toutes ces fêtes de l'hospitalité, n'étoient pas seulement les fêtes de la famille. Elles bouleversoient joyeusement tout le foyer domestique, et elles faisoient sortir tout le linge des grands bahuts ; elles remuoient cette argenterie solennelle et ces coupes magistrales, souvenirs des ancêtres, qui ne sortoient qu'aux grands jours, et qu'on respectoit dans la bourgeoisie comme s'ils eussent été les portraits de la famille. C'étoit à toute la parenté, à tout le voisinage , presqu'à toute la ville , que de telles fêtes se donnoient. C'étoit là que se racontoit la légende dorée de la cité , les médisances , 'es contes gaillards ; c'étoit là que ve- ., oient se réveiller les échos des caquets de l'accouchée et des grands conciliabules des commères, là qu'on ébruitoit tous les grands faits de guerre contre la bourse et la tranquillité des maris. On y récitoit les ballades écrites sur les événemens scandaleux, on y dansoit les chansons composées contre tel ou telle , et dont un joueur de tabourin s'étoit em.paré pour en faire une danse. Telles étoient les Cours d'amours et les Chambres de rhétorique des dames Rémoises, « si humaines à gens de cour », comme dira plus tard Coquillart , et qui avoient depuis longtemps

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la réputation d'offrir aux étrangers « grandes festes et nobles mangiers ». Dans de telles réunions se trouvoit à l'aise cet esprit que nous avons signalé chez les anciens Rémois, cette verve agressive , peu féconde , un peu plate , rabâcheuse et accablée sous la lourdeur de la forme, nais parfaite dans les mots, les jugemens courts, les maximes et les sobriquets , évitant alors l'entortillage par une vivacité saccadée et peu grammaticale. Ces réunions étoient aussi les grands gaiideainus de Coquillart. Il s'en alloit oreillant par la ville , observant et préparant les documens de sa future poésie. Dans les réunions populaires, il cherchoit « mille mots, mille dictz d'ouvrier >>, comme il l'annonce lui-même, les locutions énergiques et joviales particulières à chaque métier. Dans les assemblées plus brillantes, il étoit à la piste des «. paroles sophistiques », comme il dit encore , c'est-à-dire toujours gaies , mais un peu plus recherchées. Il retrouvoit là ces caractères corrompus ou ridicules qu'il avoit déjà vus dans son étude de procureur sous un si mauvais jour^ poussés qu'ils étoient par les âpres passions du gain , de l'envie et de la haine. Là encore il les revoyoit à leur désavantage , en proie à des passions plus bruyantes et plus plaisantes, mais tout aussi honteuses et effrénées. Il ne voyoit ainsi ni l'humanité ni la bourgeoisie sous leurs meilleures couleurs ; il ne faut pas l'oublier, car sa littérature repose presque tout entière sur les ob-

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servations qu'il rassembloit alors. Il faisoit, à vrai dire, ces observations, poussé surtout par son instinct ; il les amassoit plutôt qu'il ne les digéroit ; il ne pensoit pas encore à la littérature.

Nous ne savons ce qui l'y poussa plus tard , mais ce dut être quelque hasard , quelque conseil d'ami, le loisir de la vieillesse, la réussite d'un essai tenté par caprice. Toutefois l'apparence peu littéraire et la tournure de simple conversation que présentent ces premiers essais prouvent bien l'absence de toute préoccupation d'artiste. Du reste il resta toujours ce que nous appelons un amateur, et nous verrons que c'est à cette réserve qu'il dut une partie de son originalité. En attendant, tout ce qui se passoit dans la cité , tout ce qui de l'histoire générale arrivoit à la ville , prenoit dans son esprit une vie particulière. Les mots, les proverbes, les observations, lui offroient immédiatement une figure connue, un tronçon de satire, une comparaison joyeuse; chaque fait aussi, chaque action, se généralisoit dans son imagination et y créoit une sorte de type. Seulement il avoit une de ces intelligences trop vives , trop impressionnables et trop emportées pour pouvoir produire en leur jeunesse. Elles ont besoin de voir souvent la même chose pour que cette chose reste en eux ; il faut que le temps fatigue cette fougue d'observation ; jusquelà elles ne peuvent rendre leurs impressions que par éclairs et par lueurs.

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Nous savons maintenant où Coquillart trouva les origines de sa poésie, et nous pouvons aussi nous représenter à peu près complètement sa vie et son caractère. Nous voyons que c'étoit une de ces singulières natures où le cœur parle peu, dont toute l'énergie repose dans l'esprit, dont toute l'activité consiste dans la lutte entre l'esprit et la raison. Ainsi, tandis que le cœur, ignorant la vivacité du sentiment , sans grand instinct du bien et sans claire vue du sens moral, ne connoît guère et ne croit que ce qui lui a été appris par l'éducation, — l'esprit, lui, est intraitable, indépendant et original ; il ne cède à rien, sinon à l'intérêt personnel, clairement démontré par une raison froide et mathématique. Tel étoit notre poète bourgeois. Esprit vif et indocile, mais caractère sérieux et positif, gai dans l'oisiveté, mais grave dans les affaires, il utilisoit cette double qualité, surtout au profit de son ambition. Ce fut la diplomatie de toute sa vie. Sa joyeuseté, sa fmesse, son brillant cynisme, lui valoient l'amour du populaire, la crainte moitié affectueuse moitié respectueuse de la Bourgeoisie, et lui ouvroient ainsi la route du Conseil de ville, tandis que son intelligence, sa gravité dans les affaires et dans sa conduite, lui attiroient l'attention du Clergé et lui faisoient une pente facile vers cette stalle de chanoine qu'il avoit entrevue comme le trône de sa vieillesse.

Il lui falloit souvent déployer une grande ha- Coquillart. — I. /

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bileté pour ménager deux opinions si différentes el marcher sans trop pencher d'un côté ou de l'autre entre deux compagnons de si diverse humeur. Parfois sans doute l'envie, les calomnies, les haines, punissoient ses satires, et le Conseil de ville s'éloignoit à l'horizon; d'autres fois la légèreté de son esprit et le cynisme de ses railleries laissoient mal présumer de son caractère, et la prébende future faisoit les doux yeux à quelque autre de ses sages confrères. Aussi, quoique sa vie ait été bien heureuse et qu'il se soit nommé lui-même Vhonneste fortuné , pourtant il nous dira un jour, dans un moment de joyeux dépit :

Car pour repos j'ay eu foulure, Pour le beau temps j'ay eu greslure.

Pour provision des sornettes ; Au lieu de faisans, alouettes; Pour chariots branlans, brouettes.

Ce fut peut-être à la suite de quelque prodigieux ébattement qui avoit fait froncer les sourcils à messieurs du Chapitre que Coquiliart, par esprit de pénitence et pour rattraper le terrain perdu , entreprit la traduction de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Cette histoire, qu'il commença à traduire le 1 2 octobre 1 460 , en la trente-neuvième année de son âge, traite le même sujet que ce Mystère : la Vengeance de Notre-Seigneur, que nous sommes tenté de lui attribuer, c'est-à-dire la prise et la destruction de Jérusalem par les Romains.

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Je n'ose pas me fier au portrait que donne de l'auteur une des vignettes du manuscrit que nous possédons. La richesse de l'appartement et des habits prouve que cette image est une œuvre d'imagination. Dans cette figure creusée, grave, longue et paisible, dans ces pommettes saillantes, dans cette bouche large, à laquelle les lèvres abaissées aux deux extrémités donnent un si profond caractère d'amertume, je ne puis voir la tête de Coquillart. C'est plutôt le masque de la réflexion, de l'étude et du travail, que de la gaieté et de l'observation des choses extérieures. Quoi qu'il en soit, c'étoit pour lui une chose importante que la traduction de Josèphe; il y travaiiloit tous les jours de grand matin sans doute , avant l'heure des affaires , et le samedi veille de Pâques-Fleuries, le vingt-quatrième jour de mars de l'année 1463,11 put, assis sur son grand fauteuil, en dicter les derniers mots à son copiste, assis sur un escabeau à ses pieds. « Il étoit, ditil, entre six et sept heures du matin. »

Je ne sais s'il avoit l'intention de faire passer à la postérité cette importante date , mais je suis bien persuadé que cette traduction fit dans la ville un bruit infini , et fut la principale cause de sa fortune. Pourtant, quoiqu'elle soit faite avec naiveté et facilité , il faut bien se garder de voir là rien qui indique le génie original de Coquillart. C'étoit une sorte de thèse qu'il offroit au jugement du Clergé, peut-être une préparation au

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grade de Docteur en décret qu'il vouloit acquérir, ou bien une manière de faire sa cour au saint et savant archevêque Jean Juvénal des Ursins, et d'obtenir ainsi quelque droit à la place de procureur de l'Archevêché.

Le temps de la littérature n'étoit pas encore venu pour Coquillart, son ambition n'étoit pas satisfaite ni le loisir possible. Les moeurs qui dévoient exciter sa verve et irriter son observation n'étoient pas encore assez tranchées; le monde moderne n'étoit pas complètement sorti du Moyen Age , et la bourgeoisie Rémoise avoit encore à livrer son grand duel au roi Louis XI avant de se reposer dans le luxe , l'oisiveté et la licence.

Noviciat littéraire.

^ ous venons de raconter la vie intime de ■Guillaume Coquillart, et nous avons vu 'combien chacune des tendances de son caractère et de son esprit étoit la conséquence, presque le résumé, de l'existence que menoit alors la Bourgeoisie dans la bonne ville de Reims. La destinée littéraire de ce poète est soumise aux mêmes influences , et c'est encore la position de Reims qui va donner leur couleur particulière , âpre , satirique et sceptique , à ses premières œuvres. Le vrai noviciat de sa poésie

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c'est la vie politique de la Bourgeoisie sous la direction de la Royauté , et c'est ce qui doit tout d'abord attirer nos regards.

Louis XI , en montant sur le trône , trouva toutes les classes de la nation sur le chemin de la guerre sociale , déjà toutes prêtes à attaquer le boulevard général, la Royauté, pour en venir ensuite à lutter sans obstacle les unes contre les autres. Le populaire, persécuteur dans les grandes villes , persécuté dans les campagnes , avoit désiré dans ses momens de détresse un pouvoir qui le protégeât exclusivement. Pendant le court espace de temps où il avoit exercé la tyrannie, il avoit à peu près compris ce qui lui étoit nécessaire pour rendre cette tyrannie plus durable : il avoit entrevu qu'il ne lui manquoit , à lui représentant le nombre et la force, que l'union et l'organisation. Il s'organisoit donc à l'abri des associations des métiers , et il inventoit déjà , mais secrètement , des mesures analogues à celles qui composent aujourd'hui la charte du socialisme. On a vu l'influence et les tendances de la Bourgeoisie. Pour la Féodalité , elle n'avoit sans doute plus tout son ascendant moral ; mais , concentrée entre des mains puissantes , elle avoit gagné en énergie ce qu'elle avoit perdu en étendue. Retrempée du reste par la guerre , qui avoit été son berceau , par là retombant un peu dans l'état barbare, elle devoit supporter difficilement à l'avenir la discipline de cette hiérarchie qui avoit été

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sa gloire et sa raison d'être. Elle étoit , et c'est ce qui causa sa ruine , entraînée à désirer la continuation des querelles. Maintenant qu'elle se trouvoit les armes à la main, elle alloit donc essayer de rentrer par la force dans les villes , d'où la diplomatie bourgeoise l'avoit chassée; dans le gouvernement de la patrie , où la Royauté ne lui avoit plus laissé qu'une place restreinte et diminuée de jour en jour.

On n'a pas généralement aperçu ces germes de la guerre sociale qui menaçoit de suivre la guerre civile, et on n'a vu dans Louis XI qu'un tyran de mélodrame. On en a fait aussi l'adversaire exclusif de la Féodalité , et en cela encore on ne l'a guère compris. Sans doute ce mépris des formalités inutiles qui est propre aux esprits puissants et actifs ; ce dédain des manières , de la pompe , de l'étiquette, qui distingue les génies indépendants, maîtres d'une position incontestée ; ce masque de bonhomie , cet amour des contes grivois et des facéties grossières; cette astuce, cette diplomatie tortueuse, préférées à la force ouverte et au bruit des armes, tout cela lui a donné l'apparence d'un bourgeois. Sans doute aussi la puissance que la Bourgeoisie devoit aux circonstances , et surtout à sa propre habileté , a forcé Louis XI à s'occuper plus spécialement d'elle et à paroître la protéger, quand il ne faisoit que la surveiller. On l'a ainsi nommé le roi de la Bourgeoisie , mais il a trompé l'histoire comme il a trompé ses contemporains : l'apparence a caché

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la personne. Incontestablement , dans les pays comme la Normandie , où la Noblesse étoit encore redoutable , Louis XI encouragea les influences bourgeoises , accorda des foires , des privilèges , des franchises , fit des visites^ de belles harangues aux bonnes villes , et passa fort gravement la revue des milices armées. Mais là où, puissante et orgueilleuse , la Bourgeoisie essaya de réveiller quelqu'une des traditions d'indépendance qu'avoient caressées ses pères , il la traita plus rudement, peut-être, que la Féodalité. En somme, il n'étoit l'ennemi ni de cette Féodalité, ni de cette Bourgeoisie : il étoit vraiment le Roi , c'està-dire l'adversaire implacable de toute indépendance de caste et de toute tendance fédérative. Il étoit le Roi en ceci encore, que sa brutalité même sauva non seulement la patrie , mais souvent l'avenir de ces classes contre qui elle s'exerçoit. C'est surtout dans la ville de Reims que l'on peut observer la querelle de ces diverses classes , la lutte sourde de la diplomatie communale contre la Royauté , et nulle part la politique de Louis XI, comme aussi les tendances du Populaire , de la Bourgeoisie, de la Féodalité , ne furent plus curieusement caractérisées.

Pendant son sacre à Reims, Louis XI s'étoit trouvé dans une position difficile : connoissant le mauvais vouloir du plus grand nombre des anciens serviteurs de Charles VII, il n'avoit pu refuser l'honneur que vouloit lui faire Philippe de

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Bourgogne , et celui-ci l'avoit accompagné à Reims à la tête de toute sa noblesse de Flandres, de Bourgogne et d'Artois. Louis n'avcit pas oublié le grand amour que les Rémois avoient porté à Philippe de Bourgogne ; il en voyoit les preuves dans la réception cordiale qu'ils faisoient à ce Duc, et il avoit pris les plus minutieuses précautions afin de cacher cet enthousiasme , ou au moins afin d'en diminuer la portée en le faisant passer pour un devoir imposé par lui à la ville de Reims. Toutefois il avoit compris qu'il falloit surtout desserrer ces vieux liens d'amitié en se rendant populaire , et il avoit promis l'abolition des impôts.

Le Roi et le Duc partis , on cueillit les impôts comme à l'ordinaire. Les bourgeois se plaignirent à haute voix , et le peuple murmura sourdement. Un mois environ après le Sacre , les gens des petits métiers s'assemblèrent , s'armèrent de toute sorte de traits , d'arbalètes , de hallebardes et autres basions de défense , coururent sus aux Collecteurs des aides, les pourchassèrent, pillèrent leurs maisons , brûlèrent leurs registres , et, dit une chronique , en pendirent quelques uns qui avoient oublié la science de bien fuir. C'étoit dans de tels accidens que la diplomatie bourgeoise brilloit de tout son éclat. Elle commença par mettre la main sur quelques uns des séditieux les plus mal renommés et dont il seroit utile de se défaire en tout état de cause , puis elle atten-

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dit. Mais Louis XI n'étoit pas homme à commencer son règne sous de tels auspices , et on apprit bientôt que monseigneur Joachim Rouault, maréchal de France, nommé commissaire du Roi en cette partie , se dirigeoit vers la Champagne , fort escorté de gens de guerre. La Bourgeoisie s'empressa d'envoyer cinq des plus habiles et des plus honorables habitans pour remontrer qu'elle n'avoit point pris part à une si damnable sédition , et que les plus compromis des rebelles se trouvoient déjà entre les mains de la justice. Le Commissaire les accueillit froidement et continua sa route. Pendant quelques jours on vit entrer dans la bonne ville une foule de marchands, manouvriers , laboureurs , portant figures étrangères et inconnues. Joachim Rouault arriva à son tour avec une petite troupe ; tous ces étranges marchands se changèrent en autant de soldats , et Reims se trouva directement sous l'autorité du Roi. Après avoir fait saisir environ deux cents des plus coupables et terrifié les bourgeois en annonçant qu'il alloit s'enquérir des complices , Joachim Rouault se contenta de punir une centaine de mutins , parmi lesquels six furent écartelés , décapités ou pendus ; les autres furent fustigés , essorillés , emprisonnés ou bannis.

La Bourgeoisie put apprendre deux choses dans cet événement, qu'on appela le micmaque de Reims : la première, c'est qu'elle venoit de rencontrer un roi qui se servoit plus habilement

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qu'elle de la politique bourgeoise ; le second enseignement, le bailli de Vermandois le lui donna à son de trompe quand il publia que « un grand nombre de gens mécaniques , sous umbre et couleur de fraternité , alliances et confédérations , tenoient des assemblées et congrégations particulières en dehors de toute juridiction , dans lesquelles assemblées ils statuoient entr'eux des édicts et ordonnances, et levoient sur eux des deniers mis en boîtes et en trésors communs. » C'étoit ainsi que la Royauté protégeoit les bourgeois malgré eux contre le socialisme . et que , tout en se défendant, elle défendoit forcément les lois de la justice, l'avenir de la patrie et de la société.

Cependant la sévérité du Roi n'avoit pas touché directement les bourgeois. Quelques années de tranquillité leur firent oublier les ennuis oij les avoit jetés le micmaque ; comme aussi le demisiècle de calme et de paix qu'ils dévoient à la Royauté avoit effacé de leur mémoire les misères et les angoisses mortelles de la guerre de cent ans. Ils n'y voyoient plus que ces rêves d'indépendance qui les avoient bercés, ces joies de la vanité et de l'orgueil dont ils ne se rappeloient déjà plus les dures expiations. Ils auroient voulu retrouver dans le roi Louis cet ami discret et respectueux de la bonne ville qu'ils avoient rencontré dans le duc Philippe; et, sentant au contraire cette main de la Royauté qui les maintenoit toujours le plus près possible du cœur de la France,

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