‹ Œuvres. Nouv. éd. rev. et annotéeChapitre 4 sur 183 · SUR COQUILLART. XCJ · texte numérisé non relu

SUR COQUILLART. XCJ

ils miirmuroient et se révoltoient intérieurement. Ils montroient leur mauvais vouloir en se faisant lents dans les choses nécessaires , inertes dans les choses utiles , taquins dans les choses indifférentes , en se plaignant sans cesse , résistant toujours, jusqu'à ce qu'ils sentissent la première flamme de la colère du Roi. Louis XI trouva bientôt un homme selon son cœur, et il envoya à ses très chers manans et habitans de Reims messire Raulin Cochinnart, qui , une fois capitaine de la ville, fit de ces si puissans et si rétifs bourgeois les plus dociles constructeurs de murailles qu'on pût voir.

Ce Cochinnart étoit une sorte de Richelieu sur un petit théâtre , un de ces esprits fermes et obstinés qui voient dans le lointain un but grand et noble, et qui y marchent droit sans s'arrêter devant nul obstacle et sans s'inquiéter des détails de l'exécution. — Dans les détails d'exécution rentrent nécessairement la vie et la fortune de ceux qui se trouvent sur le chemin. — Il avoit reçu de son maître la mission de s'opposer au renouvellement de la guerre civile , en empêchant Edouard d'Angleterre de prendre par le sacre une apparence de légitimité. Il avoit donc juré que Reims ne tomberoit pas aux mains des Anglois , et quand il avoit devant les yeux ce but , qui étoit pour lui le salut de la patrie , peu lui importoient les plaintes de Marguerite, veuve de Jehan Vakier, pillée par ses sergens, et les clameurs que faisoient pousser à toute la ville les vo-

xcij Etude

leries insignes commises par les Jehan Bresche , les Robinet Bresche, les Pernet Cabi, et les autres gens de mauvaise vie qu'il employoit à rendre malléable l'indocilité bourgeoise.

Sur ces entrefaites, c'est-à-dire en 1472, le pouvoir féodal sembla se réveiller du long sommeil où l'avoient tenu les derniers seigneurs de Reims. Le saint archevêque Jean Juvénal venoit de mourir. Son successeur, Pierre de Laval, avoit l'orgueil des grands barons ; il étoit Montmorency par les lignes paternelles, du sang de Bretagne par les femmes de sa maison ; neveu de Charles VII, cousin-germain de Louis XI , c'étoit un des plus grands seigneurs du royaume. Il arrivoit sur le trône archiépiscopal les yeu.x fixés sur la position que les seigneurs de Reims avoient occupée au Xle siècle, et il étoit décidé à faire reculer jusqu'à ces limites tous ceux qui, Roi, Abbés, Bourgeois, avoient profité des malheurs des temps pour usurper les droits du patrimoine de saint Rémy. Fier et ferme , impatient et dédaigneux, il se trouvoit au nombre de ceux qui poussent jusqu'à l'apogée de la puissance les pouvoirs jeunes et en chemin de monter, mais qui tuent sans retour les pouvoirs sur le déclin de la ruine. Il étoit né deux siècles trop tard; la Féodalité ne pouvoit plus supporter un stimulant aussi énergique.

Raulin Cochinnarl, en arrivant dans la ville , commença par attaquer en face le pouvoir féodal.

SUR COQjJILLART. XcHj

Il commanda aux Dizainiers et Connétables de détruire le château de Porte-Mars. C'étoit la forteresse féodale d'où relevoient un grand nombre des fiefs de la mouvance archiépiscopale. Les bourgeois détestoient cette forteresse. Elle étoit depuis deux siècles l'occasion de toutes sortes de négociations ; elle avoit entrée dans la campagne, entrée dans la ville , et elle empêchoit la Commune d'être complètement maîtresse de ses murailles. C'étoit néanmoins un crime de lèse-suzeraineté que de la détruire. Voyant Cochinnart décidé à ne pas reculer, les Rémois feignirent d'avoir peur de leur archevêque , firent maintes représentations, demandèrent une garantie au nom du pouvoir royal , et après avoir envoyé des ambassadeurs à Pierre de Laval pour lui démontrer qu'ils ne cédoient qu'à la force, ils s'en allèrent joyeusement détruire ces vieilles murailles , célèbres déjà dans les Romans de chevalerie. L'Archevêque comprenoit bien qu'il ne pouvoit lutter directement contre le représentant du Roi. Il fit donc circonvenir Louis XI et crut faire acte de bonne politique en demandant le titre de Lieutenant-général du roi pour le pays de Reims. Louis , plus habile que l'archevêque, le lui accorda ; il comprenoit quel avantage lui donnoit le premier seigneur ecclésiastique de France en devenant le fonctionnaire de la Royauté. Armé de ce pouvoir, celui-ci revint à Reims , fit saisir et chasser tous les acolytes de Cochinnart,

xciv Etude

et , forçant ce dernier à comparoître devant lui , « il ne savoit , lui dit-il , ce qui le retenoit de le faire mettre en sa bombarde et jeter jusqu'au Bois-Salins. )> Les bourgeois , broyés entre les deux mains de l'archevêque, quitenoient chacune un des pouvoirs principaux de la nation , s'humilièrent , expièrent encore une fois les ruses de leur politique, et promirent 900 livres pour la reconstruction du château. Mais le sénéchal de Normandie , Monsieur de Saint-Pierre , et Jehan Raquin, amis de Cochinnart, représentèrent au Roi le tort qu'il laissoit faire à ses fidèles serviteurs, et combien adroitement l'Archevêque se servoit de son titre de Lieutenant au profit du pouvoir féodal. Louis, furieux, envoya un mandement à son bailly de Vermandois ; ce mandement , brutal et injurieux pour le duc de Reims , le cassoit de sa lieutenance, déchargeoit les bourgeois de leur promesse de 900 livres, et remettoit Cochinnart à la tête de la ville. L'Archevêque vit qu'il étoit inutile de lutter, il se retira à son abbaye de Saint-Nicolas d'Angers , et Cochinnart trouva le lendemain sur sa table ces simples mots : « Le roy ne vivra point toujours ! »

La Commune étoit donc encore une fois victorieuse ; mais sa joie fut de courte durée , et la tyrannie du nouveau maître ne connut bientôt plus de bornes. On venoit d'apprendre la venue en France d'Edouard d'Angleterre; cette nouvelle apporta au capitaine de Reims le plus sûr

SUR COQJJILLART. XCV

moyen de satisfaire sa vengeance contre les officiers et amis de l'Archevêque , contre le Clergé et contre les bourgeois en général , dont il avoit remarqué la joie à l'annonce de sa chute. C'est surtout aux biens qu'il s'attaqua , et la somme qu'il cueillit par les amendes, confiscations, compositions, fut immense. Heureusement pour les Rémois , le roi ne vécut pas toujours , comme l'avoit dit Pierre de Laval , et en 1485 trois commissaires furent nommés pour interroger Cochinnart sur ses excès. Ils le trouvèrent à .\mboise , dans sa maison d'Entre-les-Ponts ; il étoit dans son lit , aveugle , cassé par la vieillesse , brisé par les infirmités, mais aussi énergique que quand il tenoit sous sa main de fer l'orgueilleuse capitale de la Champagne. Il ne nia rien , ou guère. Du reste , dès 1477 , Louis XI , averti des violences de son commissaire , fort peu irrité contre lui peut-être , mais voyant les fortifications à peu près complètes et la Commune rendue docile, Louis XI l'avoit retiré.

Aussi bien quant à Reims l'œuvre politique étoit faite , le Populaire avoit été puni dans son sang , la Bourgeoisie dans sa fortune , la Féodalité dans son orgueil, et de longtemps on ne devoit entendre parler de jacquerie , d'indépendance fédérative, de souveraineté seigneuriale.

Ce fut vers cette époque que Guillaume Coquillart entra dans la littérature.

Depuis l'instant oià nous l'avons perdu de vue,

xcvj Etude

en 1463 , au moment où il achevoit sa traduction de Flavius Josèphe, il avoit grandi en influence et avoit conquis la double position que lui promettoient ses qualités diverses. Jean Juvénal avoit pris en affection le sage et laborieux traducteur de VHistoire des Juifs ; il l'avoit nommé Procureur de l'archevêché, c'est-à-dire, après le Bailly, le premier des officiers temporels. En 1470, nous le voyons arriver au Conseil de la ville , en suivre assidûment les séances, souvent défendant les droits de l'Archevêque, et toujours veillant, dans le cercle de son pouvoir, au profit de la bonne ville. Jean Juvénal l'avoit nommé, en 1472 , son exécuteur testamentaire, Pierre de Laval lui avoit conservé sa position ; mais tout cela attira sur lui la dangereuse attention de Cochinnart. Aussi commença-t-il par le mettre, comme les grands politiques de Reims pouvoient le dire, entre l'enclume et le marteau, en le nommant un des Commissaires chargés de veiller au travail des fortifications en son absence. C'étoit l'exposer à la haine de ses concitoyens s'il se montroit sévère, à la malveillance des officiers du Roi s'il se montroit facile. Il est probable que le poète Rémois préféra la malveillance de Cochinnart, car nous voyons celuy-ci lui extorquer cinquante écus d'or et une douzaine de fines serviettes, ce qui donne une satisfaisante idée de sa position de fortune. Pendant ce temps, Guillaume cherchoit à recueillir le fruit

SUR COQJJILLART. XCvij

de sa traduction de Josèphe , et nous le voyons enfin reçu Docteur en décret.

A partir de ce moment, la période la plus difficile du travail de sa vie étoit terminée , il pouvoit être sûr de sa fortune, il n'avoit plus qu'à attendre les récompenses. Il passoit la plus grande part de ses loisirs dans la plus notable et la plus intelligente société de Reims, au milieu des Chanoines et des officiers, tant spirituels que temporels, de l'Archevêché. Dans ces réunions, on discutoit toutes les conséquences de la révocation de la Pragmatique sanction, on agitoit toutes ces questions de réforme qui remuoient alors si profondément les esprits ; on comparoit ce qui se passoit avec ce qu'on avoit vu au temps de la jeunesse, et rien de tout cela ne tomboit en vain dans l'esprit du poète. Le temps favorable étoit donc venu , qui devoit briser les dernières entraves de ce génie singulier, et tout se réunissoit pour le pousser à la poésie qui convenoit le plus à sa tournure d'esprit.

Il n'avoit pu s'abandonner à son genre sarcastique et gai au milieu des douleurs de la patrie ; mais maintenant la France étoit redevenue riche , pleine d'aise , presque agitée déjà par cette surabondance de luxe, d'activité et de fièvre hardie, qui suit toujours la paix et le bonheur. A l'abri derrière la Royauté , le caractère François reparoissoit , le rire revenoit , non point ce rire acre et plein de malédictions qui est, dans l'his-

Coquillart. — l. g

xcviij Etude

toire, l'écho des jours d'angoisses, mais ce rire léger qui voltige autour des ridicules. Pourtant la Royauté n'avoit pu procurer que le bien-être , et ce bien-être même avoit encore contribué à développer ces rudimens de dépravation et d'affoiblissement du sens moral que contenoient les crimes et les misères du passé. La foi seule eût pu reconstruire la pureté et la simplicité des mœurs , mais la foi étoit blessée pour bien longtemps, Coquillart avoit devant ses yeux la deuxième des générations qui étoient nées depuis la guerre. Cette génération ne touchoit par aucun point au Moyen Age ; elle portoit toute la peine des fautes paternelles , et elle étoit possédée par un besoin de luxe , de joie bruyante , de jouissances matérielles, qui signaloit la naissance d'un nouveau monde.

Le poète Rémois étoit surtout frappé de voir que la vie tout entière et pour toutes les classes étoit devenue une vie de loisir : chacun faisoit l'école buissonnière et passoit le temps à courir les fêtes, qui n'étoient plus réglées et organisées comme autrefois. La fantaisie entroit violemment dans l'humanité , et elle chassoit la vieille société fondée par l'Eglise. Les jeunes gens de la Bourgeoisie se conduisoient tout comme autrefois se conduisoient les seuls Jongleurs, et ils bâtissoient toute leur existence sur le plan de cette vie exceptionnelle que menoient , au grand détriment de leur conscience et de leur avenir, les

SUR C0Q.UILLART. xcix

plus libertins d'entre les écoliers. Le monde moderne prenoit donc pour règle générale de sa conduite ce qui n'avoit été que l'exception dans le Moyen Age, et ce furent surtout ces idées qui jetèrent Coquillart dans la littérature. Il avoit alors cinquante-six ans, et, quand cette foule de nouveaux masques fit irruption sur la scène de ses observations, son esprit étoit assez calmé pour lui permettre d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble de ces portraits.

En l'année 1477, on vit circuler dans les bonnes sociétés de la ville de Reims un petit opuscule intitulé le Plaidoyer d'entre la Simple et la Rusée. C'étoit un des premiers ouvrages d'honorable homme et sage maistre Guillaume Coquillart. Il fut, à un an de distance, suivi par l'Enqueste d'entre la Simple et la Rusée. Il s'agit dans ces deux œuvres du Mignon, l'amoureux par excellence, réclamé par deux femmes, la Simple et la Rusée : celle-ci l'a enlevé dernièrement à sa rivale. Dans la première pièce, Maistre Simon et Maistre Olivier, avocats , plaident devant Monsieur Jehan l'Estoffé , le juge , sur la question de propriété du Mignon. L'enquête est ordonnée; elle fait le s,ujet de la deuxième pièce. Là , devant un jury grotesque, comparoissent six témoins destinés à représenter toutes les infamies de la ville , et qui racontent les causes et détails de la querelle entre les deux femmes. Les termes de droit sont ingénieusement attachés à la trame ; chaque texte

c Etude

est à peu près juste, chaque glose est grave; enfin c'est une enquête, un plaidoyer parfait et sérieux quant à la forme ; il n'y a que le fond , le débat . qui soit comique.

Ce débat peut être, au gré des imaginations amoureuses du symbolisme, le sujet de diverses interprétations. C'est la querelle de la vieille et de la nouvelle société, ou de la vieille et de la nouvelle littérature, se disputant le génie de la France, ou bien encore des vieilles et des nouvelles amours, symbolisées sous le nom de la Simple et de la Rusée. A première vue , c'est la lutte entre la femme galante des temps passés et celle des temps modernes. La première, la Simple, c'est l'amoureuse du Moyen Age , à peu près fidèle, bonne et facile, ennemie acharnée de l'amour platonique , mais se contentant de jouir secrètement de ses amours. Pour la Rusée, la coquette moderne, elle est fausse, hypocrite, pleine d'afféterie ; il lui faut le grand bruit , le brillant , l'effronterie. C'est ainsi une philosophique manière de montrer les deux espèces de femmes qui se disputent le Royaume d'amour. Tout y va au fait , tout y est naturel , réel , brutal. La caricature y est double. Dans la forme, c'est la caricature des cérémonies de dame Justice ; dans le fond , c'est la satire des poésies amoureuses, c'est le voile arraché à tous ces poèmes , romans , chansons , où l'on cache hypocritement sous la langueur, sous les plaintes

SUR COQjJILLART, CJ

modulées et les gémissemens imbéciles , ce qui n'est en définitive que passion matérielle , emportement de la chair et des sens.

Après ces deux pièces parurent probablement ces Monologues du Piiys, de la Botte de Foing, du Gendarme cassé. Pourtant ces ouvrages , qui ne portent pas de date, vinrent peut-être plus tôt. Dans le Monologue du Pays surtout , on trouve quelque chose de moins arrêté et de moins brutal ; on croiroit que l'auteur n'a pas encore foi en son genre, et c'est là qu'on rencontre le plus de souvenirs de la jeunesse et de l'Université. En tout cas, ces Monologues paroissent être un genre inventé par Coquillart, un genre qui tient le milieu entre le Conte et la Farce, destiné, comme le Conte , à narrer quelque aventure scandaleuse, mais ressemblant fort à un Dialogue récité par un seul personnage. C'étoient, autant qu'on en peut juger, des sortes d'intermèdes qui prenoient leur place au milieu des danses et des festins de la nation Rémoise, et on peut les regarder comme les bouquets à Chloris , les chansons de dessert de la Bourgeoisie au XVe siècle. Le meilleur de ces Monologues est incontestablement celui du Gendarme cassé. Les gens d'armes avoient toujours été , nous l'avons vu , les ennemis particuliers des Rémois , tout dernièrement encore ils avoient très maltraité le pays environnant; peut-être y a-t-il là quelque souvenir de Cochinnart : aussi le gendarme est-il représenté d'une âpre façon. C'est

ci] Etude

bien l'ignoble soudard , le vieux routier qui a perdu le respect de toute chose , avec ses observations de mauvais lieux, ses opinions, ses études de moeurs qui sentent la taverne et le pillage. C'est lui naturellement qui a mission d'exposer les plus rudes exemples, les plus odieux caractères de femmes , et c'est dans sa bouche que le Poète met la plus amère satire contre cette fièvre de luxe qui attaquoit la Bourgeoisie.

Cette poésie , toute cynique qu'elle fût , étoit loin d'avoir porté atteinte à la gravité du jurisconsulte. Le 10 octobre 1481, Regnault Doulcet, lieutenant-général de M. le bailli de Vermandois , confie à Coquillart , ainsi qu'à trois autres hommes de loi , le soin de mettre par écrit toutes les coutumes de Reims. Ce travail lui valut à peu près de 35 à 50 sols par jour, grosse somme. Mais après l'affaire sérieuse revint la caricature , qui lui apporta plus d'honneur que l'autre ne lui avoit apporté d'argent. Les Droitz nonveaulx, qu'il travailloit vers cette époque, sont le plus long et le plus original de ses ouvrages. Le grand travail de réforme qui se faisoit dans le droit et dans la discipline ecclésiastique lui donna l'idée de cette joyeuse satire, qui peut être considérée comme une charge de la Somme de quelque Me Drogon de Hautvillers, ou bien comme une caricature des Cours et Arrêts d'amours. Il y a sans doute là aussi une arrière-pensée de comparaison entre le vieux monde chrétien , grave et

SUR COQJJILLART. cii)

moral , que lui avoient fait entrevoir les leçons maternelles , et la futilité des nouvelles choses , la méchanceté, le trouble, survenus dans les volontés et les idées du temps présent.

Il indique en effet qu'il vient enseigner trois choses : les modes fringantes , les paroles élégantes^ les termes juristes , et il revient souvent sur cette idée de mots nouveaulx, droits nouveaiilx, modes et rhétorique nouvelles. En résumé , ces Droitz nouveaulx, véritable cours de galanterie trouvère, fort utile à comparer avec la galanterie des XVIIIe et XIXe siècles, ces Droitz sont bâtis sur le modèle des livres de jurisprudence. C'est une réunion de statuts du droit canon et du droit naturel, le tout caricaturé d'une façon cynique, mêlé à des contes grossiers et arrangé avec les formules, les divisions , les gloses, rubriques, questions, interprétations, qui constituent l'apparence d'un Traité de droit civil. C'est ainsi encore une raillerie de l'art juridique unie à une vive et piquante satire des mœurs du siècle, mais où le mot, l'esprit, la nécessité de faire ressortir le portrait, dissimulent trop la réflexion et l'idée morale.

C'est sans doute après avoir terminé les Droitz nouveaulx que Coquillart entra dans les ordres. L'Archevêque et le Chapitre lui accordèrent la cinquante-septième prébende, qui vint à vaquer. Le 2 1 avril 1483 il put prendre possession de sa stalle de chanoine. Il étoit enfin arrivé à cette gloire qui avoit été le but de toute son ambition,

civ Etude

et ce fut sans doute avec un grand sentiment d'orgueil qu'il se vit revêtu de la chape d'honneur, portant à son choix le chaperon fourré ou le bonnet rond de docteur, et montant sur son pupitre pour y chanter matines dans le magnifique chœur de la cathédrale de Reims.

Le nouveau Chanoine fut choisi pour composer un poème qu'on devoit réciter en grand appareil devant le nouveau roi Charles VIII, lorsqu'il viendroit se faire sacrer. Ce ne fut pas sans une certaine inquiétude qu'il se vit appelé à donner aussi solennellement la mesure de son talent. C'étoit sur lui que comptoient ses concitoyens , comme sur la gloire de la nation Rémoise. Il auroit pour auditeurs tous les émules des Molinet, des Chastellain , des Octavien de Saint-Gelais, et peut-être exposeroit-il aux railleries de ces savans et élégans esprits la poésie provinciale et le génie de la Champagne. Il ne savoit pas que c'étoit à peu près la dernière fois que les échos de la vieille littérature alloient retentir parmi les princes et à la Cour des rois de France ; mais dans son cercle intime il reçut à coup sûr bien des conseils contradictoires : céderoit-il à l'école Savante alors à la mode, et chercheroit-il quelque pâle imitation de Me Alain , ou bien obéiroitil courageusement au genre Bourgeois.? Il prit ce dernier parti, et composa le Blason des Armes et des Dames, c'est-à-dire la comparaison et l'éloge des biens qu'on trouve dans les unes et dans

SUR COQjJILLART. CV

les autres. Il travailla d'ailleurs plus qu'il n'avoit jamais fait; il évita les négligences de style, suivit et développa plus complètement ses idées , enveloppa son cynisme habituel d'un triple voile, sans rien perdre pourtant de sa vivacité, de sa franchise et de son naturel. Il dut être singulièrement applaudi, et cette verve, ce charme dans les détails , cette invention gentille , cette forme joyeuse , facile et légère , pouvoient plaire aux deux sortes d'écrivains qui se partageoient alors la Cour, aux fms et aux délicats comme aux amoureux de la grosse gaieté ; à ceux qui , tournés encore vers le Moyen Age par Louis XI et les Cent nouvelles, se rattachoient aux Trouvères, à ceux-là aussi qui pressentoient déjà la Renaissance et présageoient François 1er.

On connoît encore de lui quelques Ballades qui n'ont guère de caractère. Pour moi, je lui attribuerois volontiers les œuvres anonymes attribuées à Villon; la coupe des vers, la tournure du style, bien des expressions et une certaine harmonie propres à Coquillart, — tout cela, joint à quelques détails caractéristiques, m'a à peu près persuadé que ces ouvrages pouvoient être de lui ' .

I, Nevizan dans sa Sylva Nuptialis, Hotman dans \eMa~ iago de Matagonibus , La Croix du Maine dans sa Bibliothèque, le Guide des Arts et des Sciences et Promptuaire de tous livres , lui attribuent deux ou trois pièces sans apparence de raison ; mais il est probable que le poète de Reims pourroit bien revendiquer quelques-unes de ces petites œuvres vives

cvj Etude

La comédie humaine à la fin du XVe siècle.

Nous connoissons le Poète; pénétrons dans son œuvre et demandons-lui quelle étoit celte société corrompue qui devoit enfanter l'âge moderne.

Le Dieu de ce monde au milieu duquel nous mène le Poète bourgeois , c'est nécessairement l'Amour, — non point cet Amour des temps chevaleresques, l'Amour au cœur de lyon, au cœur d'aignel , héroïque au milieu des aventures guerrières , ailleurs humble , doux et courtois , sensuel sans doute , mais fidèle jusqu'à la mort. Iseult la blonde et la belle Maguelonne , la douce Grisélidis, sa sœur passionnée la châtelaine de Vergi , et toutes leurs gracieuses compagnes , se sont endormies au départ des chevaliers de la dernière Croisade , et peut-être attendent-elles , pour se lever, le retour si long-temps espéré du

et satiriques qui pullulent vers la fin de ce siècle. Nous pourrions citer, dans le Recueil des anciennes poésies françoises, publié dans cette Bibliothèque elzevirienne , plusieurs morceaux qui semblent avoir des droits sérieux à être signés de son nom. Nous aurons occasion de revenir là dessus à la fin de ee premier volume, et dans le courant du second nous indiquerons les pièces de ce temps qui se rapprochent le plus des œuvres authentiques de Coquillart.

SUR COQJJILLART. Cvij

roi Arthur et de l'enchanteur Merlin. Marot , avec sa poésie gentille, essaiera de réveiller les plus légères de leurs sœurs , et sans doute elles étoient dignes d'entendre la divine musique de Ronsard, le Roi des poètes; mais ce n'étoient point là les amours qui avoient frappé Coquillart. Il n'avoit pas non plus vu paroitre encore cette sorte de misérable passion qui constitue la poétique des amants de ce temps-ci ; il n'eût point compris ces sophismes qui se trempent si laborieusement dans les larmes pour briller au soleil de la rhétorique , et il eût singulièrement raillé cette fièvre d'impuissance qui descend jusqu'au suicide pour y chercher une preuve de vigueur. Ce qu'il nous montre, c'est ce qu'on peut appeler l'Amour bourgeois , l'amour des dimanches de la Bourgeoisie ; c'est le sensualisme gaillard des jours de fête dans la cité joyeuse ; c'est le sentiment dans sa plus matérielle acception, brutal et grossier, naif et franc dans sa brutalité , plein de vie , de naturel et de tapage, au milieu de sa corruption ; c'est l'amour de ceux-là qui ont hâte de jouir : pressés qu'ils sont entre le travail de la semaine qui vient de finir et le travail de la semaine qui va commencer, ils n'ont pas grand temps pour la coquetterie; ils n'ont ni le loisir ni le repos d'esprit qui laissent mûrir la poésie du sentiment; tout au plus ont-ils la poésie des sens, celle qui apporte l'ivresse et la volupté par les tendres et les brillantes couleurs , par le froissement du ve-

cviij Etude

lours et de la soie, par le cliquetis de l'or et des bijoux , par le bruit des chansons joyeuses et des verres vibrans. Pour ces fêtes, les nouveaux élégans de la bourgeoisie quittent le foyer domestique, mais ils le quittent un seul jour. Corrompus , pourtant honteux encore , ils entendent la famille qui les appelle et qu'ils vont rejoindre ; il faut que le plaisir soit emporté séance tenante et que la coquetterie abrège fort ses cérémonies. .\vant la fête suivante, le foyer domestique aura peut-être converti ces transfuges à sa douce gravité.

C'est bien là , du reste , la passion distinctive de ce XVe siècle, qui est déjà assez sorti du Moyen Age pour avoir rencontré l'effronterie de la corruption , qui n'est pas assez entré dans le monde moderne pour avoir osé chanter la poésie de la débauche. Cet amour leste et grossier, ce mépris de la femme, railleur, franc, plein de bonhomie, mais implacable et sans ménagement, étoient bien dans le caractère de la Bourgeoisie d'alors. Sans cesse en contact avec le peuple , éloignée par l'activité de sa vie de ce poli de civilisation que donne le loisir, cette Bourgeoisie du XVe siècle avoit gardé assez intactes les qualités propres au génie du populaire François ; une fois hors de la vie de ménage , elle étoit volontiers, dans ses ébats, brutale et grivoise. Privée de l'éducation chevaleresque , elle ne respectoit pas la femme en tant que femme , mais en tant qu'elle

SUR COQUILLART. cix

étoit respectable, c'est-à-dire bonne mère, épouse docile et fidèle. Plaçons-nous donc avec Coquillart au milieu de cette ville de Reims, dont il a été le poète, suivons-le dans une de ces fêtes auxquelles préside le premier amour du monde moderne , nous connoîtrons ainsi le poète par ce monde qu'il a reproduit, et c'est le meilleur moyen de le juger.

Le voilà , le Prince des sens , l'Amour, le dernier seigneur de la Commune affranchie. Il n'est ni blanc , ni rose , et ce n'est pas un enfant : c'est un robuste jeune homme, haut en couleur, à la figure riante et ronde , aux mains rudes et aux épaules carrées. Il n'a ni arc ni flèches: ce sont les armes qui atteignent les cœurs parfumés et les déshabillés galants ; mais il porte à sa main droite la coupe d'argent nette et grossièrement ciselée, la coupe vingt fois vidée qui fait les yeux vainqueurs et les sens invincibles. Il agite dans sa main gauche la bourse aux écus d'or, et tout autour de lui gisent les plus riches produits de la marchandise , les bijoux de l'orfèvre , les toiles fines du tisserand , les étoffes brillantes de la draperie. C'est par là qu'il achète les plus rebelles de ses ennemies. Ce n'est point l'orgie pourtant qu'il célèbre; non, les Dieux antiques ne sont pas encore ressuscites, et les voiles de la pudeur jetés par le Christianisme sur le corps de la femme ne sont pas encore en lambeaux. Il ne conrioît pas les raffmemens de la volupté , et il a

ex Etude

conservé quelque grâce , un peu de cette fraîche poésie des champs et des feuilles, du soleil et du printemps, que le Moyen Age, en sa jeunesse, avoit donnée pour compagne à la poésie du sentiment. Au XVe siècle, sans doute, les bijoux ont presque remplacé les fleurs , et les jeunes filles des poèmes ne portent plus ces gracieux ornemens , ces jupes ornées de roses pures, ces ceintures de violettes et ces couronnes de nouvel églantier, avec lesquelles elles alloient chanter la veillée du dieu gentil. Néanmoins l'Amour bourgeois a bien souvent couru aux fêtes des villages voisins, il a assisté aux processions du Crand- Baîlla, aux Fêtes de la rosée , aux plantations du Mai, et il en a rapporté , avec des pannerées de feuilles, de mousses et de fleurs ^ l'intelligence des fraîches et riantes couleurs.

Il est là maintenant, ce Dieu vainqueur, dans la cité vieillie et corrompue, sous son dais, au haut bout de sa table bruyante ; mais les tentures sont réjouissantes à l'œil, et le plancher de la salle est couvert de romarins , de muguets , de lavandes et de giroflées. Il habite son palais, et ce palais, si ce n'est une Halle, est presque un Hôtel de ville. Il est entouré de sa Cour; sa Cour a ses officiers, comme M. le bailly de Vermandois ; ses conseillers portent cotte verte , ses Huissiers ont la tête couverte de chapeaux de fleurs de houx, et ses Avocats sont là prêts à invoquer les droits nouveaux, ces droits des sens

SUR COQJJILLART. CXJ

que ne promulguoit pas la poésie des temps passés. Pour lui, il a haut et puissant maintien, il prêche ses éternels mensonges , et tous ses sujets répètent en chœur : a C'est lui qui est le roi de toute douceur, de toute courtoisie et loyauté; c'est lui qui rend l'homme prompt, prudent et sage; sans lui , nul ne devient parfait. »

Parfois il s'abandonne aux élans de sa nature cruelle, il dompte alors ses ennemis

Par un ris de la queue de l'œil Qui les mène jusqu'au mourir,

et malgré son air bonhomme, malgré sa figure enluminée, ses yeux s'arment de méchantes coquetteries, comme s'il étoit toujours le descendant de Vénus, la fille de la mer capricieuse. C'est alors qu'il tourmente ses serviteurs pour leur faire inventer les ruses , les mots élégans et amoureux ; il les force maintenant à rire , bientôt à soupirer; maintenant résolus, puis découragés, maintenant gracieux et bientôt sombres , ils font par son ordre mille grimaces, mille singeries, et bien souvent n'ont-ils pour toute récompense que les yeux dédaigneux de leurs maîtresses, les menues pensées, les marmousemens, le songer creux, qui arrêtent leurs bras et contractent leurs fronts pendant le travail de la semaine. Cependant il se rappelle bientôt qu'il est le dieu des fêtes et l'amour bourgeois ; il laisse ses joyeux amis

Dancer, bondir, tourner, virer, Fringuer, pomper, chanter, saulter.

cxij Etude

Aussi le Dieu est-il entouré d'une suite nombreuse; tous ses jeunes vassaux, les mignons, fils des grands marchands de la cité Rémoise, les busîarins , élégans des petits métiers , les rustarins , verts galans de campagne , tous se pressent autour de lui. Ils se promènent en pourpoints de satin, cheveux longs, perruques de prix, et les flûtes, les rebecs, les tabourins , vont donner le signal du Train, du Petit rouen, de tous les branles et de toutes les basses danses.

A côté d'eux sont les dames de pensées amoureuses ,

Si cointes, si polies, si frisques, Si pleines de doulces amours, Si propres pour trouver replicques, Si promptes pour donner secours, Si humaines à gens de Cour.

Chacun rit, raille, conte sornettes; chacun raconte les merveilleuses aventures de Gaultier et de Michelet, ces types gaillards, ces don Juan des classes marchandes. C'est un cliquetis de médisances; chacun discute les causes, droits et devoirs d'amour; chacun se vante et chacun coquette. Le palais du Dieu est plein, les portes mêmes sont encombrées par un nombre infmi de galantins qui se pressent d'arriver dans le temple , et le poète satirique nous montre à l'arrièreplan , où nous ne le suivrons pas , les lits parés , les paquets d'herbes vertes , tandis que les plus réservées de ces honnêtes dames montent en

SUR COQJJILLART. Cxiij

quelque tournelle pour y visiter en petite compagnie la lingerie de la famille.

Puis, quand il a ainsi dépeint le temple et l'idole, quand il a esquissé la scène générale et bâti le théâtre, Coquillart amène les personnages divers, toute la troupe des joyeux et dévergondés enfans de la corruption nouvelle, les verts galans, les femmes folles; il dramatise les commérages, analyse les anecdotes scandaleuses, enfin il va faire passer sur ce théâtre presque toute la ville de Reims.

Maintenant tout est préparé. Le Poète se lève alors. Pour faire courtoisie à sa poésie et aux auditeurs, il a revêtu sa belle chape d'honneur, son bonnet rond de docteur, qui n'étoient point faits pour se trouver à telle aubade. Puis il emprunte tout ce qui sonne bonheur et plaisir, tout ce qu; dans la bonne ville porte au loin la fête de l'air, les annonces joyeuses, la promesse des journées sans travail; il appelle à lui les sonneries de la Saint-Jean, le son des trompes royales ou communales, annonçant aussi bien que les entrées de Rois les Farces et les Mystères , enfin toutes les cloches fériales , les tambourins des jongleurs et les violes des ménétriers. Il se tourne aux quatre coins de l'horizon ; il convoque tout ce monde qui ne pense plus à Dieu , tout ce qui veut rire dans la ville satirique et brutale , dans la Champagne au vin léger, aux têtes folles , aux paroles libres : bonshommes de Reims, gens épicés;

Coquillart. — I. h

cxiv Etude

gascons de Vitry, bragards de Saint- Dizier, gouailleurs d'Avize; vous, glorieux de Laon, chats de Meaux, coqs de Dormant, vivans de Nogent; vous aussi, lourdauds de Châlons, dormeurs de Compiègne, venez, venez tous, le rire va commencer, les bras vont se déraidir, les fronts vont se dérider ; le vieux Poète va chanter les saturnales de la Bourgeoisie. Ce que valent de tels chants, vos filles le montreront à vos gendres, et vos petits-fils le sauront au siècle suivant dans les guerres civiles ; vous, riez, sautez, dansez , accourez tous :

Advisé me suis au matin

De vous lire des droits nouveaulx.

Quels sont ces Droits nouveaux ? Le berceau de l'enfant est là, là aussi le fauteuil de l'aieule, et le bonhomme de mari , ce niais de tradition , ce bouffon de l'éternelle comédie , gagne durement la vie de la famille ; il aune son drap , remue sa houe et fait sauter sa navette ; il ramasse ainsi les derniers sourires de sa vieille mère, les fêtes de l'adolescence pour son enfant, et procure à sa femme la vie débarrassée des soucis et de la misère. Mais quoi ! qu'est cela pour la femme du Temps nouveau ^ Le vieux Christ est là, au fond de l'alcôve conjugale; il y est depuis bien des générations , étendant ses deux bras d'ivoire jauni par le temps , et semant de ses mains sanglantes toutes les bénédictions du foyer domesli-

SUR COQJJILLART. CXV

que. Qu'est cela encore ? Ce sont les anciens droits. Les Droits nouveaux, on les fait valoir quand la brune est venue et que l'occasion est favorable ; il n'est pas besoin de les définir. S'il reste encore quelque honte, bien, qu'on pleure demi-larme, et tout sera dit. Pourtant voilà la vengeance qui arrive, et Coquillart nous montre, avec sa finesse et son cynisme ordinaires, la coquetterie, le dernier Juge, l'Exécuteur des hautes œuvres de la morale en ce monde passionné.

Ce n'est pas qu'il veuille prêcher; non, il ne le sait pas faire; il appelle ses ouvrages les Festes, et il se contente de traîner par les cheveux, devant le Dieu d'amours et devant sa Cour, tous les ridicules de la bonne ville.

Voici donc Dangier, le mari trompé , pétulant et jaloux. C'est le plastron de tout joyeux esprit, la victime turbulente du seigneur Amour. C'est lui sans doute qui l'a affublé de cette étrange façon. Son seul aspect décourageroit la plus vertueuse matrone.

Avec son grand chaperon , sa large cotte, son pourpoint qui lui tombe jusqu'aux genoux, bourré devant, derrière, à la vieille mode, avec ses bottes qu'il a héritées de l'archevêque Turpin, Dangier a l'air d'un niais qui vient d'obtenir de monsieur le Bailly le fermage des vieilles chausses de hi ville. Il est toujours radotant contre la mode des pourpoints courts et des hauts-de-chausses étroits, chose malhonnête et impudique. Sa femme

CXYJ Etude

s'en va parmi ses voisines disant qu'autant vaudroit une vieille commère, et qu'il est tout au plus bon à rimer le refrain de quelque ballade. Pourtant il est encore le maître, on l'appeile « monseigneur »; le Moyen Age n'a pas tout entier disparu. Il rentre encore de temps en temps , le bonhomme , au moment utile , et l'on sait quelles terribles peurs il fit parfois aux amoureux qui venoient enseigner à sa femme les rubriques des droits nouveaux, quelles nuits il leur a fait passer dans les greniers, quelles courses légères à travers les rues, quels sauts dans les puits, quelles chutes entre les bras de notre cousin le Guet ! Non, on ne bat pas encore son vénérable pourpoint de chamois , on respecte ses dignes épaules et on tremblotte en présence de celte épée du temps du roi Dagobert que son a'ieul a gagnée à la bataille de Rosebecque. Cependant tout cela va venir; M« Coquillart lui donne déjà les honnêtes conseils : « Bonhomme, faites bruit quand vous rentrez , et criez benoîtement :

Qui est céans? ne vous déplaise, Au moins deviez vous l'huis fermer; S'il fût venu des autres gens !

En attendant, il rassemble sur son pauvre corps, plus maigre que souche, tous les gracieux surnoms : c'est Jean nin Dada, c'est Jeannin Tur'urette, c'est M« Macé Goguelu.

A côté de lui , rentrant tout essoufflée après une longue absence, voici la mignonne , la sadi-

SUR COQUILLART. CXvij

nette, la fringante, que sais-je? C'est la jeune femme de monseigneur Dangier, celle qui se plr.int si amèrement que son mari ressemble trop à une vieille commère. Elle est chargée de bijoux et de pierres précieuses; ses affiquets, épingles et agrafes sont enrichis de pointes de saphirs ou d'émeraudes; ses anneaux portent des symboles amoureux; sous ses aiguillettes, sous ces touffes de rubans terminées par des aiguilles d'or et d'argent ciselés, on entrevoit des chiffres entrelacés qui ont bien exercé l'imagination du pauvre homme. Du reste elle est vêtue à la dernière mode ; elle a le chaperon de Pontoise , la ceinture tissue d'argent et de soie garnie de lames d'or ; d'un côté pend l'aumônière richement ornée, et de l'autre le miroir encadré d'un métal brillant. Dans les jours d'automne elle porte la robe fourrée d'hermine^ comme une noble dame, et elle méprise la fourrure de putois , qui faisoit les beaux jours des bourgeoises ses aïeules. Maintenant elle est revêtue d'une belle cotte de satin cendré de Florence ; et elle n'est pas dans ses plus beaux atours. A la fête prochaine , pour paroître belle et grande , elle qui est ronde et rouge comme groseille , elle portera des pantoufles qui paroîtront avoir vingt-quatre semelles. Et tous ces ornemens , ce n'est point le mari qui les a achetés; ils lui arrivent sans doute, par héritage,

De maître Enguerrand Hurtebise Son aïeul , qui mourut transi L'autre jour au pays de Frise

cxviij Etude

Mais le bonhomme se doit bien garder de chercher d'où cela lui vient, car, disent les sages, à cheval donné on ne doit point la gueule ouvrir. D'où arrive-t-elle en ce moment , si brillante ? Peut-être de ces caquets de l'accouchée , où l'on fauche et étrille la réputation d'autrui , et c'est le plus honnête des endroits où on l'accuse d'aller. — C'est une vraie fée , disent ses adorateurs ; elle est pleine de petits ris et de petites façonnettcs. Et toutes ces minettes, ces yeux si vifs, qui étoient comme les miroirs des plaisirs mondains, enchantoient ces pauvres égarés du Moyen Age, naïfs encore , et ignorant le véritable sens de ces caprices qui naissent de l'écume du monde nouveau.

Mais la famille n'est pas complète : entre le Mari et la Femme il manque quelque chose , et ce n'est pas l'Enfant, c'est l'Entremetteuse d'abord , puis l'Amant, et il les amène sur la scène. Celle-ci , c'est la vieille aux yeux riants , qui promet aux femmelettes chaperon , robe fourrée, et aux gentils mignons quelque femme de gros grain, quelque dame haut atournée. C'est une grande vieille sibylle , caduque, menaçant ruine, barbue comme un vieux franc archer. Quant aux types d'amoureux, ils foisonnent chez Coquillart.

Le premier qui se présente, c'est le descendant de la grande Bourgeoisie, le fils de ces hauts et puissants bourgeois qui avoient bien quinze cents francs de revenu. Il étoit destiné à passer sa jeunesse dans l'étude , son âge mûr dans

SUR COQUILLART. Cxix

le travail , et à devenir ainsi le chef de la commune, un des conducteurs du peuple ; mais maintenant le voici par les rues, suivi de Gauthier Fouet, son valet; de Bec-à-Brouet, son page; et de Colin Suisse , son ménétrier. Il clique fièrement du patin , mince chaussure à haut talon , dont le bruit attire sur lui l'attention des galantes bourgeoises et met en mouvement tous les couvre-chefs féminins. Demain il sera dans les salles de bal et dans les festins , il foulera dédaigneusement du pied les lavandes, les romarins, et, plus hautain qu'un châtelain de Poitou , il raillera toutes les danses qui réjouissent les élégans de second ordre , le Grand îoiirin , la Gorgiase, la Bergière , la Maistresse , les Filles à marier; il ne voudra danser que les Trois états , car il a mis sa galvardine de migraine rouge à larges manches et sa w/)e/i>ze ornée de plumes et de rubans. Les autres danses sont les branles de l'âge d'or, les sauts du temps Boniface; elles sont trop honnêtes pour une époque où les femmes se laissent corrompre pour se distraire et sont adultères sans s'en être aperçues. Il est donc là au milieu de ses compagnons, débitant sur ses amours quelque chanson que les pages feront courir par les rues comme s'ils étoient les scribes et les promoteurs de la dégradation des femmes. Les sourcils de ce mignon sont peints de vive peinture, il porte à la main sa canne à bec d'outarde , et ses chaussures sont larges et rondes comme une raquette. Il a l'est o-

cxx Etude

mac orné d'un tas de lacets bigarrés ; son beau pourpoint des grands jours a un collet de satin renversé, pour laisser voir le linge fin. Ses manches sont larges comme bombardes et ornées d'un effilé long de trois doigts ; elles laissent voir un bras revêtu de fme batiste et orné d'un chapelet composé de grains brillans comme des fleurs d'or. Enfin, l'épée au côté, la daguette troussée pointe en l'air, il a pris l'apparence d'un gentilhomme. Qui défendra à l'avenir les libertés de la bonne ville ?

La Bourgeoisie moyenne ne manque pas à la galerie , et le jeune marchand est devenu peutêtre plus bruyant que le fils de l'échevin. Celui-ci est plus fat , plus satisfait de lui , plus advantagenx en petits faits, mais nous le voyons parfois grotesquement suspendu à la glu qu'il avoit disposée. L'autre , plutôt hardi et tapageur, fait la guerre de brocards avec les bons bourgeois qui raillent son équipage galant et lui prédisent les haillons de l'avenir. Vêtu de vert , au côté le bouquet de romarin , le bonnet renversé sur l'oreille , comme s'il guignait toutes les femmes , un portrait attaché à la toque , il s'en va , tranchant du Régent, s'exposer à tous ces caprices féminins , qui sont plus violents que vent de bise.

C'est surtout aux galans des petits métiers , à ces ouvriers que la vanité a mordus, c'est à ceux-là que le poète Rémoi? prodigue ses sarcasmes. Ceuxà ne sont pas les fringans , ce sont les fringuelo-

SUR COQJJILLART. CXXJ

tes. Et voilà de mes galans ! ils n'ont pas dix francs vaillant , ils ne pourront trouver six blancs au fond de leurs poches à la fin de la semaine, et on les voit , tout fiers de leur robe de migraine , baguenauder autour des femmes ! Gens de porc et de bœuf, il leur faut une chaîne pour singer les chevaliers; ils porteroient plutôt la chaîne de leur puits et l'anneau de leur pelle à feu ! On diroit de gros trésoriers; regardez-les demain, ces varlets dimancherets , ils ont retourné leur robe , ce sont des savetiers. Et encore , et toujours , défiez-vous de ceux-là qui portent ces longs cheveux étendus comme hérissons ; toutes les perruques ne cachent point des oreilles.

Sortons maintenant de ce palais de l'Amour bourgeois, parcourons toute la ville, nous y trouverons le même mélange de ridicule et de corruption.

Celle qui passe avec tant de rires et menant si grand tumulte, escortée d'une vieille aux yeux malins , d'un page aux blonds cheveux , entourée d'une bande de neveux ou cousins sans doute, c'est une bourgeoise de basse lignée , sans rentes et sans terre. Elle a bien un mari ; mais , que veut-on.'' le pauvre homme mouroit de faim, et il trouve sa maison grandement garnie de vin, de blé . de bois , de vaisselle d'argent. Du reste il est innocent comme Judas; il ne voit, n'entend rien. On fait grand bruit chez lui pourtant : il y a toujours autour de sa femme une brigade de porte-perruques, le tabourin joyeux sonne

cxxij Etude

en chambre et en salle ; on y joue tout le jour, au son des cymbales, au glic et à la condemnade; on n'y fait que danser, patheliner; les morceaux sont toujours servis , les drageoirs toujours ouverts.

Onne rencontre par les rues qu'un tas d'écuyers sans suite; sires d'un prunier fleuri , chevaliers sous leur cheminée , ils ont pour fief le sel qui croit en la Mer-Rouge. Sur la grande place , il y a une foule de francs archers ; ils sont de la lignée des choux , sortis de la cliquette d'un moulin , et on les voit , plus fiers que les grands chefs de guerre, se promener au soleil, brillans comme Caresme- Prenant. Ils attendent que le soir soit venu pour visiter, l'épée à la main , les bahuts des marchands endormis. Auprès des tavernes , lorgnant piteusement les brocs, jurant par saint Godégrand, voilà le Gendarme cassé, un véritable gibet à pied ; sa lance est au grenier, qui sert à sécher les vieux linges ; il a bu épée et houseaux, et il raconte à tout venant les bonnes infamies du temps de la guerre civile.

Entrons dans la salle des Assises. Salut, maistre Adam de Tire-Lambeaux, maistre Oudard de Main-Garnie, maistre Ponce Arrache-Boyaux, Gratien deTaste-Potence, Regnault Prend-Tout! Salut, tous, juges bénins et conseillers vénérables ! Salut aussi , digne notaire en parchemin de corne,

Maître Mathieu de Hoche-Prune.

SUR COQJJILLART. CXXiij

Recepveur de Rifle-Pecune, Grant cousin de Happe-Ia-Lune.

Il y a séance solennelle. Voici tous les savans de la ville, tous les forge-latin, tous les docteurs mâche-gloses. On discute la grande question , la Simple contre la Rusée, l'Amoureuse d'autrefois contre la Galante des temps modernes. Maistrc Jehan l'Estoffé préside, gravement assis, roide et pompeux comme une épousée ; c'est un véritable éplucheur de chardons, un vrai contrôleur de bélîtres. Les avocats sont là qui s'insultent hypocritement , tâchant de vaincre les bonnes raisons par les injures et les idées par les mots. Monseigneur le Juge semble gagné par la Rusée , sa roide gravité n'a pu tenir contre ces yeux reluisans comme les facettes d'un diamant; mais il y a parmi les Jurés nombre de sages personnages : voleurs dans leurs boutiques , raffmeurs de draps , maîtres clercs en faux poids , grands abatteurs de mensonges, ils sont trop vieux pour n'être pas touchés par les charmes de l'antique fée qui présida aux corruptions de leur jeunesse, la simple et débonnaire fille de joie. Ce sont bonnes gens et discrètes personnes.

Nous pourrions descendre plus bas encore , mais noua avons donné de cette étrange société, de cette curieuse manière de peindre , une idée aussi complète que le permettoit une si révoltante corruption. Il en est du reste de cette littérature comme de l'esprit que donne le vin ,

cxxiv Etude

et elle ressemble au lendemain d'une orgie. Quelques contractions nerveuses , quelques fié\re-!scs lueurs, rappellent seules que ces faces pâles, ces lèvres bleues , ces yeux éteints , ont été des visages illuminés par l'âme du vin , des yeux brillans , des lèvres comme enflammées par le feu de l'esprit. Ainsi en est-il de la poésie de Coquillart; et quand nous la prenons loin des événemens qui l'ont inspirée , séparée de ce cynisme qui en est comme la parure , nous ne la voyons plus qu'inerte et décolorée; à quelques traits seulement, nous pouvons reconnoitre tout ce qu'ily avoit en elle de vivant et d'original. Ily alà sans doute une grande leçon pour les littératures fiévreuses : elles ne peuvent arriver à la postérité que d'une assez triste façon , n'y paroissant au grand jour que privées de leur énergie, de ce qui fait leur vie et explique leur influence.

Cependant , si nous sommes sévère pour la poésie de Coquillart, nous nous gardons bien d'en conclure une vie corrompue. Pourtant , comment en sa vieillesse , avec son caractère et sa position, a-t-il pu arriver dans sa poésie à un tel cynisme ? C'est là une question d'histoire littéraire des plus importantes, c'est aussi la question capitale de cette étude : car la solution de ce problème donne non seulement le mot de l'histoire du XVe siècle , mais elle jette aussi une grande lumière sur la vie morale de tout le Moyen Age.

Page 1