Œuvres, édit. 1769, I, préface, p. lvi
2. Voir cette pièce dans le présent volume, p. 81 ci-dessous.
3. Expilly, Dictionnaire des Gaules et de la France, t. V, (1768), p. 92, article Nantes, par Gresland.
INTRODUCTION CXLV
certain que, du coup, Des Forges se réveilla tout à fait. Aussi le voyons-nous, dans citte année même (1766) envoyer un exemplaire de ses Œuvres au baron de Gleichen, ambassadeur de Danemark, pour le faire tenir à Sa Majesté danoise Frédéric V, grand ami des lettres et des lettrés, qui soumettait ses deux fils à des examens publics sur tes diverses branches de l'enseignement. Le poète avait joint à ses Œuvres imprimées deux pièces inédites : une dédiée à Frédéric V, sur l'Honneur littéraire, et l'épithalame du prince royal de Danemark, récemment marié à la princesse d'Angleterre Caroline-Mathilde. Fréron étant venu à Nantes, .< où il fut accueilli avec toute la distinc- ■■ tion due à un savant et bel esprit qui fait honneur à sa « province, » y vit Des Forges et se chargea de remettre son paquet à l'ambassadeur. A peine celui-ci l'eut-il reçu qu'on apprit la mort de Frédéric V. Des Forges sans se déconcerter envoya — en supplément — une élégie sur cette mort à M. de Gleichen, et le pria d'adresser le tout au nouveau roi, Christian VII, qui le fit remercier et complimenter par son ministre, le comte de Bernsdorf'.
Cependant notre poète avait fini par se résigner de bonne grâce à vivre dans sa « solitude natale > ; mais il se plaisait à l'égayer, et il était heureux surtout de la voir fréquentée par des amis et des confrères en poésie. Au com-
I. \o\t Journal de Verdun de novembre 1766, p. SyzàSSo et, dans le présent volume, p. iii-ii5.
CXLVI DES FORGES MAILLARD
mencement de 1766, il invitait en ces termes un de ces derniers * à le venir voir au Croisic :
Monte vite Alfane ou Bayard.
Pars, galope ; vers le rivage Dirige ta course, et viens voir Ton tendre ami dans son manoir Sans faste, comme au premier âge :
Tout est prêt à t'y recevoir.
Dans un salon clair, où la bise Ne souffle point l'air des frimats, Cher chevalier, tu trouveras Près d'un bon feu la nappe mise.
Et dans deux ou trois petits plats Des mets plus sains que de'licats.
Malheureusement, la longueur et la rigueur étrange de l'hiver ont gâté les fruits d'automne fournis par le jardin et mis en réserve :
Pour en réparer la disette,
Châtaignes, raisin sec, noisette,
Composeront notre dessert
— Sobre rdgal d'anachorète —
Et, pour faire chère complette,
Nous rimerons une ariette
Sur le vieux air de Jean de Vert...
Après le dîner et l'ariette qui le terminait, Des Forges allait volontiers se promener dans son jardin : un grand jardin à cent pas de sa maison, avec une terrasse large et élevée où six personnes pouvaient marcher de front, et
1. Le chevalier de la Haye de Silz, capitaine réformé au régimenl d'Enghien ; voir ci-dessous p. 106-1 10 du présent volume.
INTRODUCTION
d'où on montait, par un bel escalier de pierre de taille, à un pavillon dominant l'entrée du port. De là on voyait les navires entrer, sortir et naviguer en pleine mer. Ce pavillon existe encore aujourd'hui ; il y en a un bon dessin, dû à M. René Kerviler, dans les Lettres nouvelles de notre poète, publiées en 1882.
Mme Des Forges, elle aussi, aimait beaucoup son jardin et s'en occupait assidûment. Quand il lui venait des étrangers, surtout quelque religieux de ces grandes abbayes aux cultures soignées et aux jardins bien peignés, elle n'oubliait point de leur demander pour son potager des graines des meilleurs légumes , pour son parterre des oignons à fleurs, pattes d'anémones, griffes de renoncules ' , etc.
Mme Des Forges n'avait rien perdu des agréments de son esprit ; sa conversation, nourrie d'abondantes lectures, était variée et piquante et, par un privilège rare, malgré ses soixante-trois ans et ses sept enfants, sa figure avait encore des charmes, — même auprès de sa fille Marie, grande et belle personne de dix-neuf ans (en 1766), gracieuse et spirituelle, formée à l'amour des lettres, au goût de la poés'e par son père et sa mère. L'un des plus grands plaisirs de Des Forges était d'entendre Marie lire avec expression, d'une voix bien timbrée, les plus beaux morceaux de nos grands tragiques. Corneille, Racine, même Voltaire, qu'il avait la générosité — mal placée — d'égaler aux deux premiers '. Cette aimable fille se maria au Croisic, le 9 janvier 1771, à Jacques-Prosper de l-amarque.
I. Lettre de Des Forges à M. Bonamy, dans le Journal de Verdun de novembre 1 76'5, p. 365 ; et dans les Lettres nouvelles de Des Forges, p. 222-223.
2 Voir Epiire au chevalier de Silz, dans le présent volume, p. 108 ci-dessous.
CXLVIII DES FORGES MAILLARD
Thérèse, la plus jeune, le dernier enfant de Des Forges, resta près de son père jusqu'à sa mort.
C'est entre sa femme et ses filles que notre poète descendit doucement la pente de la vieillesse ; pressés par les exigences de leurs études ou de leurs carrières, ses fils ne se montrent guère au foyer paternel '.
A ce foyer régnait une modeste aisance, assez large pour n'exclure aucune des facilités ou des dignités de la vie, et pour faire en tout temps à l'amitié le plus cordial accueil.
Jusqu'à la fin. Des Forges conserva son goût pour sa « case champêtre » de Brederac. Au commencement de 1772 — la dernière année de sa vie, — il invite encore le savant médecin Bonamy, de Nantes, dont il était intime, à l'y venir voir au printemps; il lui offre pour attrait la beauté de la campagne et la libre causerie :
Ici, loin du tumulte et de la vauité,
Nous amusant des grandes choses.
De leurs effets et de leurs causes, Railleurs sans passion, sans personnalité.
Nous parlerons de la Régence'; Du commerce, la gloire et l'appui des Etats ; Du luxe ruineux de l'avide Finance ;
Des intérêts des potentats;
Des flatteurs, gouffres d'opulence ;
Des impôts, et de l'indigence Qui meurt de faim, qui crie, et qu'on n'écoute pasi De ces grands qui. couverts d'un éclat passager,
Ne sont tous que ce que nous sommes,
1. Il y a même lieu de croire que le second, Evrard, mourut fort jeune ; voir l'Appendice du présent volume, n' vi.
2. L'époque de la régence du duc d'Orléans représentait, pour Des Forges et Bonamy, le temps de leur jeunesse.
INTRODUCTION CXLIX
El nous oserons les juger Comme on juge les autres hommes...
Nous passerons par l'étaraine.
Les incre'dules, les bigots :
Heureux le mortel qui chemine Entre ces deux écueils sans périr dans les tlots' !
Cette libre causerie, relevée d'une pointe de raillerie sans fiel, ne laissait rien, on le voit, hors de son cercle et s'étendait de préférence aux plus graves sujets. Pour tempérer quelque peu cette gravité. Des Forges se proposait, il est vrai, de chanter, en guise d'intermèdes, quelques chansons joyeuses, tout en buvant avec son ami l'excellent malaga dont celui-ci lui avait fait don '.
Cette épître au docteur Bonamy est la dernière œuvre de Des Forges qui ait été imprimée (en mai 1772). Le Journal de Verdun publia encore de lui, en octobre suivant, une idylle intitulée VAutomne, et après sa mort, en mars 1773, la paraphrase d'une ode d'Horace sur le Printemps ; mais ces deux pièces sont des productions de la jeunesse de notre poète, qui se borna à les retoucher avant de les envoyer à ce journal.
Des Forges mourut au Croisic d'une hydropisie, le 10 décembre 1772, dans la soixante-quatorzième année de son âge, fidèle aux sentiments, aux croyances de toute sa vie, laissant après lui le renom d'un galant homme, c'està-dire d'un homme de cœur et d'un homme de bien, poète agréable, ingénieux écrivain, lettré délicat de beaucoup d'esprit,
Depuis lors — comme il arrive aux talents de second